HARANGUES DE TACITE
Les harangues , dans Tacite , sont ordinairement courtes, mais substantielles, et dans sa précision il ne manque point de mouvements, quoiqu'il en ait moins que Tite-Live dans son abondance. Lorsqu'il fait parler des hommes vertueux, par exemple un Gcrmanicus, un Thraséas, un Agricola, il leur donne un langage plein de dignité et de grandeur. Il se surpasse lui-même en profondeur, en quelque sorte, lorsqu'il rend compte des discours tenus dans le sénat ou dans le conseil des princes, pour décider quelque coup violent et quelqu'acte d'une politique mystérieuse. Ses harangues militaires sont d'une grande beauté. Celle que Galgacus , chef des Calédoniens, adresse à ses troupes au moment d'en venir aux mains avec Agricola, est sublime d'un bout à l'autre. Elle respire je ne sais quoi de fier et de farouche qui est parfaitement analogue avec les mœurs d'un peuple qui jusqu'alors n'a pas connu l'esclavage, et qui s'irrite des fers qu'on vient lui présenter. Au bruit de la marche des Romains , ces braves insulaires sont accourus pour repousser un danger commun. « Dijà on les voyait, dit Tacite, au nombre de plus de trente mille hommes armés, et de toute part accourait toute la jeunesse et ceux dont la vieillesse était verte et vigoureuse, et les guerriers fameux par leurs vieux exploits, portant chacun les marques de sa gloire; lorsque, parmi tant de chefs, Galgacus, le plus illustre de tous par son courage et sa naissance , s'adressa en ces mots à la multitude assemblée, qui demandait à grand bruit le combat :
« Toutes les fois que je considère les causes de la guerre et la nécessité où nous sommes, j'ai grande espérance que ce jour, par
votre union , sera le commencement de la liberté de toute la Bretagne, car je ne vois ici que des gens exempts jusqu'ici de la servitude; au delà nulle autre terre, la mer elle-même n'est point un abri, puisqu'elle nous menace de la flotte romaine. Ainsi la guerre et les combats , qui sont le parti le plus glorieux pour le courage , sont aussi la ressource la plus sûre pour la làcbeté. Les premiers combats , livrés contre les Romains avec une fortane si douteuse, semblaient laisser une espérance et un secours dans nos propres mains ; placés en effet comme dans le sanctuaire de la Bretagne, dont nous sommes aussi les plus nobles défenseurs, nous n'apercevions pas les rivages des peuples esclaves, et nos yeux n'avaient point été souillés par le contact de la domination.
> Jusqu'ici donc, jetés aux extrémités de la terre et de la liberté, nous avons été défendus par notre retraite, et comme par l'enfoncement de notre renommée. Aujourd'bui les bornes de la Bretagne sont découvertes, et vous savez que tout ce qui fut longtemps inconnu passe pour magnifique et devient un objet d'avidité. Toutefois il n'est plus de nation derrière nous; rien, si ce n'est des flots et des rochers ; et devant nous ce sont les Romains, dont vous chercherez vainement à éviter l'orgueil par l'obéissance et la soumission. Ravisseurs du monde, lorsque la terre manque à leurs ravages, ils vont fouiller les mers ; avares si l'ennemi est riche , ambitieux s'il est pauvre, ni l'Orient ni l'Occident n'a pu les rassasier; seuls d'entre tous les mortels, ils poursuivent avec une égale ardeur et la richesse et la pauvreté. Enlever, égorger, piller sous de faux noms, voilà leur empire; et lorsqu'ils ont établi partout la solitude, voilà leur paix.
> La nature a voulu que l'homme n'eût rien de plus cher au monde que ses enfants et ses proches; les premiers nous sont enlevés par des conscriptions , pour aller servir les volontés de leurs tyrans en des terres étrangères ; et pour nos épouses et nos sœurs, alors même qu'elles ont pu éviter la première brutalité de nos oppresseurs, elles sont bientôt souillées par eux sous les noms d'hôtes et d'amis. Ils ont tout englouti, nos biens et nos fortunes en tributs, nos blés en contributions, et nos corps et nos bras eux-mêmes, ils les usent, au milieu des coups et des afl'ronls, à défricher des bois, à combler des marais. Les malheureux nés pour la servitude ne sont vendus qu'une fois et sont ensuite nourris par leurs maîtres : la Bretagne achète tous les jours sa servitude , tous les jours elle la nourrit. Et de même (|ue dans uuo famille le dernier venu des esclaves est le jouet de ses compagnons, de même, dans ce l'ieil esclavage de l'uniNeis, venus l«s ticiniers.
592 ÉLOQUENCE ROMAIKE.
nous sommes aussi les plus vils aux yeux de ceux qui viennent nous attaquer pour consommer notre ruine; car nous n'avons ni campagnes, ni mines, ni ports aux travaux desquels on puisse nous encliainer. Or, le courage et la fierté des sujets sont odieux à ceux qui commandent, et plus notre éloignemcnt nous promettait de sécurité, plus il était suspect à nos oppresseurs; ainsi donc, puisqu'il ne nous reste aucun espoir d'indulgence, armez-vous enfin de courage, et vous qui aimez la vie, et vous qui chérissez la gloire.
» Les Brigantes, sous la conduite d'une femme, ont pu brûler leur colonie et s'emparer d'un camp romain , et si leur bonheur n'avait ralenti leur courage, ils auraient pu secouer tout à fait le joug ; et nous qui sommes intacts et jusqu'ici indomptés , nous qui n'avons pas à conquérir la liberté, mais à la défendre, ne montrerons-nous pas, dès le premier combat, quels hommes la Calédonie s'était mis en réserve? Et pensez-vous que les Romains aient dans la guerre autant de valeur qu'ils ont d'insolence dans la paix? Illustrés par nos dissensions et par nos discordes, ils font tourner les vices de leurs ennemis à la gloire de leur armée; de cette armée qui , composée des nations les plus diverses , serait dissoute par les revers comme elle se maintient par la victoire , à moins que vous ne croyiez que les Gaulois, que les Germains, et (j'ai honte de le dire) que la plupart des Bretons, qui vendent leur sang pour une domination étrangère , après avoir été toutefois plus longtemps les ennemis que les esclaves des Romains, soient aujourd'hui enchaînés à leur fortune par l'affection et la fidélité. Ce qui les enchaîne , c'est la crainte , c'est la terreur, ces faibles liens de l'amour : ôtez ce sentiment, et ceux qui auront cessé de craindre auront commencé de haïr.
» Tous les encouragements de la victoire sont pour nous. Les Romains n'ont ni épouses qui enflamment leur courage , ni parents qui doivent leur reprocher leur fuite ; la plupart n'ont point de patrie, ou en ont une différente; vous les voyez en petit nombre, tremblants de leur ignorance au sein de ces contrées, regardant avec effroi les objets inconnus qui les entourent , le ciel, la mer et les forêts; les voilà tels que les dieux nous les ont livrés, environnés de toute part , et pour ainsi dire enchaînés. Ne vous laissez pas effrayer par de vaines images et par l'éclat de ces ornements d'or et d'argent qui ne défendent ni ne blessent. Dans les rangs même de nos ennemis, nous trouverons nos bras. Les Bretons reconnaîtront leur propre cause, les Gaulois se souviendront de leur ancienne liberté, et le reste des Germains abandonnera une cause
étrangère, comme les Usipiens l'ont naguère abandonnée. Après cela il n'y a plus pour vous de sujet d'alarme. Leurs châteaux sont déserts, leurs colonies occupées par des vieillards, les villes municipales affaiblies par la discorde, au milieu de sujets mal obéissants et de chefs qui couimandent avec injustice. Ici est leur général, ici est leur armée ; ailleurs sont les tributs et les travaux des mines, et les autres peines imposées à la servitude : conditions déplorables que vous allez en ce lieu , ou perpétuer à jamais, ou venger pour toujours. Donc en allant au combat, songez à vos ancêtres et à vos descendants. »
Voilà un discours parfait dans toutes ses parties. Le genre d'éloquence qui y domine est sévère comme le caractère de celui qui parle. Le langage n'a aucune des formes qui distinguent les harangues ordinaires. Il n'est ni orné , ni brillant comme celui qu'on remarque dans quelques discours de Tite-Live ; il ne devait pas l'être. Le chef des sauvages Calédoniens se contente de présenter, avec une énergie presque farouche, les motifs qui peuvent faire le plus d'impression sur ceux qui lécoutent, et les encourager à secouer le joug. Point de phrases pompeuses, point de transitions ménagées, point d'expressions adroites. Tout est jeté, ce semble, au hasard. Ce sont des traits épars , des pensées isolées. Un mot rend toute une idée , une phrase serait le sujet d'un long développement. On voit que Tacite s'est efforcé d'imiter le discours d'un de ces hommes que les Romains appelaient Barbares, parce qu'ils défendaient leur liberté. Il faut convenir que Tite-Live, qui a si habilement varié les discours des personnages qu'il fait monter à la tribune, n'aurait pas trouvé dans son genre de talent cette couleur presque grossière, toutefois si vigoureuse , qui convient dans la bouche d'un chef de sauvages. Mais au temps de Tite-Live, la langue romaine elle-même se fût refusée à prendre un ton si âpre et si dur. Remarquons que dans les beaux temps d'une littérature quelconque, la langue conserve toujours une noblesse et une élégance dont on s'efforcerait vainement de la dépouiller pour mieux l'accommoder à dessujets qui sembleraient exiger principalement de la vigueur ou de la rudesse. Ce n'est qu'en dégénérant qu'elle devient à la fois susceptible de prendre par degrés ces formes rudes et inusitées, qui annoncent dans les écrivains une certaine prétention de frapper l'esprit par une apparence de profondeur, en donnant à la pensée une expression qui trompe le lecteur et l'éblouisse subitement. Tacite trouva sa langue dans cet état de dégradation ; mais il se servit merveilleusement des vices mêmes
du langage pour rendre, avec une énergie toute nouvelle, les hautes pensées de son génie. On a pu remarquer dans le discours de Galgacus quelques-unes de ces expressions nouvelles dans la langue, qu'on ne peut de même faire passer dans un idiome étranger qu'au moyen d'une innovation semblable dans le langage ordinaire. Au temps de Tite-Live , ces expressions ne se fussent pas mêmes présentées sous la plume d'un écrivain. Alors on n'eût pas dit, en parlant de l'éloignement des Bretons, « que l'enfoncement de leur renommée {sinus famce) les avait protégés contre les Romains. » La pensée est pourtant frappante de vérité; elle est énergique , elle fait naître dans l'esprit une espèce de surprise ; mais l'expression est inusitée , et c'est pour cela qu'un siècle classique ne l'eût point, nous ne disons pas adoptée, mais découverte.
A côté de ces sortes de locutions, qui sont propres, si l'on veut, par leur nouveauté, à donner plus de vigueur encore à une pensée déjà énergique par elle-même , mais qui annoncent toutefois une littérature qui dégénère , se trouvent des expressions créées par le génie de Tacite, et qui, tout en donnant à la langue un caractère nouveau d'énergie, ne s'éloignent pas cependant de sa simplicité primitive. Vous êtes placés dans le sanctuaire de la Bretagne; vos yeux n'ont pas été souillés 'par le contact de la domination; nous sommes jetés aux extrémités de la terre et de la liberté; la Bretagne achète sa servitude , elle la nourrit ; dans ce vieil esclavage de l'univers, etc. Toutes ces expressions sont grandes, imposantes et nouvelles. Elles font un effet admirable dans le discours; elles réveillent, elles étonnent la peasée, et l'admiration se soutient lorsqu'on les considère de près , parce eue toutes ont un caractère de simplicité qui frappe autant que leu? nouveauté même.
Nous ne parlons pas des pensées remarquables qui étincellent dans le discours de Galgacus et de l'ordre dans lequel elles y sont jetées. Il y en a plusieurs qui ont été souvent analysées dans les traités de rhétorique. Celle-ci est sublime : Enlever, égorger, piller sous de faux noms , voilà leur empire; et lorsqu'ils ont établi partout la solitude, voilà leur paix. Cette autre est d'une vérité profonde : Ce qui les enchaîne (les alliés des Romains), c'est la crainte, c'est la terreur, ces faibles liens de l'amour : ôtez ce sentiment, et ceux qui auront cessé de craindre, auront commencé de haïr. Enfin la dernière est citée partout : Donc en allant au combat, songez à vos ancêtres et à vos descendants. Pensée admirable qui réunit tout ce qu'il peut y avoir d'encouragements pour un peuple libre , le souvenir de la gloire ancienne, l'honneur de la patrie , la nécessité de repousser l'esclavage , les malheurs qui
naîtraient pour toute la Bretagne si les Romains étaient vainqueurs, l'opprobre des Calédoniens, la servitude de leurs enfants, tout est renfermé dans ces trois mots : et majores et posteras cogita te.
La harangue d'Agricola, quoique très-belle, est moins éloquente que celle de Galgacus.