‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 82 sur 89 · PARALLELE »E SALLUSTE ET DE TACITE · texte numérisé non relu

PARALLELE »E SALLUSTE ET DE TACITE

c Salluste, dit Dussault, est l'écrivain le plus précis, le plus concis, le plus nerveux qu'ait produit la liltératurc latine , sans en excepter Tacite lui-même. Son goût est plus pur que celui de l'historien des empereurs; son expression plus franche, sa j)enséc plus dégagée de toute subtilité : l'un creuse plus avant dans les replis du cœur humain, mais avec une sagacité qui devient suspecte à force d'être pénétrante ; l'autre s'arrête davantage à ces observations dont la solidité se fait d'abord sentir, en même temps qu'on ne peut s'empêcher d'en admirer la profondeur. Tacite nous donne le plaisir de deviner avec lui des mystères dont lui seul pouvait percer l'obscurité, de faire avec lui des découvertes que nous n'aurions pas même soupçonnées ; il crée des énigmes dont il fournit le mot sur-le-champ , et ce mot est souvent un trait de lumière dont les dernières lueurs se prolongent jusqu'au fond des abwnes les plus reculés et les plus ténébreux des passions humaines; il nous conduit, sur ses traces, dans un sombre labyrinthe, dont le Td délié est entre ses mains, et là nous rencontrons à chaque pas de grandes vérités morales, qui apparaissent à nos regards comme aux siens, parmi quelques fantômes qui le séduisent et qui nous trompent. Salluste n'étonne jamais notre intelligence , et toujours il la satisfait; jamais il n'est au-dessus de la mesure des idées communes, et toutefois on sent qu'il ne tenait qu'à un génie extraordinaire d'en remplir ainsi l'étendue : s'il ne nous procure jamais ce plaisir de deviner, si flatteur pour l'amour-propre, si séduisant pour la malignité ; ce plaisir dont la curiosité est d'autant plus avide qu'il en est l'exercice le plus agréable et l'usage le plus délicat, il ne nous inspire jamais aussi cette crainte de nous égarer, compagne inséparable des pensées où le raffinement domine, et cette défiance qui s'attache nécessairement à tout ce qui se présente sous une apparence conjecturale. Les clartés que répand le flambeau de Tacite sont quelquefois plus propres à produire des effets piquants qu'à montrer les objets sous leur véritable point de vue ; Salluste marche toujours à la lumière du jour le plus pur et le moins douteux. L'expression du premier emprunte davantage à sa pensée ;

la pensée du second doit plus à son expression. Ils sont l'un et l'autre de très-grands peintres, des coloristes admirables, pleins de vigueur, d'énergie, de verve et de feu; mais non pas exempts de toute manière et de toute affectation. Le style de Tacite a des obscurités, des duretés, des bizarreries que cet écrivain semble avoir rcchercbées. On reproche à Salluste l'ambition des expressions vieillies et des tournures surannées ; une étude de la concision qui semble dérober quelque chose à la phrase , même en lui accordant tout le nécessaire , qui compte les mots avec une économie si austère qu'on est parfois tenté de la regarder comme une parcimonie fâcheuse. Tous les deux sont des modèles, sans doute, puisqu'ils se sont élevés au rang des plus rares génies ; mais les hauteurs d'où ils brillent présentent, je crois, plus d'un écueil à l'imitation ; les sentiers qu'ils se sont ouverts, et dans lesquels ils ont marché les premiers, sont semés d'obstacles et de pièges. Il est toujours périlleux de chercher ses modèles hors des voies communes de l'esprit humain et dans l'ordre des exceptions. On peut appliquer aux deux grands historiens dont nous parlons ce qu'Horace dit du plus célèbre lyrique de la Grèce : « Il faut le suivre de l'œil , avec admiration , dans les régions élevées ou plane son génie ; mais il ne faut point vouloir l'atteindre. »

« Salluste, dit un autre critique, tient d'une main ferme le burin de l'histoire. Il voit tout , aussi bien que Tacite ; il attache , il intéresse, mais il ne remue pas l'âme comme Tacite; il ne peint pas comme lui , il ne porte pas comme lui la conviction dans l'âme. Il est plein d'une fo"rce singulière et d'une admirable profondeur. Il a un air de candeur qui peut séduire ; mais il n'apporte pas dans l'histoire toute l'éloquence dont elle est susceptible ; il manque de cette sensibilité brûlante et énergique qu'on ne peut feindre, parce qu'elle tient aux vertus de l'âme. Salluste parlait de ces vertus , Tacite les avait. *

Ck>rnélias Népos (lor siècle avant J.-C).

Cornélius Népos vécut dans les beaux temps de la littérature latine. Il fut le contemporain et l'ami de Cicéron , et il partagea , avec ce grand homme, l'intimité d'Atticus. Il s'occupa beaucoup d'études historiques; il ne nous reste , d'une foule d'écrits qu'il avait composés, que les vies des capitaines grecs et de quelques autres personnages fameux. Au nombre des livres dont la perte doit cftrc le plus sensible, on compte un ouvrage sur les historiens

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grecs, une histoire de Cicéron et un livre de Caton, auquel il renvoie lui-même, en terminant la courte biographie de cet illustre romain. Cornélius Népos n'est pas mis au rang des talents élevés qui peuvent faire honneur à la littérature latine ; mais il mérite d'être compté parmi les écrivains élégants qui ont consigné dans leurs ouvrages de purs exemples de l'urbanité romaine. Sa diction est simple et gracieuse, et ses vies doivent être citées comme des modèles du genre. On a dit qu'il était loin d'avoir le charme de Plutarque ; il est toutefois remarquable que si Plularque l'emporte sur le biographe romain , ce n'est ni par la grâce de l'esprit , ni par les délicatesses du langage , c'est par l'extrême variété des faits, des propos, des particularités de tous genres qu'il admet dans ses récits , et par l'abandon , la naïveté et la bonne foi dont il les raconte. Cornélius Népos ne fait , à proprement parler, que de simples notices; mais il leur donne tout le charme que ces sortes d'abrégés peuvent avoir. 11 recueille tous les traits mémorables des grands hommes , et il a le talent d'en rappeler les détails avec une précision que la grâce de son style empêche de devenir jamais de la sécheresse. Il ne se contente pas de dire brièvement chacun des traits qu'il rapporte; il met de l'ensemble et de la liaison dans les récits; chaque vie forme un tout bien uni, où les jugements de l'écrivain sont heureusement mêlés à la narration, où l'éloge est habilement fondu dans l'histoire, et où se fait admirer un esprit d'ordre et de clarté qui est rendu sensible par la netteté et la simplicité du langage.

■ Qninte-Curce (Ff siècle de l'ère chrétienne).

On ne sait pas précisément l'époque où vécut Quinte-Curce. Le savant Vossius , après avoir discuté plusieurs opinions opposées qui voudraient qu'il eût vécu sous Auguste, sous Tibère , sous Claude et sous Trajan, établit assez clairement que l'époque de sa vie ne peut se rapporter qu'au règne de Vespasien. Quoi qu'il en soit, la diction de Quinte-Curce , dit Vossius , est digne du siècle d'Auguste. Il se distingue principalement par le choix heureux des mots; son style est clair et poli, et quelquefois orné de discours dont l'éloquence peut être citée après celle des harangues de Tite-Live. Son récit ne manque pas de rapidité; les détails y sont habilement fondus; un vif intérêt s'attache aux actions qu'il raconte, et il ménage avec succès cette espèce d'inquiétude qui est un attrait dans les histoires comme dans les œuvres dramatiques, en entourant les

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cvcnements de tout ce qui peut jeter une sorte d'incertitude dans l'esprit sur l'issue des entreprises dont il suit la marche. Son langage a quelque chose d'onctueux et de touchant ; il provoque les larmes sur les calamités humaines ; il compatit au malheur, et l'on voit qu'il a un penchant secret à raconter les grandes infortunes et à semer ses narrations de scènes pathétiques. Son style n'a pas alors ce ton lamentable et solennel qui fait naître dans toutes les âmes les émotions les plus profondes et une douleur pleine de violence ; mais l'impression qui naît de ses récits est une sorte de mélancolie douce qui s'attendrit sans trop s'émouvoir à l'aspect des malheurs de l'humanité.

Quel sujet pouvait être plus propre à alimenter de semblables sentiments que l'histoire de Darius et de sa famille? Cette espèce de douleur respire dans tous les récits de Quinte-Curce qui ont rapport à la fin tragique de cette race royale ; elle donne une couleur touchante à tous ses tableaux, et on la retrouve jusque dans les récits des batailles, qui en reçoivent une teinte moins vigoureuse et moins énergique , mais plus attendrissante et plus douce. Parcourons quelques scènes.

Une des plus imposantes, c'est celle où l'on voit le roi Darius, vaincu pour la première fois par le jeune conquérant, obligé de se précipiter du char où l'historien l'avait d'abord montré resplendissant d'or et de pierreries, au milieu de son armée, pour échapper, par la fuite, à la fureur Ce seo ennemis. Ces sortes de contrastes ne manquent jamais de produire uns impression profonde lorsqu'ils se présentent d'eux-mêmes sous la plume de l'historien , et qu'ils sont le produit naturel des événements. La fuite de Darius est racontée d'une manière touchante; mais ce qui fixe principalement l'attention après ce premier désastre, c'est l'aspect de la mère et de l'épouse de Darius tombées au pouvoir du vainqueur. Là commencent les malheurs de cette illustre famille, et comme l'historien a profité habilement, pour l'intérêt de ses histoires, de ce qu'il y avait de pathétique dans le spectacle de ces grandes infortunes, c'est aussi sur ce spectacle que nous arrêtons les regards du lecteur. Les anciens ne laissent jamais échapper les occasions de montrer la puissance déchue., la gloire humaine humiliée, la prospérité frappée subitement par les coups de l'adversité. Suivons les malheurs de ces princesses illustres , qu'un vainqueur sut respecter lorsque le sort les accablait de tous ses coups. L'une , l'épouse de Darius, nous apparaît tenant sur son sein un jeune enfant de six ans ; l'autre pressant dans ses bras deux princesses adultes , pleurant moins leur malheur que celui de leur mère. A ce triste

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