‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 14 sur 63 · DANTON · texte numérisé non relu

DANTON

brisés de sa voix tonnante ; Robespierre glaçait les accusés de sa parole et les terrifiait de son oblique regard.

Danton , comme un lion , s'élançait sur sa proie ; Robespierre , comme un serpent, s'enlaçait autour d'elle.

Danton allait , après le combat , se coucher au fond de sa tente, et il s'endormait; Robespierre ne croyait jamais avoir assez abattu d'ennemis , tant qu'il lui restait encore à abattre.

Danton s'effaçait devant les dangers de la patrie , et se compromettait pour ses amis; Robespierre , en servant la liberté, ne s'oubliait pas lui-même. Il se louait par sa propre bouche , il se mirait dans son orgueil.

Robespierre avait plus de talent; Danton plus de génie.

Danton s'abandonnait à l'inspiration du moment , s'échauffait de son verbe et de son geste, et jetait à pleines mains l'hyperbole dans ses discours ; Robespierre , impassible, replié sur lui-même , s'avançait avec précaution dans le débat , et cî^culait l'effet de ses motions élaborées.

Danton allait par bonds et par soubresauts, brusquant l'occasion , vif et pétulant dans ses exordes , présomptueux à l'excès , accoutume aux triomphes de la parole et s'y fiant trop, sans songer aux mécomptes de la popularité et de l'absence.

Robespierre ourdissait avec art les trames du piège où devaient se prendre ses ennemis, tenait sa menace suspendue sur plusieurs têtes à la fois , et ne la laissait tomber comme la foudre qu'à la fin de son discours.

Danton terminait avec fracas , mais sans conclusion ; Robespierre , moins brillant, mais plus précis , moins impétueux , mais plus adroit , ne battait pas l'air en vain , ne parlait pas pour parler, ne perdait jamais de vue son but , et ne terminait que par un décret d'accusation rédigé en forme et soumis à l'acceptation immédiate de la Convention.

Danton s'imaginait qu'il n'avait qu'à se présenter pour combattre , et à combattre seul pour triompher ; Robespierre cherchait dans reffervesccnce des Jacobins et dans la force armée de la Commune, un épouventail contre les comités et la Convention elle-même.

Il y eut chez Danton moins de trahison que de relâchement, moins d'oubli de la révolution que de lui-même , et chez Robespierre plus de vanité blessée que d'aspiration à la dictature, plus de rancune que de tyrannie préméditée.

Danton périt par l'excès de sa confiance en lui-même; Robespierre par l'excès de ses soupçons envers ses complices.

64 ÉLUQUENCE POLITIQUE.

Danton passa comme un météore sur l'horison conventionnel ; Robespierre tint l'assemblée , les comités et les clubs sous sa dépendance , gouverna sans être ministre , régna sans être roi , et donna son terrible nom à son époque.

Danton se renferma dans la Convention comme dans une forteresse hérissée de canons, dont la moitié serait tournée contre ses défenseurs , et l'autre moitié contre l'ennemi. Là il fit feu par toute brèche et sans qu'on lui disputât le généralat. Mais lorsque la Convention se scinda en deux camps rivaux, Danton hésita. S'il fut passé à la Gironde , il eut écrasé Robespierre. Mais imprudemment refoulé , acculé par les Girondins au pied de la Montagne, il y monta et donna tète baissée dans sa destinée. « Ah ! lu m'accuses, disait-il à Guadet, en se redressant de toute sa hauteur, tu m'accuses , moi! tu ne connais pas ma force ! j

Elle était grande cette force ! car il tenait dans sa main , pour soulever la Convention , deux puissants leviers , la terreur et l'enthousiasme.

Elle était grande , cette force de terreur, lorsqu'il asseyait sur ses gigantesques piliers le Tribunal révolutionnaire.

Elle était grande cette force d'enthousiasme , lorsque ranimant de son souffle invincible l'ardeur martiale des Français qui tombe si on ne la réchauffe pas sans cesse , il disait : « Ce qu'il nous faut pour vaincre, c'est de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ! »

Et ailleurs : « Le peuple n'a que du sang , il le prodigue. Allons , misérables ! prodiguez vos richesses. Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui , et vous n'avez pas encore bouleversé le monde! Laissez-là vos querelles futiles, je ne connais que l'ennemi. Battons l'ennemi. Eh! que m'importe d'être appelé buveur de sang? Que m'importe ma réputation ? Que la France soit libre , et que mon nom soit flétri ! » C'était là une éloquence monstrueuse, mais originale , emportée, saisissante , qui sortait par élans de la poitrine de l'orateur , qui entraînait l'assemblée et qui lui arrachait des applaudissements unanimes.

Voici encore quelques figures de cette éloquence : « Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la Liberté n'est pas encore fondue, le métal bouillonne ! »

Et celle-ci : « Marseille s'est déclarée la montagne de la république. Elle se gonflera cette montagne ; elle roulera les rochers de la liberté, et les ennemis de la liberté seront écrasés. »

DAMOX. 6g

Et ce mol si juste : « Quand un peuple brise la monarchie pour arriver à la république , il dépasse le but par la force de projection qu'il s'est donnée. »

Et celle menace si fièrc : « C'est à coups de canon qu'il faut signifier la consiilution à nos ennemis. »

Danton payait aussi tribut au mauvais goût du temps. Par exemple l'un de ses plus célèbres discours se terminait ainsi : € Je me suis retranché dans la citadelle de la raison , j'en sortirai avec le canon de la vérité , et je pulvériserai mes accusateurs. >

Danton s'endormit au souffle trompeur de sa popularité. 11 laissa échapper le limon de ses mains. Il tomba dans la profonde mer, et le gouffre se referma sur lui.

Les révolutions vont vite, le peuple oublie, les factions dévorent.

Ni la faveur des Cordeliers , ni le bruit de son nom , ni la mémoire de ses services, ni les frémissements mal étouffés de la Convention, ni les secrètes sympalliics du tribunal révolutionnaire, ni le dévouement de ses amis, ni la légèreté de l'accusation , ni son amour pour la liberté, ni son audace, ni son éloquence, rien ne put le sauver.

Le couteau était levé , et Robespierre attendait sa victime.

Danton , en allant à la mort , passe devant la maison de Robespierre. Il se retourne et de sa voix de tonnerre : « Robespierre, s'écrie-t-il , Robespierre , je t'ajourne à comparaître avant trois mois sur l'échafaud ! » Il monte les marches fatales, il tient pour la dernière fois embrassé son ami Camille Desmoulins. Le bourreau les sépare, t Misérable , lui dit-il , tu n'empêcheras pas nos deux tètes de se baiser tout à l'heure dans le panier. »

On vit encore siéger sur la Montagne à la Convention ,

Camille Desmoulins qui avait une physionomie expressive et le geste oratoire. Mais un embarras de langue lui interdissait la tribune , et la fougue de son esprit ne lui permettait pas de lier, d'ordonner ses idées dans un discours savant et mesuré. Libelliste plutôt qu'orateur, libelliste ingénieux, mais cynique. Passionnés , naïfs , colorés , mais trop souvent sans logique et sans goût , ses pamphlets sont tantôt sombres, tantôt brillants, toujours rompus coumie les songes d'un malade , quelquefois et par intervalles , pleins de verve railleuse , de naturel et de grâce. 11 eut peur à la iin pour ceux qui avaient peur. Il souffrit pour ceux qui souffraient. Il emprunta les mâles couleurs de Tacite pour

t peindre les tyrans du peuple. 11 tourna et retourna dans leur»

blessures le poignard de l'ironie. Il essaya le remords, il essaya la pitié , mais il était trop tard. Il eut beau se précipiter, tête baissée , du rivage dans le torrent , afin de le contenir et de le guider; le flot courait et le torrent l'emporta.

Barrère , rapporteur élégant des victoires que Carnot organisait. Il improvisait les motions, les décrets, les adresses, comme Danton ses discours. Moins hyperbolique dans ses images, plus châtié, plus littéraire , plus fidèle aux régies de la grammaire et aux convenances du langage, hardi à la fois et retenu, impétueux à l'occasion, mais toujours prévoyant, sachant d'où soufflait le vent et où aflait tomber l'orage ; fin diplomate , plus fin député.

Billaut-Varennes , dur, farouche, atrabilaire, inexorable, martyr lui-même de sa foi républicaine , et qui , dans Robespierre , crut immoler un tyran.

Coulhon, le conseiller de Robespierre dont Saint-Just était le bras , paralysé des deux jambes , et seul ne pouvant se remuer parmi tous ces hommes d'action , Coulhon qui , décrété de mort sous prétexte d'avoir voulu gravir* au rang suprême , se contenta de répondre ironiquement : « 3Ioi, j'aurais aspiré à devenir roi ! »

Saint-Just , républicain par conviction , austère par tempérament, désintéressé par caractère, niveleur par système, tribun dans les comités , intrépide sur les champs de bataille. Sa jeunesse qui touchait à l'adolescence , était raùre pour les grands desseins. Sa capacité n'était pas au-dessous de sa situation. Un feu sombre brillait dans ses regards. Il avait le visage mélancolique , un certain goût de solitude, une parole lente et solennelle, une âme de fer, une volonté déterminée , un but fixe devant les yeux. Il élaborait ses rapports avec un dogmatisme étudié. Il les semait de lambeaux métaphysiques ramassés dans Hobbes et dans Rousseau, et il joignait au positif très-violent et trcs-expédilif de ses moyens révolutionnaires , une philosophie sociale mêlée d'imagination et de rêves fleuiùs.

Voici de ses mots : « Le feu de la liberté nous a épurés comme le bouillonnement des métaux chasse du creuset l'écume impure. »

Et cette parole : « Osez ! »

Et cette autre :

« La trace de la liberté et du génie ne peut s'effacer dans l'univers. Le monde est vide depuis les Romains , et leur mémoire le remplit. >

Son rapport contre Danton est disposé , ordonné et conduit dans

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toutes ses parties , avec un art infini, j'allais dire infernal. Il commence par incriminer Bazire , Chabot , Camille Desmoulins et les autres. Il garde Danton pour le dernier. Là, il s'arrête... il mesure sa tâche, et il rehausse toutes ses forces contre le géant. Il revient sur ses pas , il rassemble ses preuves , il les précipite , il les serre, il les accumule, il les groupe en faisceau ainsi qu'une hache d'armes, et, pour passionner l'auditoire, il apostrophe Danton comme s'il eût été présent, comme le ferait un accusateur criminel dans une cour d'Assises. Il déroule la liste prétendue de ses trahisons, de ses conjurations et de ses crimes. Il dévoile sa vie privée, il redit ses paroles, même confidentielles. Il le dénonce, il le flétrit, il refuse de l'entendre, il ne l'entend pas; il le juge , il le condamne , il le traîne sur l'échafaud, et il lui coupe la tète avec son discours, mieux qu'il ne l'aurait fait avec le fer tranchant de la guillotine. (Livre des Orateurs.)

Marat. (1744—1795.)

Mavat était un homme à physionomie hideuse , dont le seul aspect inspirait le dégoût mêlé à la terreur, un de ces sauvages chefs de multitude que les révolutions enfantent, et qui pullulent dans les retraites ténébreuses où s'agitent les dernières classes de la société. Personne n'osait l'avouer, sinon le peuple en guenilles , sinon l'émeute affamée, la basse démocratie dont il était l'instigateur et l'apôtre. Il avait les yeux hagards , une tête énorme sur un corps petit et grêle; sa face était convulsivement agitée par un tic nerveux ; ses cheveux gras et en désordre n'étaient retenus que par une corde; toute sa personne était empreinte de cynisme et de malpropreté. Né en Suisse, il avait longtemps exercé la profession de médecin empirique et de charlatan nomade; et, lorsqu'éclata la révolution de 1789, elle l'avait trouve attaché, en qualité de médecin, aux écuries du comte d'Artois. Le fanatisme politique dont il était embrasé fit de lui un journaliste et un pamphlétaire au service du prolétariat et de la misère. Les recherches de la justice, dont ses appels au meurtre le rendirent l'objet, exaltèrent son imagination jusqu'à la démence. Caché dans des caves , à Paris ou à Versailles , il rédigeait VAmi du peuple , et parfois aussi des plans de législation criminelle , parmi ksciuels il en avait proposé un qui consistait à élever huit cents potences dans les Tuileries, afin d'y pendre les traîtres, en commençant par Mirabeau. Au 20 juin, au 10 août, il avait pousse

le peuple à rinsurreclion, et s'était retiré, durant le danger, dans les souterrains qui lui servaient d'asile impénétrable. L'affreuse pensée des attentats de septembre était venue de lui , et il en avait surveillé l'exécution. Depuis lors il avait osé paraître au grand jour, ou plutôt il traînait, il étalait sa sinistre puissance; et, quoique étranger, il avait réussi à se faire élire membre de la Convention. Ceux qui de cet homme ont osé faire le type du révolutionnaire pur et sans tache (et l'avenir ne voudra pas nous croire, si nous disons que , même de nos jours , ils sont nombreux) , ceuxlà, disons-nous, l'ont absous de ses violences et du sang qu'il a fait couler, en vantant son désintéressement , sa bonne foi , son ardent amour pour le peuple, en mentionnant avec complaisance plusieurs de ses écrits qui respirent la haine de l'inégalité , le mépris du vol , et nous ne savons quelle sorte de républicanisme niveleur pour lequel la mort est une arme et l'anarchie un moyen. En regard de l'horreur de la postérité , ils se sont plu à mettre l'engouement et les sympathies populaires dont 3Iarat, vivant et mort, fut un moment entouré. De tels sentiments se produisirent, en effet , en faveur de Marat ; ils demeureront comme une énigme insoluble , et ils n'empêcheront point qu'à jamais , et chez tous les peuples , le nom de ce fougueux Masaniello soit un sujet de répugnance, tandis que son souvenir restera sur la révolution comme une souillure ineffaçable. (M. Gabourd.)

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