‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 16 sur 63 · MARAT JUGÉ P.VU M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

MARAT JUGÉ P.VU M. DE LAMARTINE

« Marat n'avait point de pairie. Né au village de Baudry, près de Ncufchàtel, de parents obscurs, dans cette Suisse cosmopolite dont les enfants vont chercher fortune par le monde, il avait quitté de bonne heure et pour jamais ses montagnes. Il avait erré jusqu'à l'âge de quarante ans en Angleterre, en Ecosse, en France. Poussé et repoussé par cette vague inquiétude qui est le premier génie des ambitieux, instituteur, savant, médecin, pbilosophe, politique, il avait remué toutes les idées , toutes les professions où l'on peut trouver la fortune et la gloire. Il n'y avait trouvé que l'indigence et le bruit. Voltaire n'avait pas dédaigné de persifflcr sa philosophie. Le célèbre professeur Charles avait pulvérisé sa physique. Marat, irrité, avait répondu par l'injure à la critique. Il avait eu un duel avec Charles. La législation criminelle avait appelé plus tard ses réflexions. Cet apôtre du meurtre en masse avait conclu à l'abolition de la peine de mort. Sans talent dans l'expression de ses idées, sans convenance dans ses rapports avec les hommes, la société ne s'était pas ouverte pour lui. Son orgueil blessé et blessant fermait les cœurs que sa situation et ses travaux auraient interressés. Poursuivi par le besoin, il avait été quelque temps réduit à vendre lui-même , dans les rues de Paris, un spécifique de sa composition. Ces habitudes de charlatan avaient trivialisé son langage, débraillé son costume, avili ses mœurs; il avait appris à connaître , à flatter, à émouvoir la populace.

» Cependant sa fibre aigrie et souHrante lui avait fait aimer et plaindre ce peuple souffrant et méprisé comme lui. Il avait contracté avec les masses la parenté de la misère et de l'oppression. En se vengeant lui-même il avait juré de les venger. Il voulait retourner la société comme on retourne une terre avec la charrue, mettant à l'ombre ce qui est au soleil et au soleil ce qui est à l'ombre. Il ne rêvait pas une révolution , mais un redressement

de toutes les situations et de tous les principes faussés par le desordre social et rétablis violemment et à tout prix sur le plan de la nature. Philosophie , ressentiment, équité, ■vengeance, amour du peuple, haine des hommes, ambition et dévouement, assassinat et martyre, tout se confondait dans son système. C'était l'utopie du bouleversement, éclairée d'en haut par la lumière de la philanthropie , d'en bas par la lueur de l'incendie social.

» Ce système couvait depuis des années dans son âme. La révolution vint lui donner de l'air. Marat était alors parvenu à l'emploi infâme et humiliant pour son ambition de médecin des écuries du comte d'Artois. Emporté dès les premiers jours de 89 par le mouvement populaire, il s'y jeta pour l'accélérer. II vendit jusqu'à son lit pour payer l'imprimeur de ses premières feuilles. Il changea trois fois le titre de son journal , jamais l'esprit. C'était 1q rugissement du peuple rédigé chaque nuit en lettres de sang, et demandant chaque matin la tète des traîtres et des conspirateurs.

î Celte voix paraissait venir du fond de la société en ébuUition. Nul ne connaissait celui qui la proférait. Marat était un être idéal pour le peuple. Un mystère planait sur son existence. Madame Rolland elle-même en doutait et demandait à Danton s'il existait en effet un homme appelé Marat? Ce mystère, ces souterrains, ces cachots d'où s'échappaient ces feuilles ajoutaient un prestige aux écrits , au nom , à la vie de Marat. Le peuple s'attendrissait sur les dangers , les fuites, les asiles ténébreux , les souffrances, les haillons de celui qui paraissait souffrir tout cela pour sa cause. Marat ne sortait d'une retraite que pour rentrer dans une autre. Poursuivi , en 4790, par Lafayette, Danton le couvrit de sa protection et le cacha chez mademoiselle Fleury, actrice du théâtre français. Soupçonné dans cet asile , il se réfugia à Versailles , chez Bossai, curé de la paroisse Saint-Louis , et plus tard son collègue à la Convention. Ces frères de la religion nouvelle se visitaient et se secouraient les uns les autres. Décrété de nouveau par les Girondins , Lasourcc et Guadet , pendant l'Assemblée législative , le boucher Lcgendre le recueillit dans sa cave. Les souterrains du couvent des Cordeliers l'abritèrent ensuite, lui et ses pensées, jusqu'au 10 août. 11 en sortit, porté en triomphe, pour entrer, sous le patronage de Danton , à la Commune, et y combiner les massacres de septembre. Etranger jusque-là à tous les partis, mais redouté de tous , les Jacobins , sur la demande de Chabot et de Taschereau , le recommandèrent aux électeurs de Paris. La terreur de son nom soUicilait pour lui , il fut élu.

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