‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 10 sur 63 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

soit dégoût final de l'anarchie , il voulait de l'unité et de la force dans le pouvoir exécutif.

Sa manière oratoire était pleine des souvenirs de la Grèce et de Rome, et les échappés de collège qui peuplaient l'Assemblée , écoutaient bravement, la bouche béante, tous ces récits d'antiquité. Qui, aujourd'hui , parlerait à la tribune, sans que le rire ne vînt aux lèvres, des Cretois, de Lacédémone, du dieu Slinos, du général Epaminondas , des sénateurs romains à la longue toge , du bon Numa et de la nymphe Egérie? Interpellé par Vergniaud qui lui disait : Concluez !... — Oui je vais conclure, et contre vous ! contre vous qui riez. » Et, déroulant la série de ses accusations, Robespierre, animé, s'éleva ici jusqu'à l'éloquence. Mais, le plus souvent sa phraséologie était fausse et déclamatoire.

Ainsi il disait que : « Les Girondins appelaient de toutes parts les serpents de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme, le monstre de l'aristocratie. » Ces quatre figures, accumulées dans la même phrase , sont ridicules et de mauvais goût.

Il s'interrompait tout-à-coup au milieu de son discours pour interroger le peuple, comme si le peuple eût été là; faisant, dans ces occasions, grand abus de rhétorique. Il débitait aussi de longues tirades philosophiques sur la vertu, visibles réminiscences de Jean-Jacques Rousseau.

Il procédait par des prosopopées et autres figures qui peuvent échapper dans la chaleur de l'action oratoire et qui peignent plus vivement la pensée, mais qui gâtent une dissertation. Quelquefois, il revêtait ses images d'une élégante forme :

€ Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages légers qui glissent sur son disque éclatant? »

Cette autre pensée est belle :

€ La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite. La moitié en est plongée dans les ténèbres quand l'autre est éclairée. >

Mais quoi de plus déplacé dans un rapport que ces allusions, infiniment trop prolongées, aux hommes et aux choses de l'antiquité!

t Les lâehes ! ils osent vous dénoncer les fondateurs de la république ! Les Tarquins modernes osent vous dire que le sénat de Rome était une assemblée de brigands ! Les valets de Porsenna traitaient de même Scévola d'insensé. Suivant les manifestes de

Xerxès , Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines et teintes du sang des Romains , Octave et Antoine ordonnent à toute la terre de les croire seuls cléments, seuls justes, et seuls vertueux. Tibère et Séjan ne voient dans Brutus et Cassius, que des hommes de sang et même des fripons. »

Au surplus , les Montagnards ne savaient pas , excepté peutêtre Barrère et Saint-Just , ranger leurs idées dans un ordre logique et savant, tendre au but et conclure. Les rapports de Robespierre ne souffrent guère l'analyse. Il y a, dans ces rapports, du remplissage, de la confusion et de la bouffisiire.

Robespierre n'altaquait guère ses ennemis en face et de front; il les prenait en dessous et par insinuation, et il leur lançait de ces menaces indirectes, de ces mots à lueurs sinistres, comme Tibère en jetait dans le sénat romain, à ses victimes désignées.

Robespierre était déiste ainsi que Saint-Just. Or, être déiste et le dire tout haut, c'était être très-religieux pour ces temps-là.

La veille de sa mort , à son apogée , lorsqu'il vint dénoncer la convention , les comités du salut public et de sûreté générale, il s'étendit avec une complaisance affectée sur le rôle de pontife qu'il avait joué dans la fête de l'Etre-Suprème. L'apostrophe qui termine cet épisode , ne manque pas d'animation et de coloris :

« Citoyens , vous avez rattaché à la cause de la révolution tous les cœurs purs et généreux. Vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. 0 jour à jamais fortuné, où le peuple français se leva tout entier pour rendre à l'auteur de la nature un hommage digne de lui ! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les regards et le cœur des hommes ! 0 vieillesse honorée ! 0 généreuse ardeur des enfants de la patrie ! 0 joie naïve et pure des jeunes citoyens ! 0 larmes délicieuses des mères attendries! 0 charme divin de l'innocence et de la beauté! 0 majesté d'un grand peuple, heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! le jour où l'univers sortit de tes mains toutes puissantes, brilla-t-il d'une lumière plus agréable à tes yeux, que le jour où, brisant le joug du crime et de l'erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses destinées ? >

Il y a de la facture et de l'art dans ce morceau. Mais , était-il bien placé entre une dénonciation à mort et une insurrection méditée? Les oraisons révolutionnaires sont pleines de ces contrastes.

Robespierre avait pris au sérieux la fête de la restauration de

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