PRINCIPAUX ORATEURS DU CÔTÉ GAUCHE
Manuel. (1775—1827.)
Le premier qui se présente , dans les rangs de l'opposition , est Manuel. Il avait une taille élevée , une figure pâle et mélancolique et une grande simplicité de manières. Il déliait les difficultés plus qu'il ne les tranchait. Il circulait avec une dextérité incomparable autour de chaque proposition. Il l'interrogeait, il la palpait en quelque sorte dans les flancs et dans les reins , pour voir ce qu'elle renfermait, et il en rendait compte à l'Assemblée sans omission et sans emphase. C'était un homme de haute raison, naturel et sans fard, toujours maître de lui-même, brillant et facile de langage , habile dans l'art d'exposer, de résumer et de conclure. Ces qualités séduisirent la chambre des représentants sous Bonaparte.
Il arriva dans les chambres de la Restauration avec une réputation colossale. Il devint l'un des tribuns de l'opposition. Comme il était plus opiniâtre que fougueux , il soutenait dans l'arrièregarde les dernières charges de l'ennemi. Comme il avait plus de vigueur que de raisonnement, que de véhémence oratoire, il argumentait sur chaque thèse et il rétorquait , contre eux , avec une vivacité pleine de justesse, les citations de ses adversaires. Quelque bien close que parût être une discussion, il y rentrait toujours par quelque côté, et il renouvelait le combat avec une subtilité de dialectique et une abondance de discours extraordinaires.
Manuel a été le plus remarquable improvisateur du côté gauche. Sa diction était tout-à-fait parlementaire , point chargé d'ornements ambitieux, mais point incorrecte, point entraînante, mais point molle non plus. Peut-être était-il un peu long , un peu diffus , sans cesser d'être clair, mais revenant sur ses pas et se répétant comme tous les discoureurs d'une extrême facilité.
Quelquefois il opinait par écrit en matière de finances. Ses discours sont nettement rédigés, mais sans grandes vues, sans profondeur et sans style.
Manuel, à la manière des improvisateurs, s'appropriait rapidement les idées des autres et les reproduisait dans un ordre habile et discret. Mais il n'était ni administrateur, ni philosophe, ni financier, ni économiste.
Manuel s'enlaçait subtilement autour de la charte , comme un serpent s'enlace autour d'un arbre qui n'a que les vertes et florissantes apparences de la vie, et dont le bois serait mort en dedans. Il la pressait de ses plis, il la torturait, et il voulait absolument lui faire rendre ce qu'elle ne contenait pas.
Il faisait aux ministres une guerre de temporisation. Il les incommodait au commencement de la discussion par ses attaques, et à la fin par ses retours. Il expédiait au Président des amendements improvisés, et sous prétexte de les développer, il rentrait dans la thèse générale dont il élargissait le terrain. Battu sur l'amendement; il se retranchait dans le sous-amendement. II se repliait ainsi en cent façons , tantôt avançant, tantôt rétrogradant, défendant comme un général habile chaque position pied à pied, et quand il se voyait près d'être pris, se faisant sauter lui-même avec les poudres.
Elections, presse, budget, lois pénales, pétitions, il n'y a pas une seule thèse de liberté ou d'économie qu'il n'ait soutenue, pas de combat de la gauche où il n'ait pris sa part.
Manuel a été le plus judicieux des gens de son parti. Il ne se laissait pas égarer par l'imagination , ni secouer par l'enthousiasine , cet autre mal français. Il pesait les choses tout juste ce qu'elles valaient, et il avait la vision si longue et si nette, qu'il prévoyait et qu'il annonça qu'une révolution sortirait de l'article 14 de la Charte.
La droite écoutait Manuel avec une visible impatience. Elle l'accablait de ses mépris et de ses injures. Tantôt elle haussait les épaules, tantôt elle grondait en murmures qui étouffaient sa voix, tantôt ejle descendait avec colère, de banc en banc , et clic le poursuivait , jusqu'au pied de la tribune, des sarcasmes les plus mordants et des épilhètes les plus outrageantes. Blanuel, au milieu des plus violents orages , gardait la sérénité de son visage et de son lime. Il recevait le choc sans s'ébranler, croisait les bras et attendait que le silence se fit , pour reprendre son discours.
C'était un homme d'une intrépidité calme et d'un cœur patriotique et chaud, avec les manières affables, les mœurs les plus douces , une honnêteté de principes toute naturelle, une retenue d'ambition et une modestie singulière.
En 1825 Manuel, laissant échapper des sentiments qui étaient dans son cœur, exprima des répugnances pour la Restauration ; il eut le tort de louer la Convention et d'appeler crime nécessaire la mort de Louis XVI. La droite, profilant de la circonstance , demanda , pour cause d'indignité , l'expulsion du députe de la Vendée.
Le caractère de Manuel ne se démentit point dans les débats. Il se défendit avec une éloquente simplicité.
« Je déclare, dit-il, que je ne reconnais ici à personne le droit de m'accuser ni de me juger. Je cherche d'ailleurs ici des juges et je n'y trouve que des accusateurs. Je n'attends point un acte de justice , c'est à un acte de vengeance que je nie résigne. Je professe du respect pour les autorités; mais je respecte bien plus encore la loi qui les a fondées, et je ne leur reconnais plus de puissance, dès l'instant, qu'au mépris de celte loi, ils usurpent des droits qu'elle ne leur a pas donnés.
> Dans un tel état de choses , je ne sais si la soumission est un acte de prudence, mais je sais que, dès que la résistance est un droit , elle ^devient un devoir.
» Arrivé dans celle chambre par la volonté de ceux qui avaient le droit de m'y envoyer, je ne dois en sortir que par la violence de ceux qui veulent s'arroger le droit de m'en exclure , et si celte
résolution de ma part doit appeler sur ma tête de plus grands périls , je me dis que le champ de bataille de la liberté a été quelquefois fécondé par un sang généreux. »
Manuel tint parole. Il défendit son droit jusqu'au bout, ne cédant qu'à la violence. Il fallut que la main d'un gendarme le saisît sur son banc et l'arrachât du sein de ses amis.
Il supporta l'ostracisme avec dignité , mais non sans quelque tristesse, sans quelque regret de la tribune. Vous êtes homme de lettres , disait l'orateur à Benjamin-Constant , vous avez votre plume, mais que me reste-t-il à moi? {Livre des Orateurs.)
Général Foy. (1775—1825.)
Lorsqu'en montant pour la première fois à la tribune , le général Foy laissa tomber ces paroles : « Il y a de l'écho en France quand on prononce ici les mots d'honneur et de patrie, » l'orgueil national s'émut et des larmes coulèrent de tous les vieux guerriers de l'empire.
Après tant d'orateurs avocats , tous à peu près coulés dans le moule de la même parole , la tribune avait enfin son orateur militaire. L'éclat , le piquant de cette nouveauté et le prestige de la vertu guerrière qui agit sur tous les Français , même à leur insu , rendaient le général Foy cher à l'Opposition , sans qu'il fût désagréable à l'émigration , malgré ses attaques contre elle.
Il n'en fallait pas davantage pour environner le général Foy, dès son apparition sur la scène parlementaire , de cette brillante renommée qui l'a suivi jusqu'au tombeau. Mais la postérité ne ratifiera pas le jugement trop précipité des contemporains.
Les discours du général Foy ne valent pas , pour la force de la pensée , pour l'imagination du style , pour l'enchaînement des raisonnements , pour la véliémence , pour la profondeur, pour la finesse , ceux de Royer-Collard et de Benjamin-Constant. Ils pèchent par l'enluminure d'une fausse rhétorique, et ce sont de véritables amplifications d'écoliers , en comparaison des fameuses harangues de la Grèce et de Rome.
Mais le général Foy avait les dehors , la pose et les gestes de l'orateur, une mémoire prodigieuse, une voix éclatante, des yeux étincelants d'esprit , et des tournures de tête chevaleresques. Son front bombé , renversé en arrière , s'illuminait d'enthousiasme ou se plissait de colère. Il secouait le marbre de la tribune , et' il y avait en lui un peu de la Sybille sur son trépied. Il se débattait ,