MARAT
» Il vivait alors dans un petit appartement d'une rue voisine des Cordcliers, avec une femme qui s'était attachée à ses malheurs. Cette femme, encore jeune, portait, dans sa pâleur et dans la maigreur de ses traits, les traces de la misère qu'elle souffrait avec lui et pour lui. C'était la femme de son imprimeur que Marat avait séduite et enlevée à son mari. Vouée pour lui à une vie errante et ténébreuse, elle souffrait l'ignominie de ce nom. Maîtresse, complice, servante de Marat, elle avait accepté toutes les servitudes pour souffrir ou mourir avec lui. Marat ne communiquait avec la vie extérieure que par cette femme et par le prote d'imprimerie de son journal. Privé de sommeil et d'air, ne renouvelant jamais son âme par l'entretien avec ses semblables, travaillant dix-huit heures par jour, ses pensées , allumées par la tension d'esprit et par la solitude , étaient devenues une véritable obsession. On eût dit, dans les temps antiques, qu'il était possédé de l'esprit d'extermination. Sa logique violente et atrofic aboutissait toujours au meurtre. Tous ses principes demandaient du sang. Sa société ne pouvait se fonder que sur les cadavres et sur les ruines de tout ce qui existait. Il poursuivait son idéal à travers le carnage , et pour lui le seul crime était de s'arrêter devant un crime.
> L'extérieur de Marat révélait son âme. Petit, maigre , osseux, son corps paraissait incendié par un foyer intérieur. Des taches de bile et de sang marquaient sa peau. Ses yeux , quoique proéminents et pleins d'insolence paraissaient souffrir de l'éblouissement du grand jour. Sa bouche , largement fendue , comme pour lancer l'injure , avait le pli habituel du dédain. Il connaissait la mauvaise opinion qu'on avait de lui et semblait la braver. Il portait la tête haute et un peu penchée à gauche comme dans le défi. L'ensemble de sa figure , vue de loin et éclairée d'en haut avait de l'éclat et de la force, mais du désordre. Tous les traits divergeaient comme la pensée. C'était le contraire de la figure de Robespierre , qui affectait la propreté et l'élégance. Marat affectait la trivialité et la saleté du costume. Des souliers sans boucles, des semelles de clous, un pantalon d'étoffe grossière et taché de boue, la veste courte des artisans, la chemise ouverte sur la poitrine, laissant à nu les muscles du cou , les mains épaisses , le poing fermé , les cheveux gras sans cesse labourés par ses doigts : il voulait que sa personne fût l'enseigne vivante de son système social. > (Histoire des Girondins.)
t Sa vie , dit encore ailleurs M. de Lamartine , était pauvre et
laborieuse comme l'indigence qu'il représentait. Il habitait (depuis la journée du 10 août), un appartement délabré dans une maison obscure de la rue des Cordelicrs ; il gagnait son pain par sa plume. Un infatigable travail d'esprit , une colère chronique, des veilles prolongées enflammaient son sang , cavaient ses yeux, jaunissaient sa peau et donnaient à sa physionomie l'ardeur maladive et les tressaillements nerveux de la fièvre. 11 prodiguait sa vie comme la vie des autres. Même quand ses longues et fréquentes maladies le retenaient cloué sur son lit de douleurs, il ne cessait pas d'écrire avec la rapidité de la foudre, toutes les pensées soudaines que le bouillonnement de ses rêves faisait monter dans son imagination. Des ouvriers d'iniprimcrie emportaient une à une à l'atelier les feuilles imbibées de sa haine; une heure après, les crieurs publics et des affiches placardées au coin des rues les répandaient dans tout Paris. Sa vie était un dialogue furieux et continu avec la foule. Il semblait regarder toutes ses impressions comme des inspirations et les recueillait à la hâte comme les hallucinations de la Sybille ou les pensées sacrées des prophètes. » Quelques rares amis visitaient Marat dans sa solitude : c'était Armonville, le septembriseur d'Amiens ; Pons de Verdun, poète adulateur de toutes les puissances ; Vincent , Legendre , quelquefois Danton ; car Danton , qui avait longtemps protégé Marat , commençait à le craindre. Robespierre le méprisait comme un caprice honteux du peuple. Il en était jaloux, mais il ne s'abaissait pas à mendier si bas sa popularité. Quand Marat et lui se coudoyaient à la r.onvcntion, ils échangeaient des regards pleins d'injure et de mépris mutuels : « Lâche hypocrite ! murmurait Marat. » Vil scélérat ! balbutiait Robespierre. Mais tous deux unissaient leur haine contre les Girondins.
» Le costume débraillé de Marat à celle époque contrastait également avec le costume décent de Robespierre. Une veste de couleur sombre rapiécée , les manches retroussées comme celles d'un ouvrier qui quitte son ouvrage, une culotte de velour tachée d'encre , des bas de laine bleue, des souliers attachés sur le coude-pied par des ficelles, une chemise sale et ouverte sur la poitrine, des cheveux collés aux tempes et noués par derrière avec une lanière de cuir, un chapeau rond à larges bords retombant sur les épaules , tel était l'accoutrement de Marat à la Convention. Sa tête d'une grosseur disproportionnée k l'extrême petitesse de sa taille, son cou penché sur l'épaule gauche, l'agitation continuelle de ses muscles , le sourire sardonique de ses lèvres , l'insolence provocante de son regard , l'audace de ses apostrophes le signa-
laient à l'œil. L'iiuinilité de son extérieur n'était que l'affiche de ses opinions. Le sentiment de son importance grandissait en lui avec le pressentiment de sa puissance. 11 menaçait tout le monde, même ses anciens amis. Il raillait Danton sur son luxe et sur ses goûts voluptueux. 4 Danton , disait-il à Legendre , va-t-il toujours disant que je suis un brouillon qui gâte tout? J'ai demandé autrefois pour lui la dictature , je l'en croyais capable. Il s'est amolli dans les délices. Les dépouilles de la Belgique et l'orgueil de ses missions l'ont enivré. Il est trop grand seigneur aujourd'hui pour s'abaisser jusqu'à moi. Camille Dcsmonlins , Chabot, Fabrc d'Eglantine et tous ses flatteurs me dédaignent. Le peuple et moi nous les surveillons tous. » [Histoire des Girondins.)
Les Girondins furent moins ignobles que les Jacobins, même lorsqu'ils secondèrent les excès de la révolution, et, aussitôt qu'ils entreprirent de les arrêter, ils se livrèrent à de nobles élans, ils eurent quelque chose de grand et de généreux ; et leurs discours peuvent être considérés comme de beaux souvenirs d'éloquence. Pour en donner la preuve , nous allons faire connaître Vergniaud , le plus célèbre orateur de ce parti.
Vergniaud. (1759 — 1793.)
Vergniaud , né à Limoges et avocat de Bordeaux , dit M., de Lamartine, n'avait que trente-trois ans lorsqu'il parut à l'assemblée législative. Le mouvement l'avait saisi et emporté tout jeune. Ses traits majestueux et calmes annonçaient le sentiment de sa puissance. Sa facilité, cette grâce du génie, assouplissait tout en lui, talent , caractère , attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément lui-même, sur de se retrouver avec toute sa force au moment où il aurait besoin de se recueillir. Son front était serein, sou regard assuré, sa bouche grave et un peu triste ; les pensées sévères de l'ariliquilé se fondaient dans sa physionomie avec les sourires et l'insouciance de la première jeunesse. On l'aimait familièrement au pied de la tribune. On s'étonnait de l'admirer et de le respecter dès qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot, mettait une dislance immense entre rhomme et l'orateur. C'était un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par une élocution intarrissable, s'était nourrie des plus purs souvenirs de la tribune antique; sa phrase avait les images et Iharmonie des plus beaux vers.
S'il n'avait pas été l'orateur d'une démocratie , il en eût été le philosophe et le poète. Son génie tout populaire lui défendait de descendre au langage du peuple, même en le flattant. Il n'avait que des passions nobles comme son langage. Il adorait la révolution comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière, sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point d'ambition. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de trop vulgaire pour y prétendre. Il le dédaignait pour lui-même, et ne le briguait que pour ses idées. La gloire et la postérité étaient les deux seuls buts de sa pensée. Il ne montait à la tribune que pour les voir de plus haut; plus tard , il ne vit qu'elles du haut de l'échafaud, et il s'élança dans l'avenir, jeune , beau , immortel dans la mémoire de la France, avec tout son enthousiasme et quelques taches déjà lavées dans son généreux sang. Tel était l'homme que la nature avait donné aux Girondins pour chef. Il ne daigna pas l'être, bien qu'il eût l'âme et les vues d'un homme d'Etat ; trop insouciant pour un chef de parti , trop grand pour être le second de personne. 11 fut Vergniaud. Plus glorieux qu'utile à ses amis, il ne voulut pas les conduire ; il les immortalisa. {Histoire des Girondins.)
Plus loin M. de Lamartine peint avec plus de détails cette grande figure. C'était un de ces hommes, dit-il , qui n'ont pas besoin de grandir lentement dans une Assemblée. Ils paraissent grands, ils paraissent seuls le jour où les événements leur donnent leur rôle. Il y avait peu de mois que Vergniaud était arrivé à Paris. Obscur, inconnu, modeste, sans pressentiment de luimême, il s'était logé, avec trois de ses collègues du midi, dans une pauvre chambre de la rue des Jeûneurs, puis dans un pavillon écarté du faubourg qu'entouraient les jardins de Tivoli. Les lettres qu'il écrivait à sa famille sont pleines des plus humbles détails de ce ménage domestique. Il a peine à vivre. Il surveille avec une stricte économie ses moindres dépenses. Quelques louis sollicités par lui de sa sœur lui paraissent une somme suffisante pour le soutenir longtemps. Il écrit qu'on lui fasse parvenir un peu de linge par la voie la moins chère. 11 ne songe pas à la fortune, pas môme à la gloire. Il vient au poste où le devoir l'envoie. Il s'effraie dans sa naïveté patriotique de la mission que Bordeaux lui impose. Une probité antique éclate dans les épanchements confidentiels de cette correspondance avec les siens. Sa famille a des intérêts à faire valoir auprès des ministres. 11 se refuse à solliciter
VERGMALD. /a
pour elle, dans la crainte que la demande d'une justice ne paraisse dans sa bouche commander une faveur, c Je me suis enchaîné à cet égard par la délicatesse, je me suis fait à moi-même ce décret, » dit-il à son beau-frère, M. AUuaud, un second père pour lui.
Tous ces entretiens intimes entre Vergniaud , sa sœur et son beau-frère, respirent la simplicité, la tendresse d'âme, le foyer. Les racines de l'homme public trempent dans un sol pur de mœurs privées. Aucune trace d'esprit de faction, de fanatisme républicain, de haine contre le voi, ne se révèle dans l'intimité des sentiments de Vergniaud. 11 parle de la reine avec attendrissement, de Louis XVI avec pitié. « La conduite équivoque du roi , écrit-il , accumule nos dangers et les siens. On m'assure qu'il vient aujourd'hui à l'Assemblée. S'il ne se prononce pas d'une manière décisive , il se prépare quelque grande catastrophe. Il a bien des efforts à faire pour précipiter dans l'oubli tant de fausses démarches que l'on regarde comme des trahisons. » Et plus loin, retombant de sa pitié pour le roi à sa propre situation domestique : « Je n'ai point d'argent, écrit-il, mes anciens créanciers de Paris me recherchent, je les paye un peu chaque mois ; les loyers sont chers ; il m'est impossible de payer le tout. j> Ce jeune homme, dont le geste écrasait un trône, avait à peine où reposer sa tète dans l'empire qu'il allait ébranler.
Elevé au collège des Jésuites par la bienveillance de Turgot , alors intendant du Limousin, Vergniaud, après ses études, était entré au séminaire. Il allait se vouer par piété au sacerdoce. Il recula au dernier pas ; il revint dans sa famille. Solitaire et triste, son imagination se répandit d'abord en poésie avant d'éclater en éloquence. Il jouait avec son génie sans le connaître. Quelquefois il s'enfermait dans sa chambre, se feignait un peuple pour auditoire, et improvisait des discours sur des catastrophes imaginaires. Un jour, son beau-frère, M. Alluaud, l'entendit à travers la porte. Il eut le pressentiment de la gloire de sa famille ; il l'envoya à Bordeaux étudier la pratique des lois.
L'étudiant fut recommandé au président Dupaly , écrivain célèbre et parlementaire éloquent. Dupaly conçut pour ce jeune homme une espérance confuse de grandeur. I! l'aima, le protégea, le prit par la main et l'admit à travailler auprès de lui. Il y a des parentés de génie comme des parentés de sang. L'homme illustre se fit le père intellectuel de l'orphelin. La sollicitude de Dupaly pour Vergniaud rappelait les palronnages antiques d'IIortentius et de Cicéron. « J'ai payé de mes deniers, et je continuerai à pyer pour d'autres années , la pension de votre beau-frère.
76 ÉLOQUENCE fOLlTIQUE.
écrit Dupaty à M. Alluand. Je lui procurerai moi-même des causes de choix pour ses débuts; il ne lui faut que du temps; un jour il fera une grande gloire à son nom. Aidez-le à pourvoir à ses nécessités les plus urgentes ; il n'a pas encore de robe de palais. J'écris à son oncle pour toucher sa générosité ; j'espère que nous en obtiendrons un habit. Reposez-vous sur moi du reste, et fiezvous à rintérèt que m'inspirent ses infortunes et ses talents. >
Vergniaud justifia promptement ces présages d'une amitié éclairée. Il puisa chez Dupaty les vertus austères de l'antiquité, autant que les formes majestueuses du Forum romain. Le citoyen se sentait sous l'avocat; l'homme de bien donnait de l'autorité, de la conscience à la parole. Riche à peine des premiers émoluments du barreau , il s'en dépouille et vend le petit héritage qu'il tenait de sa mère pour payer les dettes de son père mort. Il rachète Thonneur de sa mémoire de tout ce qu'il possède; il arrive à Paris presque indigent. Boyer Fonfréde et Ducos de Bordeaux, ses deux amis, le reçoivent pour hôte à leur table et sous leur toit. Vergniaud, insouciant des moyens de succès comme tous les hommes qui se sentent une grande force intérieure, travaillait peu et se fiait à l'occasion et à la nature. Son génie , malheureusement indolent, aimait à sommeiller et à s'abandonner aux nonchalances de l'âge et de l'esprit. Il fallait le secouer pour le réveiller de ses loisirs de jeunesse et le pousser à la tribune ou au conseil. Pour lui ,. comme pour les orientaux, il n'y avait point de transition entre l'oisiveté et l'héroïsme. L'action l'enlevait, mais le lassait vite. Il retombait dans la rêverie du talent.
Vergniaud s'enivrait dans une vie d'artiste , de musique , de déclamation et de plaisirs ; il se pressait de jouir de sa jeunesse, comme s'il eût eu le pressentiment de sa fin prématurée. Ses habitudes étaient méditatives et paresseuses. Il se levait au milieu du jour; il écrivait peu et sur des feuilles éparses ; il appuyait le papier sur ses genoux, comme un homme pressé qui se dispute le temps; il composait ses discours lentement, dans ses rêveries, et les retenait, à l'aide de notes, dans sa mémoire; il polissait son éloquence à loisir, comme le soldat polit son arme au repos. Il ne voulait pas seulement que ses coups fussent mortels, il voulait qu'ils fussent brillants , aussi curieux de l'art que de la politique. Le coup porté , il en abandonnait le contre-coup à la destinée et s'abandonnait de nouveau lui-même à la mollesse. Ce n'était pas Thommc de toutes les heures, c'était l'homme des grandes journées.
Vergniaud était de taille moyenne : sa nature robuste et
carrée avait l'aplomb de la statue de l'orateur : on y sentait le lutteur de paroles; son nez était court, large, fièrement relevé des narines ; ses lèvres , un peu épaisses, dessinaient fermement sa bouche : on voyait qu'elles avaient été modelées pour jeter la parole à grands flots , comme les lèvres d'un Triton à l'ouverture d'une grande source ; ses yeux noirs et pleins d'éclairs semblaient jaillir sous des sourcils proéminents ; son front large et plat avait ce poli du miroir où se réfléchit l'intelligence ; ses cheveux châtains ondoyaient aux secousses de sa tète , ainsi que ceux de Mirabeau. La peau de son visage était timbrée par la petite vérole, comme le marbre dégrossi par le marteau à diamant du tailleur de pierre. Son teint pâle avait la lividité des émotions profondes. Au repos, nul n'aurait remarqué cet homme dans une foule. Il aurait passé avec le vulgaire sans blesser et sans arrêter le regard. Mais quand l'âme se répandait dans sa physionomie , comme la lumière sur un buste , l'ensemble de sa figure prenait, par l'expression , l'idéal, la splendeur et la beauté qu'aucun de ses traits n'avait en détail. Il s'illuminait d'éloquence. Les muscles palpitants de ses sourcils, de ses tempes, de ses lèvres, se modelaient sur sa pensée et confondaient sa physionomie avec la pensée même : c'était la transfiguration du génie. Le jour de Vergniaud, c'était la parole ; le piédestal de sa beauté , c'était la tribune. Quand il en était descendu , elle s'évanouissait : l'orateur n'était plus qu'un homme. {Histoire des Girondins.)
Après avoir tracé ce portrait, M. de Lamartine rend compte d'une séance mémorable dans laquelle l'Assemblée discutait sur es dangers qui menaçaient la patrie. C'était le 3 juillet 1792,
Tel était l'homme, dit-il, qui monta à la tribune, et qui, dans l'attitude de la consternation et de la colère, se recueillit un moment dans ses pensées , les mains sur ses yeux, avant de parler. Le tremblement de sa voix, aux premiers mots qu'il proféra, et les notes graves et grondantes de sa parole , plus profonde qu'à l'ordinaire, son geste abattu , l'énergie triste et concentrée de sa physionomie, indiquaient en lui la lutte d'une résolution désespérée , et prédisposaient l'Assemblée à une émotion grande et sinistre comme la physionomie de l'orateur. C'était de ces jours oîi l'on s'attend à tout.
t Quelle est donc , murmura Vergniaud, l'étrange situation oîi se trouve l'Assemblée nationale ? Quelle fatalité nous poursuit et signale chaque journée par des événements qui, portant le désordre dans vos travaux, nous rejettent sans cesse dans l'agitation
tumultueuse des inquiétudes, des espérances, des passions? Quelle destinée prépare à la France cette terrible effervescence au sein de laquelle on serait tenté de douter si la révolution rétrograde ou si elle avance vers son terme? Au moment où nos armées du Nord paraissent faire des progrès dans la Belgique , nous les voyons tout-à-coup se replier devant l'ennemi. On ramène la guerre sur notre territoire. Il ne restera de nous pour les malheureux Belges, que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre défaite. Du côté du Rhin les Prussiens s'accumulent incessamment sur nos frontières découvertes. Comment se fait-il que ce soit précisément au moment d'une crise si décisive pour l'existence de la nation, que l'on suspende le mouvement de nos armées et que, par une désorganisation subite du minislcre, on rompe les liens de la confiance , et on livre au hasard et à des mains inexpérimentées le salut de l'empire ! Serait-il vrai que l'on redoute nos triomphes? Est-ce du sang de l'armée de Coblentz ou du nôtre, qu'on est avare? Si le fanatisme menace de nous livrer à la fois aux déchirements de la guerre civile et à l'invasion, quelle est donc l'intention de ceux qui font rejeter avec une invincible opiniâtreté la sanction de nos décrets? Veulent-ils régner sur des villes abandonnées, sur des champs dévastés? Quelle est au juste la quantité de larmes , de misères, de sang, de morts qui suffit à leur vengeance? Où en sommes-nous enfin? Et vous. Messieurs, dont les ennemis de la constitution se flattent d'avoir ébranlé le courage ; vous dont ils tentent chaque jour d'alarmer les consciences et la probité en qualifiant voire amour de la liberté d'esprit de faction, comme si vous aviez oublié qu'une cour despotique et les lâches héros de la démocratie ont donné ce nom de factieux aux représentants qui allèrent prêter serment au jeu de Paume, aux vainqueurs de la Bastille, à tous ceux qui ont fait et soutenu la révolution ; vous que l'on ne calomnie que parce que vous êtes étrangers à la caste que la constitution a renversée dans la poussière, et que les hommes dégradés qui regrettent l'infâme honneur de ramper devant elle n'espèrent pas trouver en vous des complices; (Applaudissements) vous qu'on voulait aliéner du peuple, parce qu'on sait que le peuple est votre appui, et que si, par une coupable désertion de sa cause, vous méritiez d'être abandonnés de lui, il serait aisé de vous dissoudre; vous qu'on a voulu diviser, mais qui ajournerez après la guerre vos divisions et vos querelles, et qui ne trouvez pas si doux de haïr que vous préfériez cette infernalle jouissance au salut de la patrie ; vous qu'on a voulu épouvanter par des pétitions armées, comme si vous ne saviez
pas qu'au commencement de la révolution le sanctuaire de la liberté fut environné des satellites du despotisme , Paris assiégé par l'armée de la cour, et que ces jours de danger furent les jours de gloire de notre première Assemblée ; je vais appeler enfin votre
attention sur l'état de crise où nous sommes
» Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux. Je ne sais pas si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre encore sous les voûtes du palais des Tuileries , et si le cœur du roi est troublé par les idées fantastiques qu'on lui suggère ; mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et sans l'accuser d'être l'ennemi le plus dangereux de la révolution, qu'il veuille encourager par l'impunité les tentatives criminelles de l'ambition sacerdotale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et sans le déclarer le plus cruel ennemi de l'empire, qu'il se complaise à perpétuer les séditions, à éterniser les désordres qui le précipiteraient, par la guerre civile, vers sa ruine. J'en conclus que s'il résiste à vos décrets, c'est qu'il se juge assez puissant sans le moyen que vous lui offrez pour maintenir la paix publique. Si donc il arrive que la paix publique n'est pas maintenue, que la torcbe du fanatisme menace encore d'incendier le royaume, que les violences religieuses désolent toujours les départements, c'est que les agents de l'autorité royale sont euxmêmes la cause de tous nos maux. Eh bien ! qu'ils répondent sur leurs tètes de tous les troubles dont la religion sera le prétexte ! montrez dans cette responsabilité terrible le terme de votre patience et dcS iniquiétudes de la nation !
ï Votre sollicitude pour la sûreté extérieure de l'empire vous a fait décréter un camp sous Paris. Tous les fédérés de la France devaient y venir le 14 juillet répéter le serment de vivre libres ou de mourir. Le souffle empoisonné de la calomnie a flétri ce projet. Le roi a refusé sa sanction. Je respecte trop l'exercice d'un droit constitutionnel pour vous proposer de rendre les ministres responsables de ce refus; mais s'il arrive qu'avant le rassemblement des bataillons le sol de la liberté soit profané, vous devez les traiter comme des traîtres. Il faudra les jeter eux-mêmes dans labime que leur incurie ou leur malveillance aura creusé sous les pas de la liberté ! Déchirons enfin le bandeau que l'intrigue et l'adulaiion ont mis sur les yeux du roi, et montrons-lui le terme où des amis perfides s'efl'orccnt de le conduire.
> C'est au nom du roi que les princes français soulèvent contre
nous les cours de l'Europe ; c'est pour venger la dignité du roi, que s'est conclu le traité de Pilnitz ; c'est pour défendre le roi, qu'on voit accourir en Allemagne le drapeau de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps ; c'est pour venir au secours du roi , que les émigrés s'enrôlent dans les armées Autricliienncs et s'apprêtent à déchirer le sein de la patrie ; c'est pour se joindre à ces preux dievalicrs de la prérogative royale , que d'autres abandonnent leur poste en présence de l'ennemi , trahissent leurs serments, volent les caisses, corrompent les soldats, et trouvent ainsi le bonheur dans la lâcheté , le parjure , l'insubordination, le vol et les assassinais. Enfia le nom du roi est dans tous les désastres.
» Or, je lis dans la constitution : Si le roi se met à la Icle d'une armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise exécutée en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté. C'est en vain que le roi répondrait : Il est vrai que les ennemis de la nation prétendent n'agir que pour l'elcver ma puissance ; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice ; j'ai obéi à la constitution, j'ai mis des troupes en campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles ; mais la constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner. Il est vrai que je les ai rassemblées trop lard ; mais la constitution ne désigne pas le temps où je devais les rassembler. Il est vrai que des camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la constitution ne m'oblige pas à former des camps de réserve. Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient sans résistance sur le territoire ennemi, je leur ai ordonné de reculer ; mais la constitution ne me commande pas de remporter la victoire. Il est vrai que mes ministres ont trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la disposition des troupes et leurs approvisionnements ; mais la constitution me donne le droit de choisir mes ministres, elle ne m'ordonne nulle part d'accorder ma confiance aux patriotes et de chasser les contre-révolutionnaires. Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets nécessaires à la défense de la patrie, et que j'ai refusé de les sanctionner ; mais la constitution me garantit cette faculté. Il est vrai enfin que la contre-révolution s'opère, que le despotisme va remettre entre mes mains son sceptre de fer, que je vous en écraserai, que vous allez ramper, que je vous punirai d'avoir eu l'insolence de vouloir être libres ; mais tout cela se fait constitulionnellement. Il n'est émané de moi aucun acte que la constitution condamne. Il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité
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envers elle et de mon zèle pour sa défense. » (Vifs applaudissements.) > S'il était possible , Messieurs , que dans les calamités d'une guerre funeste, dans les désordres d'un bouleversement contrerévolutionnaire , le roi des Français tint ce langage dérisoire ; s'il était possible qu'il leur parlât de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi insultante, ne serions-nous pas en droit de lui répondre :
» 0 roi qui sans doute avez cru avec le tyran Lysandre que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes avec des serments comme on amuse les enfants avec des osselets ; qui n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les braver, la Constitution que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône où vous aviez besoin de rester pour la détruire, la nation que pour assurer le succès de vos perfidies en lui inspirant de la confiance, pensez-vous nous abuser aujourd'hui par d'hypocrites protestations? Pensezvous nous donner le change sur la cause de nos malheurs par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? Etait-ce nous défendre, que d'opposer aux soldats étrangers des forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite? Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier l'intérieur du royaume , ou de faire des préparatifs de résistance pour l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous défendre que de ne pas réprimer un général qui violait la Constitution, et d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait-ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t-ellc le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin le droit de sanction , une liste civile et tant de grandes prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la Constitution! Elle peut être renversée; mais vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure! Vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se remporteraient en votre nom sur la liberté ; mais vous ne recueillerez point le fruit de ces indignes triomphes! Vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi! > (Applaudissements réitérés.)
ï Comme les faits que je viens de rapporter ne sont pas dénués de rapports très-frappants avec plusieurs actes du roi, comme il est certain que les faux amis qui l'environnent sont vendus aux conjurés de Coblentz, et qu'ils brûlent de perdre le roi pour transporter la couronne sur la tête de quelques-uns des chefs de leurs complots ; comme il importe à sa sûreté personnelle autant qu'à la sûreté de l'empire, que sa conduite ne soit plus environnée de soupçons , je proposerai une adresse qui lui rappelle les vérités que je viens de faire retentir, et où on lui démontrera que la neutralité qu'il garde entre la patrie et Coblentz serait une trahison envers la France.
» Je demande de plus que vous déclariez que la patrie est en danger. Vous verrez, à ce cri d'alarme, tous les citoyens se rallier, la terre se couvrir de soldats, et se renouveler les prodiges qui ont couvert de gloire les peuples de l'antiquité. Les Français régénérés de 89 sont-ils déchus de ce patriotisme? Le jour n'est-il pas venu de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont Aventin? Attendez-vous que , las des fatigues de la révolution, ou corrompus par l'habitude de parader autour d'un château, des hommes faibles s'accoutument à parler de liberté sans enthousiasme et d'esclavage sans horreur! Que nous prépare-t-on? Estce le gouvernement militaire qu'on veut rétablir? On soupçonne la cour de projets perfides ; elle fait parler de mouvements militaires, de loi martiale ; on familiarise l'imagination avec le sang du peuple. Le palais du roi des Français s'est tout-à-coup changé en château fort. Où sont cependant ses ennemis? Contre qui se pointent ces canons et ces baïonnettes ? Les amis de la Constitution ont été repoussés du ministère. Les rênes de l'empire demeurent flottantes au hasard à l'instant où, pour les soutenir, il fallait autant de vigueur que de patriotisme. Partout on fomente la discorde. Le fanatisme triomphe. La connivence du gouvernement accroît l'audace des puissances étrangères , qui vomissent contre nous des armées et des fers, et refroidit la sympathie des peuples, qui font des vœux secrets pour le triomphe de la liberté. Les cohortes ennemies s'ébranlent. L'intrigue et la perfidie trament des trahisons. Le corps législatif oppose à ces complots des décrets rigoureux, mais nécessaires ; la main du roi les déchire. Appelez, il en est temps , appelez tous les Français pour sauver la patrie. Montrez-leur le gouffre dans toute son immensité. Ce n'est que par un effort extraordinaire qu'ils pourront le franchir. C'est à vous de les y préparer par un mouvement électrique qui fasse prendre l'élan à tout l'empire. Imitez vous-mêmes les Spartiates
des Thermopyles, ou ces vieillards vénérables du sénat romain, qui allèrent attendre sur le seuil de leur porte la mort que de farouches vainqueurs apportaient à leur patrie. Non, vous n'aurez pas besoin de faire des vœux pour qu'il naisse des vengeurs de vos cendres. Le jour où votre sang rougira la terre, la tyrannie, son orgueil , ses palais , ses protecteurs s'évanouiront à jamais devant la toute-puissance nationale et devant la colère du peuple. »
Ce discours, outre qu'il était plein de préventions injustes contre le clergé , rejetait artificieusemcnl tous les périls et toutes les calamités du temps sur le roi seul. Une nation qui avait adressé de pareils soupçons, de pareilles menaces à son roi ne pouvait plus ni lui obéir, ni le respecter. La proclamation du danger de la patrie était , au fond , la proclamation de la trahison du pouvoir exécutif. Quoiqu'il en soit, le discours de Vergniaud était éloquent au point de vue révolutionnaire; il retentit dans toute la France comme le tocsin du patriotisme , il remua dans la nation entière tous les ressentiments contre la cour ; on peut dire qu'il renfermait la journée du 10 août.
Vergniaud cependant, hâtons-nous de le dire, se surpassa luimême lorsqu'il se détermina enfin à combattre les excès de la révolution. Après les massacres de septembre, il exprimait son indignation en ces termes :
« Ne nous le dissimulons plus : il est temps enfin de dire la vérité. Les proscriptions passées , le bruit des proscriptions futures, les troubles intérieurs, ces haines particulières, ces délations infâmes, ces arrestations arbitraires , ces violations de la propriété, enfin, cet oubli de toutes les lois a répandu la consternation et l'effroi. L'homme de bien se cache , il fuit avec horreur ces scènes de sang; et il faut bien qu'il se cache l'homme vertueux, quand le crime triomphe ! il n'en a pas l'horrible aspect ; il se tait , il s'éloigne , il attend , pour reparaître , des temps plus heureux. II est des hommes, au contraire, à la fois hypocrites et féroces, qui ne se montrent que dans les calamités publiques, comme il est des insectes malfaisants que la terre ne produit que dans les orages. »
Vergniaud avait tous les talents d'un orateur. Les grandes formes de l'éloquence , le majestueux développement des périodes , l'abondance et l'éclat des images, l'accumulation des preuves , l'art d'émouvoir, telles sont les quahtés qui le distinguent. Il les fit paraître à un haut degré lorsqu'il prit, dans la Convention, la dé-
fense de Louis XVI, et qu'il soutint , en faveur de ce prince, le droit d'en appeler au peuple du jugement qu'on allait porter. Il annonça les événements qui suivirent la mort du roi , comme si le livre de cette terrible histoire eût été ouvert devant ses yeux. Les adversaires de l'appel au peuple objectaient que cette mesure donnerait lieu à des troubles civils.
< Il y aura des troubles dans Paris , dit l'orateur, et c'est vous qui les annoncez ! J'admire la sagacité d'une pareille prophétie ! Ne vous semble-t-il pas en effet très-difficile, citoyens, de prédire l'incendie d'une maison , alors même qu'on y porte soi-même la torche qui doit l'embraser?
I Oui, ils veulent la guerre civile, les hommes qui font un précepte de l'assassinat des amis de la tyrannie, et qui, en même temps, désignent comme amis de la tyrannie les victimes que leur haine veut immoler! Ils veulent la guerre civile, les hommes qui appellent les poignards contre les représentants de la nation et l'insurrection contre les lois ! Ils veulent la guerre civile, les hommes qui demandent la dissolution du gouvernement, l'anéantissement delà Convention ! Ils demandent l'anéantissement de la Convention , la dissolution du gouvernement , les hommes qui érigent en principe, non pas ce que personne ne désavoue, que, dans une grande assemblée, une minorité peut quelquefois rencontrer la vérité, et la majorité tomber dans l'erreur, mais que c'est à la minorité à se rendre juge des erreurs de la majorité, à légitimer ses jugements par des insurrections; que c'eut été à Catilina à régner dans le sénat; que la volonté particulière doit être substituée à la volonté générale , c'est-à-dire la volonté de quelques insolents oppresseurs à celle du peuple, et la tyrannie à la liberté ! Ils veulent la guerre civile, les hommes qui enseignent ces maximes éversives de tout ordre social, dans cette tribune, dans les assemblées populaires, dans les places publiques. Ils veulent la guerre civile, les hommes qui accusent la justice d'une déshonorante pusillanimité, et Thunianité, la sainte humanité, de conspiration; ceux qui proclament traître tout citoyen qui n'est pas à la hauteur du brigandage et de l'assassinat; ceux enfin qui pervertissent les idées de morale, et, par des discours artificieux, des flagorneries hypocrites , ne cessent de pousser le peuple aux excès les plus déplorables.
» La guerre civile! pour avoir proposé de rendre hommage à la souveraineté du peuple!.... à votre avis la souveraineté des peuples est donc une calamité pour le genre humain. Je vous entends, vous voulez régner!....
VERGNUUD. 85
» J'aime trop la gloire de mon pays pour proposer à la Convention de se laisser influencer dans une occasion aussi solennelle, par la considération de ce que feront ou ne feront pas les puissances étrangères ; cependant , à force d'entendre dire que nous agissions dans ce jugement comme pouvoir politique , j'ai pensé qu'il ne serait contraire ni à votre dignité, ni à la raison, de parler un instant politique.
» Il est probable que l'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne rompt pas encore ouvertement la neutralité, et qui détermine l'Espagne à la promettre, c'est la crainte de bâter la perte de Louis par une accession à la ligue formée contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il est possible que ces puissances se déclarent nos ennemies ; mais la condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration , et il est sûr que , si la déclaralion a lieu , sa mort en sera le prétexte.
> Vous vaincrez ces nouveaux ennemis , je le crois ; la justice de notre cause, le courage de nos soldats m'en sont garants. Cependant résistons un peu à l'ivresse de nos premiers succès; ce sera un accroissement considérable à vos dépenses ; ce sera un nouveau recrutement à faire pour vos armées ; ce sera une armée navale à créer ; ce seront de nouveaux risques pour votre commerce qui a déjà tant soufîert par le désastre de vos colonies; ce seront de nouveaux dangers pour vos soldats , qui , pendant que vous disposez tranquillement de leur destinée, affrontent les rigueurs de l'air, les intempéries des saisons , les fatigues , les maladies et la mort.
» Et si la paix , devenue plus difficile, si la guerre , par un prolongement funeste , conduit vos finances à un épuisement auquel on ne peut songer sans frémir ; si elle vous force à de nouvelles émissions d'assignats , qui feront croître les denrées de première nécessité dans une proportion effrayante; si elle augmente la misère publique par des atteintes nouvelles portées à votre commerce ; si elle fait couler des flots de sang sur le continent et sur les mers, quels services vos calculs politiques auront-ils rendus à l'humanité? Quelle reconnaissance vous devra la patrie pour avoir fait , en son nom et au mépris de sa souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement le prétexte d'événements si calamiteux ! Oscre^vous lui vanter vos victoires? Je ne parle pas de défaites et de revers ; j'éloigne de ma pensée tout présage sinistre. Mais par le concours des événements même les plus prospères , elle sera entraînée à des efforts qui la consumeront; sa population s'affaiblira par le nombre prodigieux d'hom-
mes que la guerre dévore ; il n'y aura pas une seule famille qui n'ait à pleurer son père ou son fils ; l'agriculture manquera de bras; les ateliers seront abandonnés ; vos trésors écoulés appelleront de nouveaux impôts; le corps social, fatigué des assauts que lui livreront au dehors des ennemis puissants, des secousses convulsives que lui imprimeront les factions intérieures , tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au milieu de ces triomphes , la France ne ressemble à ces monuments fameux qui , dans l'Egypte, ont vaincu le temps : l'étranger qui passe, s'étonne de leur grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouvera-t-il?Des cendres inanimées et le silence des tombeaux !
» Citoyens , celui d'entre vous qui céderait à des craintes personnelles , serait un lâche indigne de siéger dans le sénat français. Mais les craintes sur le sort de la patrie , si elles supposent quelquefois des conceptions étroites , des erreurs de l'esprit , honorent au moins le cœur. Je vous ai exposé une partie des miennes; j'en ai d'autres encore, et je vais vous les dire :
» Lorsque Cromwell , qu'on vous a déjà cité, voulut préparer la dissolution du parlement avec lequel il avait renversé le trône et fait monter Charles P'" sur l'échafaud , il lui fit des propositions insidieuses , qu'il savait bien devoir révolter la nation , mais qu'il eut soin de faire appuyer par des applaudissements soudoyés et de grandes clameurs. Le parlement céda ; bientôt la fermentation fut générale , et Cromwell brisa sans efl'ort l'instrument dont il s'était servi pour arriver à la suprême puissance.
» N'avez-vous pas entendu , dans cette enceinte et ailleurs , des hommes crier avec fureur : Si le pain est cher, la cause en est au Temple ; si le numéraire est rare , si les armées sont mal approvisionnées , la cause en est au Temple ; si nous avons à souffrir chaque jour le spectacle de l'indigence , la cause en est au Temple.
ï Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la cherté du pain , le défaut de circulation dans les subsistances , la mauvaise administration dans les armées , et l'indigence dont le spectacle nous afflige , tiennent à d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc leurs projets? Qui me garantira que ces mêmes hommes qui s'efforcent continuellement d'avilir la Convention, et qui peut-être y auraient réussi, si la majesté du peuple, qui réside en elle , pouvait dépendre de leurs perfidies; que ces mêmes hommes , qui proclament partout qu'une nouvelle révolution est nécessaire , qui font déclarer telle ou telle section en état d'insurrection permanente ; qui disent à la Commune , que , lors-
que la Convention a succédé à Louis , on n'a fait que changer de tyran , et qu'il faut une autre journée du 10 août ; que ces mêmes hommes qui ne parlent que de complots, de morts , de traîtres, de proscriptions ; qui publient dans les assemblées de section et dans leurs écrits , qu'il faut nommer un défenseur à la république, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la sauver ; qui me garantira , dis-je , que ces mêmes hommes ne crieront pas après la mort de Louis avec la plus grande violence : Si le pain est cher, la cause en est dans la Convention ; si le numéraire est rare , si nos armées sont mal approvisionnées , la cause en est dans la Convention ; si la machine du gouvernement se traîne avec peine, la cause en est dans la Convention chargée de la diriger; si les calamités de la guerre se sont accrues par les déclarations de l'Angleterre et de l'Espagne, la cause en est dans la Convention, qui a provoqué ces déclarations par la condamnation précipitée de Louis?
ï Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique ne viendront pas se ranger l'aristocratie avide de vengeance , la misère avide de changement , et jusqu'à la pitié que des préjugés invétérés auront excité sur le sort de Louis? Qui me garantira que, dans celte nouvelle tempête, où l'on verra sortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre , on ne vous présentera pas tout couvert de sang, et comme un libérateur, ce défenseur^ ce chef qu'on dit être si nécessaire? Un chef! ah ! si telle était leur audace , il ne paraîtrait que pour être à l'instant percé de mille coups ! Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris ! Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois, et ne concevra jamais l'ignominieux asservissement à une poignée de brigands, rebut de Tcspèce humaine, qui s'agitent dans son sein et le déchirent en tous sens parles mouvements eonvulsifs de leur ambition et de leur fureur! Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation et la mort? Et vous , citoyens industrieux dent le travail fait toute la richesse, et pour qui les moyens de travail seraient détruits, vous qui avez fait de si grands sacriflces à la révolution , et à qui l'on enlèverait les derniers moyens d'existence; vous , dont les vertus , le patriotisme ardent et la bonne foi ont rendu la séduction si facile , que devicndriezvous? quelles seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et porteraient des secours à vos familles désespérées? Iriez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah! fuyez-les plutôt! redoutez leur réponse ; je vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain , ils vous diraient : Allez dans les carrières disputer à la
terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous avons égorgées ! ou : Voulez-vous du sang , prenez, en voici! du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir ! Y ous (vernissez \ citoyens! 0 ma patrie! je demande acte à mon tour des efforts que je fais pour te sauver de celte crise déplorable. »
Vergniaud ne se montra pas digne de ce noble langage , quand le moment décisif fut arrivé. Ecoutons M. de Lamartine :
« Les premiers votes entendus par l'assemblée laissaient l'incertitude dans les esprits. La mort elle bannissement semblaient se balancer en nombre égal dans le retentissement alternatif des votes. On attendait avec anxiété que Tordre alpbabétique de l'appel nominal des départements, arrivant à la lettre G , appelât les députés de la Gironde à la tribune. Vergniaud devait y paraître le premier. On se souvenait de son immortel discours contre Robespierre pour disputer le jugement du roi détrôné à ses ennemis. On connaissait sa répugnance et son horreur pour le parti qui voulait des supplices. On répétait les conversations confidentielles dans lesquelles il avait avoué vingt fois sa sensibilité sur le sort d'un prince dont le plus grand crime à ses yeux était une faiblesse qui allait presque à l'innocence. On savait que, la veille même et quelques heures avant l'ouverture du scrutin, Vergniaud, soupant avec une femme qui s'apitoyait sur les captifs du Temple, avait juré par son éloquence et par sa vie qu'il sauverait le roi. Nul ne doutait du courage de l'orateur. Ce courage était écrit , à ce moment même , dans le calme de son front et dans les plis sévères de sa bouche fermée à toute confidence.
» Au nom de Vergniaud , les conversations cessèrent , les regards se portèrent sur lui seul. 11 monta lentement les degrés de la tribune, se recueillit un moment, la paupière baissée sur les yeux comme un homme qui réfléchit pour la dernière fois avant d'agir; puis , d'une voix sourde et comme résistant dans son âme à la sensibilité qui criait en lui , il prononça la mort.
» Le silence de l'étonnement comprima le murmure et la respiration même de la salle. Robespierre sourit d'un sourire presque imperceptible, où l'œil crut distinguer plus de mépris que de joie. Danton leva les épaules, t Vantez donc vos orateurs, » dit-il tout bas à Brissot. Des paroles sublimes , des actes lâches ! » Que faire de tels hommes! ne m'en parlez plus, c'est un parti fini. > (Histoire des Girondins.)
La républiquefut proclamée. La lutte continua entre les Jacobins
et les députés de la Gironde. Plus d'une fois Vergniaud retrouva son éloquence :
t Sans cesse abreuvé de calomnies, s'écriait-il un jour, je me suis abstenu de la tribune tant que j'ai pense que ma présence pourrait y exciter des passions, et que je ne pouvais y porter l'espérance d'être utile à mon pays ; mais aujourd'hui que nous sommes tous , je le crois du moins , réunis par le sentiment d'un danger devenu commun à tous, aujourd'hui que la Convention nationale entière se trouve sur les bords d'un abîme , où la moindre impulsion peut la précipiter à jamais avec la liberté, aujourd'hui que les émissaires de Calilina ne se présentent plus seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de l'insurrection , je ne puis plus garder un silence qui devient une véritable trahison. Je dirai la vérité sans crainte des assassins, car les assassins sont lâches , et je sais défendre ma vie contre eux. >
Après avoir rappelé les attentats à la propriété du mois de février et de mars.
< Ainsi, dit-il, on a vu se développer cet étrange système de liberté d'après lequel on vous dit : Vous êtes libres , mais pensez comme nous, ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple; vous êtes libres, mais courbez la tète devant l'idole que nousencençons , ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple ; vous êtes libres, mais associez -vous à nous pour persécuter les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières , ou nous vous désignons par des dénonciations ridicules , et dous vous dénonçons aux vengeances du peuple !
» Alors , citoyens , il a été permis de craindre que la révolution, comme Saturne , ne dévore successivement ses enfants.
» Une partie des membres de l'Assemblée nationale a regardé la révolution comme finie du jour où la France a été constituée en république ; dès-lors elle a pensé qu'il convenait d'arrêter le mouvement révolutionnaire , de rendre la tranquillité au peuple , et de faire promptemont les lois nécessaires pour que cette tranquillité fût durable; d'autres membres, au contraire, alarmés des dangers dont la coalition des rois nous menace , ont cru qu'il importait de perpétuer l'effervescence. La Convention avait un grand procès à juger. Les uns ont vu dans l'appel au peuple , ou dans la simple réclusion du coupable un moyen d'éviter une guerre qui allait faire répandre des flots de sang , et un hommage solen-
nel rendu à la souveraineté nationale. Les autres ont va dans cette mesure un germe de guerres intestines et une condescendance pour le tyran , ils ont appelé les premiers royalistes , les premiers ont accusé les seconds de ne se montrer si ardents à faire tomber la tête de Louis que pour placer la couronne sur le front d'un nouveau tyran. Dès-lors le feu des passions s'est allumé avec fureur dans le sein de cette assemblée , et l'aristocratie , ne mettant plus de bornes à ses espérances , a conçu l'infernal projet de détruire la Convention par elle-même. L'aristocratie s'est dit : Enflammons encore les haines , faisons en sorte que la Convention nationale elle-même soit le cratère brûlant d'où sortent des expressions sulfureuses de conspiration, de trahison , de contre-révolution, notre rage fera le reste ; et si dans le mouvement que nous aurons excité périssent quelques membres de la Convention , nous présenterons ensuite à la France leurs collègues comme des assassins et des bourreaux. »
Après avoir dénoncé tous les faits qui révélaient un plan d'insurrection dans les journées du 9 et 10 mars :
« Citoyens , poursuit Vergniaud , telle est la profondeur de l'abîme qu'on avait creusé sous vos pas. Le bandeau est-il enfin tombé de vos yeux? Aurez- vous appris enfin à reconnaître les usurpateurs du titre des amis du peuple?
» Et toi , peuple infortuné , seras-tu plus longtemps la dupe des hypocrites qui aiment mieux obtenir les applaudissements que les mériter? Les contre-révolutionnaires te trompent avec les mots d'égalité et de liberté ! Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes , mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit , disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité , et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur fureur. L'égalité pour l'homme social n'est que celle des droits ; elle n'est pas plus celle des fortunes que celle des tailles, des forces , de l'esprit , de l'activité , de l'industrie et du travail : c'est la licence qu'on représente sous l'apparence de la liberté ; elle a, comme les faux dieux, ses druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs ! Puisse l'infamie sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leur cendre !
» Et vous , mes collègues , le moment est venu : il faut choisir enfin entre une énergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les gouvernements; si vous mollissez, jouets de toutes les
factions , victimes de tous les conspirateurs , vous serez bientôt esclaves. Citoyens, profitons des leçons de l'expérience! Nous pouvons bouleverser des empires par des victoires ; mais nous ne ferons de révolutions cbez les peuples que par le spectacle de notre bonheur. Nous voulons renverser les trônes ; prouvons que nous savons être heureux avec une république ! Si nos principes se propagent avec tant de lenteur chez les nations étrangères , c'est que leur éclat est obscurci par des sophismes anarchiques , des mouvements tumultueux et surtout par un crêpe ensanglanté.
> Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil pour l'appeler père de la nature, pensez-vous qu'il fût voilé par ces nuages destructeurs qui portent les tempêtes ? Non, sans doute; brillant de gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace , et répandait sur l'univers la fécondité et la lumière.
» Hé bien ! dissipons par notre fermeté ces nuages qui enveloppent notre horizon politique ! Foudroyons l'anarchie, non moins ennemie de la liberté que le despotisme ! Fondons la liberté sur les lois et une sage Constitution ! Bientôt vous verrez les trônes s'écrouler, les sceptres se briser , et les peuples , étendant leurs bras vers nous, proclamer par des cris de joie la fraternité universelle. »
Le parti de la Gironde fut encore illustré par Guadet, dont l'éloquence venait du coeur, mais qui n'en jetait les lueurs que par intervalles.
C'est lui qui , regardant en face Robespierre, lui dit :
t Tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines, j'ai le cœur trop haut, j'ai l'âme trop fière pour reconnaître d'autre souverain que le peuple. »
Louvet, spirituel et chaleureux écrivain, vif et brillant orateur, qui ouvrit le feu contre la Montagne avec plus de courage que de prudence.
Lanjuinais, Breton opiniâtre, raide de doctrines, souvent publiciste. Il ne reculait devant aucun danger, il ne composait avec aucun sophisme ; faible de corps , mais intrépide, il luttait avec les montagnards, voix contre voix, geste contre geste; il s'attachait de ses deux mains, il se cramponnait à la tribune. Comme on réclamait sa démission de député le couteau sur la gorge et l'injure à la bouche , il laissa tomber avec majesté ces belles paroles :
« Sachez que la victime ornée de fleurs et qu'on traînait à l'autel, n'était pas insultée par le prêtre qui l'immolait. s>
Bazire qui dit un mot sublime.
Le projet de Constitution portait : < Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. »
Mercier : « De tels articles s'écrivent ou s'effacent avec la pointe de l'épée; avez-vous donc fait un traité avec la victoire ? >
Bazire : f Nous en avons fait un avec la mort. »
Tous les orateurs de la Gironde furent proscrits par la terrible Montagne.
Alors commença ce règne d'épouvante qui fit cesser toutes les résistances intérieures, cette centralisation de pouvoirs, cette inexorable dictature dont ni la pitié, ni le repentir ne pouvaient approcher. L'éloquence en deuil s'exila de la tribune ; de froides déclamations, des accents de haine, des sentences proscriptives, tel fut le langage de la dictature ; elle poussa jusqu'aux plus déplorables excès l'oubli de l'humanité et de la morale; une muette terreur enchaînait les âmes. Au dedans qu'entendiez-vous? le retentisment des ateliers où se forgeaient les foudres nationales, de sourds murmures, quelques joies effrayantes, le bruit lugubre des têtes roulant sur l'échafaud ; au dehors, l'hymne glorieux des combats , le son de la trompette , le pas de charge , et des cris de victoire.