QUINTE-CURCE
tableau s'ajoute l'aspect d'une foule de femmes éplorécs qui se pressent autour des deux reines, les cheveux épars, les vêtements déchirés. Des gémissements lugubres mêlés de longs hurlements sortent de la tente où elles sont enfermées : elles pleurent la mort de Darius dont la nouvelle leur a été apportée. Rien ne pouvait calmer leur douleur amère, et Alexandre leur envoie enfin un ami pour les consoler et leur attester Terreur de cette nouvelle.
€ L'envoyé d'Alexandre s'étant approché de la tente où étaient les captives , avec un petit nombre de guerriers, leur fait annoncer qu'il est envoyé par le roi. Ceux qui étaient dans le vestibule , à l'aspect d'hommes armés, persuadés que c'en était fait de leurs maîtresses, accourent dans la tente en s'écriant que leur dernière heure est arrivée, et que les meurtriers sont présents. Les captives, ne pouvant se défendre et n'osant faire introduire Léonatus, ne lui font pas rendre de réponse et attendent en silence la volonté du vainqueur. Léonatus , de son côté , attend en vain pendant quelque temps , et comme personne ne s'avance , il laisse ses gardes dans le vestibule et pénètre seul dans la tente. Ce fut pour la princesse un nouveau sujet d'effroi de le voir entrer, comme par violence, sans avoir été introduit, et aussitôt la mère et l'épouse de Darius, tombant à ses pieds , le supplient de pouvoir, avant de mourir, ensevelir le corps de Darius selon les coutumes de leurs aïeux ; qu'après avoir rempli ce pieux devoir envers le roi , elles subiront sans peine la mort. Léonatus leur répondit que Darius vivait, et que pour elles, non-seulement elles auraient la vie sauvée, mais qu'elles seraient rendues à l'éclat de leur ancienne fortune. Alors la mère de Darius permit d'être relevée. »
Ce récit est simple et touchant , et Quinte-Curce a su donner le même charme aux scènes analogues qui se trouvent dans la suite de son histoire. Chose digne d'être remarquée ! Dans le récit des guerres fameuses qui ont rempli la vie des anciens peuples , c'est toujours aux malheurs des vaincus que s'attache l'intérêt, soit que les historiens s'appliquent à porter sur les malheurs l'attention principale, soit qu'il y ait au fond du cœur humain je ne sais quel besoin de se venger, pour ainsi dire, de la gloire des vainqueurs, en s'attachant au sort des vaincus. Il y a d'ailleurs, dans l'aspect des grandes infortunes, quelque chose de conforme aux sentiments naturels à l'homme , que toutes les misères de la vie rappellent à la tristesse , et qui cherche à se consoler de ses maux par le spectacle des malheurs d'autrui. Quoiqu'il en soit, c'est toujours par un art admirable que nous voyons les anciens s'attacher par choix et
par préférence au récit des grandes douleurs de la vie humaine. C'est peu pour Quinte-Curcc d'avoir montré Darius , naguère à la tête d'une armée formidable, fuyant aujourd'hui au travers des déserts ; il achève de peindre l'infortune de ce roi en le montrant réduit à supplier Alexandre , et Alexandre lui-même lui reprochant la fierté de son langage dans sa défaite, et lui rappelant qu'en écrivant à son vainqueur ce n'est pas seulement à un roi qu'il écrit, mais à son roi.
Mais bientôt se présente une scène dramatique qui vient se mêler à la narration des courses aventureuses d'Alexandre. L'historien n'a pas négligé, comme on le pense, de faire ressortir le respect de ce jeune vainqueur pour ses augustes captives : la scène dont nous parlons est une occasion nouvelle de donner à ce respect quelque chose de plus touchant encore. Pendant que le roi macédonien s'avance à la poursuite de Darius par des chemins immenses et déserts , on vient lui apprendre que l'épouse de Darius , qu'il traîne à sa suite, est tombée subitement dans un état d'abattement qui fait trembler pour ses jours. Déjà même, accablée par les longues marches qu'elle a faites et par les chagrins amers qui la dévorent, elle cède à sa faiblesse, et perdant tout à coup l'usage des sens et de la pensée , elle expire entre les bras de sa mère et de ses fdles.
< A cette funeste nouvelle , dit l'historien , le roi poussa des soupirs fréquents, comme si la mort de sa propre mère lui eût été annoncée , et versant des larmes , telles que Darius lui-même en eût versé, il arriva dans la tente où était la mère de son ennemi, assise auprès du corps inanimé de la reine ; là se renouvela toute sa douleur, à l'aspect de la mère de Darius couchée sur la terre. Avertie par ce malheur récent de tous les malheurs passés, elle avait recueilli sur son sein les fdles adultes de son fds, touchante consolation d'une mutuelle douleur, mais ayant besoin elles-mêmes des consolations de leur mère. Devant elle était le jeune prince , objet d'autant plus digne de pitié qu'il sentait moins un malheur qui tombait principalement sur lui. On eût dit qu'Alexandre, frappé dans ses affections les plus douces , venait non pas apporter, mais chercher des consolations. Il refusa de prendre de la nourriture , et réserva pour les funérailles tous les honneurs consacrés aux morts par les usages de la Perse. Digne exemple de modération et de douceur qui mérite aujourd'hui d'être honoré par nos éloges. Il n'avait vu qu'une fois l'épouse de Darius , encore était-ce dans une occasion où il visitait sa mère, et son admirable beauté, au lieu d'être un attrait pour la passion du vainqueur, ne fit que donner
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plus de prix à sa gloire. Cependant un des esclares qui servaient la reine, Tyriotes, au milieu du tumulte occasionné parla douleur de cette mort, s'échappe par la porte qui était la moins gardée . parce qu'elle était derrière le camp , et parvient jusqu'à celui de Darius : les gardes l'accueillent et le conduisent dans la tente du roi, gémissant et déchirant ses habits. A son aspect, Darius, troublé d'une foule d'idées confuses, était incertain sur ce que lui annonçait un semblable message. « Ta présence, lui dit-il enfin, » m'apporte je ne sais quel malheur accablant. Garde-toi d'épargner » les oreilles du plus infortuné des mortels. J'ai appris à être i malheureux, et souvent une consolation du malheur, c'est de » connaître son sort. Viens-tu m'annoncer ce que je crains le plus, » l'opprobre des m.icns? l'opprobre , le plus funeste des supplices » pour eux et pour moi? » Tyriotes répondit : <r Ce n'est pas là > le malheur que je vous apporte : tous les honneurs rendus à des » reines par leurs sujets, ont été rendus aux nôtres par le vain- » queur; mais votre épouse, il y a peu d'instants, a quitté la vie. > Alors on entendit dans tout le camp, non pas seulement des ge missements, mais des hurlements répétés, et Darius ne balança pas à croire qu'elle n'était morte que parce qu'elle n'avait pu supporter le déshonneur. Il s'écrie aussitôt, égaré par sa douleur : « Quel crime ai-je commis, Alexandre? Quel est celui des liens que » j'ai mis à mort , pour me rendre ce retour de cruauté? Tu me » hais sans que je t'aie provoqué ; mais en supposant que la guerre » que tu me fais soit juste, est-ce contre des femmes que tu devais » la faire? » Tyriotes répète alors, en attestant les dieux de sa patrie, que la reine n'a subi aucun affront, qu'Alexandre avait gémi sur sa mort , et qu'il n'avait pas moins versé de larmes que Darius lui-même.
> A ces mots le cœur de l'époux ne fait que s'enflammer davantage, il s'abandonne aux soupçons les plus inquiets, il conjecture que ces regrets si profonds pour sa captive, ne sont que des regrets pour l'habitude du crime; il éloigne enfin tous les témoins, retenant Tyriotes : « Les supplices de la question sont là; mais au » nom des dieux , s'il reste dans ton cœur quelque respect pour » ton roi, ne balance pas à parler : le maître, le jeune homme, » a-t-il osé ce que je veux savoir, ce que je n'ose demander ?» Tyriotes dévoue son corps à la question, atteste les dieux et s'écrie que la reine a été respectée. Enfin le roi, ajoutant foi aux protestations de l'esclave, voila sa tête et pleura longtemps; et comme ses larmes coulaient encore , il découvrit son visage , et élevant ses mains vers le ciel, il s'écria : * Dieux de mes pères, affermissez
» mon empire, ou si les destins s'y opposent, faites du moins que » l'Asie ne tombe pas en d'autres mains que dans celles d'un ennemi » si juste, d'un vainqueur si miséricordieux ! »
Tout est touchant et dramatique dans ce récit. Peut-être y aperçoit-on un peu trop l'art de l'écrivain ; c'est un défaut général de Quinte-Curce , qui parait toujours , là même où il montre ses personnages. Son imagination est poétique et féconde , il cherche des descriptions qui puissent faire briller son talent d'écrire ; les fleurs s'échappent de ses mains, mais il les répand avec trop de profusion. Il peint les malheurs des rois et des armées avec assez de succès; mais il laisse trop voir qu'il prend plaisir à les peindre , moins pour donner des avertissements à l'humanité que pour faire admirer la fécondité de son génie. Ce défaut se fait sentir partout , dans la peinture des batailles et dans la description des pays et des mœurs de leurs habitants ; en sorte que le lecteur, frappé sans doute de la richesse de ces détails, est constamment en défiance contre la vérité des récits. Mais ce qu'on admire toujours , c'est l'abondance et la variété des termes par lesquels Quinte-Curce peint les sujets qui plaisent à son imagination. Le siège de la ville de Tyr, siège extrêmement périlleux , et aussi difficile à raconter, ce semble, qu'il fut difficile à entreprendre et à conduire à une fin heureuse, est un chef-d'œuvre pour la multiplicité des détails avec laquelle l'historien a égalé la multiplicité des travaux. Plusieurs batailles sont de même racontées avec une grande fécondité d'expressions; le récit en est toujours clair ; on suit sans peine la marche des différents corps d'arjTiéc qui prennent part au combat, tout se démêle heureusement au milieu de la confusion des bataillons qui se heurtent ; les principaux chefs dominent sur l'ensemble des tableaux, et l'intérêt enfin , déjà assez excité par l'importance de ces sanglants démêlés , est encore augmenté par l'art avec lequel l'historien laisse longtemps l'espint dans l'incerlilude sur l'issue des événements.
On peut signaler comme un récit vraiment admirable pour ce genre de mérite, la narration du combat sanglant livré par Alexandre devant la ville des Oxidraques. Le combat avait été longtemps douteux ; les habitants soutenaient un assaut périlleux avec un courage héroïque ; Alexandre , pour encourager ses soldats, était monté sur les murs mêmes de la ville, et de là il provoquait d'un côté les ennemis et de l'autre il appelait les siens à voler sur ses pas. Nul n'osait s'exposer à des dangers qui paraissaient inévitables, Alexandre était seul, et ses amis tremblants le suppliaient de des-
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cendre au milieu d'eux et de mettre ses jours à l'abri du danger. Le roi, au contraire , s'élance de l'autre côté de la muraille, et se trouve sans secours dans la ville de ses ennemis. Là, il soutient le choc impétueux d'une multitude de combattants qui se précipitent sur lui ; il reçoit des blessures profondes , et se voit à chaque instant menacé de la mort ou de la captivité, il continue néanmoins à se défendre, appuyé contre un tronc d'arbre qu'il a trouvé pour abri, son audace étonne ses adversaires, et à force de lutter vaillamment, il donne à ses amis le temps de se précipiter pour le secourir, et c'est ainsi que se décide la bataille. Ce trait fameux du liéros macédonien a fourni à Quinte-Curce un récit où l'intérêt est porté à un point extrême. On tremble pour Alexandre, on croit à chaque instant toucher au moment où il va périr victime de son propre courage, on s'indigne contre ses amis, on s'étonne de ne pas les voir accourir, et l'esprit ainsi tenu longtemps dans l'incertitude, jouit d'autant plus du succès qu'il avait paru plus inespéré. Il est permis sans doute à l'historien, c'est même une règle pour lui, de jeter dans ses récits cette espèce d'intérêt; mais si Quinte- Curce l'a fait quelquefois avec avantage , il n'a pas su se préserver du défaut d'avoir souvent paru le faire avec affectation. Quinte- Curce a exagéré toutes les qualités de l'historien. Son style a de l'élégance, mais il est trop fleuri; il varie les événements avec succès , mais il les multiphe avec profusion ; il met heureusement les personnages sur la scène, mais il les fait parler trop souvent. Il paraît enfin avoir eu le sentiment de toutes les beautés qui conviennent à l'histoire, mais en recherchant ces beautés, il n'a pu se renfermer dans les bornes du naturel et de la simplicité parfaite qu'il ne faut jamais dépasser, parce que dans ces bornes mômes sont contenus tous les genres de vrai mérite.