‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 13 sur 63 · DANTON JUGÉ PAR TIMON · texte numérisé non relu

DANTON JUGÉ PAR TIMON

Ce Danton, dont le sang montait à la gorge de Robespierre et l'étouffait , ce Danton que je vais peindre, ce Danton inférieur à Mirabeau, à lui seul , dépassait de la tête tous les autres conventionnels.

Il avait, comme Mirabeau vu de près, un teint basané, des traits écrasés, une laideur de détails repoussante. Mais, comme Mirabeau, vu de loin et dans une assemblée, il attirait, il frappait les regards par sa physionomie saisissante et par cette mâle beauté qui est la beauté de l'orateur.

L'un tenait du lion et l'autre du dogue, tous deux emblèmes de la force.

iVé pour la grande éloquence, Danton eût, dans l'antiquité, avec sa voix retentissante, ses gestes impétueux et les colossales figures de ses discours , gouverné, du haut de la tribune aux harangues, les orages de la multitude.

Orateur du peuple , Danton avait ses passions, comprenait son génie et parlait son langage. Exalté, mais sincère ; sans fiel, mais

sans vertu ; suspect de rapacité, quoique mort pauvre ; cynique dans ses mœurs et dans sa conversation. Sanguinaire par système plus que par tempérament , il coupait les têtes, mais sans haine, comme le bourreau, et ses mains machiavéliques dégouttaient des massacres de septembre. Abominable autant que fausse politique! il excusait la cruauté des moyens par la grandeur du but.

Deux hommes ont tour à tour dominé la révolution, tous deux semblables, et tous deux différents, Danton et Robespierre.

Tous deux chefs de parti et maîtres de la Convention; tous deux poussant aux mesures les plus extrêmes ; tous deux intelligents des affaires du dedans et du dehors ; tous deux hommes de conseil et homme de main ; tous deux incrimines de trahison, de tyrannie et de dictature ; tous deux refusés d'être ouïs dans leur défense personnelle, pour avoir refusé d'ouïr les autres ; tous deux décrétés d'accusation, à l'unanimité par leurs propres complices ; tous deux condamnés par le tribunal révolutionnaire qu'ils avaient érigé; tous deux, pour en finir plus vite, mis hors la loi; tous deux immolés presque à la fleur de leur âge , Danton par Robespierre, et Robespierre à cause d'une accusation de Danton ; tous deux enfin traînés au même supplice dans la même charette et sur le même échafaud.

Danton était intempérant , fou de plaisirs, avide d'argent , moins pour le thésauriser que pour le dissiper ; Robespierre était sobre, austère, économe, incorruptible.

Danton, indolent par nature et par habitude; Robespierre . ardent au travail à en perdre le sommeil.

Danton avait du dédain pour Robespierre , et Robespierre avait du mépris pour Danton.

Danton était léger jusqu'à l'inconséquence; Robespierre , atrabilaire, concentré, défiant jusqu'à la proscription.

Danton vantard de ses propres vices et du mal qu'il faisait , et fanfaron des crimes même qu'il n'avait pas commis ; Robespierre vernissant ses haines et ses vengeances des couleurs du bien public.

Robespierre , spiritualiste ; Danton, matérialiste, peu soucieux de savoir ce qu'après lui deviendrait son âme , pourvu que son nom fût inscrit , comme il le disait , « dans le Panthéon de l'histoire. »

Danton déployait dans ses yeux ardents et sur son front plissé la fougue et les passions tumultueuses de son âme ; Robespierre dissimulait sa colère sous l'immobifité de ses traits.

Danton en imposait par sa stature athlétique et par les éclats

Page 1