LYSIAS
d'abandonner leur patrie ou de se joindre aux Barbares pour asservir les Grecs , ils préférèrent, à une opulente et honteuse servitude , une existence libre et honorable dans l'exil et dans l'indigence. A l'instant ils rassemblent les vaisseaux de leurs alliés , mettent en dépôt dans l'île de Salaminc leurs mères, leurs femmes et leurs enfants , et, désertant leur propre cité pour les intérêts de la Grèce , ils se disposent à combattre séparément les deux armées ennemies.
» Quelques jours après parurent les troupes de terre et la flotte des Barbares. Qui n'eût été épouvanté d'un appareil aussi formidable? Quel rude et terrible combat Athènes n'eut-elle pas à soutenir pour la liberté des Grecs? Quels furent alors les sentiments ou de ceux qui , du rivage , voyaient leurs compatriotes montés sur leurs vaisseaux, le péril s'avançant , et leur propre salut abandonné à l'incertitude , ou de ceux qui allaient combattre pour ces objets de leur tendresse, déposés à Salamine, et destinés à être le prix du vainqueur ? Ils se voyaient investis d'une si grande multitude de Barbares , que le moindre de leurs maux actuels était la mort, qui paraissait inévitable , et que leur vrai désespoir était l'attente des outrages que l'ennemi victorieux ferait subir à ce qu'ils avaient de plus cher. Alarmés par une situation aussi cruelle, ceux qui étaient restés sur le rivage déploraient leur propre sort et s'embrassaient comme pour la dernière fois. Ils n'ignoraient pas que leurs forces navales étaient aussi faibles que celles des ennemis étaient effrayantes; ils savaient que leur ville était déserte ; ils voyaient leur pays ravagé, inondé de Barbares , les temples réduits en cendres; enfin ils touchaient au moment fatal : tous les maux étaient prêts à fondre sur leurs têtes. Mais déjà on entend les bruits confus des Grecs et des Barbares , les exhortations des uns et des autres , les cris des mourants ; on voit la mer se couvrir de morts , et les débris de plusieurs vaisseaux des deux flottes s'entre-choquer; le combat s'échauffe , la victoire est longtemps disputée. Tantôt ils croyaient que les Grecs avaient l'avantage et qu'ils étaient sauvés, tantôt qu'ils étaient vaincus, et que c'en était fait delà nation; troublés parla crainte, ils se figuraient souvent voir et entendre ce qu'ils ne voyaient et n'entendaient pas. Que de vœux alors ils adressèrent au ciel ! que de victimes ils promirent! Leurs cœurs étaient agités à la fois par le désir de revoir leurs fcunncs, par la commisération envers leurs enfants, par la compassion pour leurs pères et pour leurs mères, et par l'idée des traitements indignes qui leur étaient réservés si la fortune ne favorisait les armes de la Grèce. Qui des dieux n'eût pas été touché en voyant les Athéniens ex-
posés aux plus affreux périls? Qui des hommes n'eût pas gémi sur leur sort? Qui n'eût pas admiré leur héroïque intrépidité? Combien ne furent-ils pas supérieurs à tous les Grecs en bravoure par la résolution généreuse qu'ils prirent et les dangers extrêmes qu'ils coururent ? Désertant leur ville , s'élançant sur leurs vaisseaux , ils opposèrent leur petit nombre aux armées innombrables des Asiatiques, et, par leur victoire, apprirent à tous les peuples qu'il vaut mieux combattre pour la liberté avec une troupe choisie d'hommes courageux, que pour la servitude avec des miUiers d'esclaves. Dira-t-on qu'ils n'eurent pas la plus grande et la plus noble part à la délivrance de toute la Grèce , eux qui donnaient Thémistocle, le général le plus éclairé, le plus éloquent, le plus actif; eux qui envoyèrent les hommes les plus expérimentés dans la marine, et plus de vaisseaux que tous les alliés ensemble? Qui des autres Grecs a pu le disputer aux Athéniens , ou pour la hardiesse de la résolution , ou pour le courage des combattants ? C'est donc avec justice que toute la Grèce leur déféra sans contestation le prix de la valeur. Le succès qu'ils obtinrent répondait à la grandeur du danger qu'ils avaient couru ; la bravoure qu'ils firent éprouver aux Barbares d'Asie était née de leur sol : c'était une vertu héréditaire et naturelle. C'est par une telle conduite dans la bataille navale , c'est en prenant sur eux la plus grande partie des périls , et en les bravant sans crainte , qu'ils ont assuré la liberté commune.
Paroles de consolation adressées aux parents des illustres morts.
» Ils sont morts comme doivent mourir des héros , payant à la patrie le prix de leur éducation et laissant à leurs parents un sujet de deuil et de tristesse. Le devoir des citoyens qui leur survivent est de les regretter, de pleurer sur eux-mêmes , et de plaindre le sort des parents dont la vie sera désormais si malheureuse.
» Mais doit-on s'abandonner aux plaintes? Ignorons-nous que nous sommes tous mortels ? Pourquoi donc s'affliger de pareils événements auxquels nous avons toujours dû nous attendre? Pourquoi supporter avec tant d'impatience des accidents inséparables de la nature humaine , lorsque nous savons que la mort ne fait aucune différence entre les lâches et les braves , et que , sans mépris pour les uns comme sans respect pour les autres , elle les frappe tous également? Que si , en évitant les périls de la guerre , on pouvait se mettre pour toujours à l'abri du trépas, ceux qui survivent à nos guerriers devraient les pleurer sans cesse. Mais puisque la