MORCEAUX CHOISIS
Dans la discussion sur le droit de paix et de guerre, après avoir défendu la prérogative royale par les preuves de raison et les enseignements de l'histoire , Maury jette un regard d'effroi sur la situation de la France , et fait entendre ces éloquentes paroles :
< Qu'est aujourd'hui la France? un triste objet de pitié pour toutes les nations. Le palais solitaire de nos rois!... Le peuple le plus doux de l'univers !... Je m'arrête. Je vois de loin le génie de la France, déchirant de nos annales ces pages ensanglantées, qu'il faudrait dérober à nos descendants. Toutes les propriétés sont aujourd'hui menacées ou inconnues ; le brigandage est universel et impuni; une émigration générale a dispersé tous nos concitoyens et nos trésors; des signaux alarmants de détresse s'élèvent à la fois de toutes nos provinces ; les peuples ne veulent
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obéir qu'aux décrets qui flattent leurs passions.... Que dis-je? On ose fabriquer au loin des décrets pour commander les crimes au nom des rcprcsenlanls de la France!.... Un peuple qui veut être libre, oublie qu'il n'y aura jamais de liberté sans la soumission aux lois. Plus de subordination , plus de tribunaux , plus d'armée.... Je me trompe, douze cent mille hommes ont les armes à la main, sans connaître, sans avoir un seul ennemi. Tous ceux qui doivent payer l'impôt sont armés; tous ceux qui doivent le faire payer sont désarmés. Los insurrections ont tari la source des tributs ; la fortune publique est en danger ; toutes les classes de citoyens s'observent avec inquiétude et jalousie ; les classes inférieures de la société ne veulent plus admettre à l'égalité, dans les assemblées primaires, les citoyens dont la prééminence n'avait jamais été contestée. La religion, qui pouvait seule ramener les hommes à cette unité de principes et d'intérêts, sans laquelle il ne peut exister aucun esprit public, voit tous ses ressorts brisés ou détendus. Tous les anciens rapports qui liaient le puissant au faible, le riche au pauvre, sont anéantis. Nous ne connaissons plus dans notre nouvelle législation Timage de cette institution à laquelle nos publicisles rapportent l'origine de nos fiefs. Je veux parler ici de celte belle clientelle des Romains, qui étendait la correspondance des patrons avec les clients, des familles aux cités, et des villes aux provinces ; et qui, par un échange continuel de protection et de services, sauvait les grands de l'envie et les "indigents du mépris.
» Enfin, que deviendra la France ainsi divisée, ainsi couverte de ruines et de dé'oris? C'est la grande et triste question que s'adressent mutuellement tous les citoyens, dès que leurs pensées peuvent s'épancher en liberté dans les inquiètes prévoyances des entretiens les plus intimes. Consternés du présent, épouvantés de l'avenir, ils cherchent avec effroi une issue à tant de calamités, et ils n'en découvrent aucune ; ils ne connaissent plus d'état solide, plus de fortune assurée , plus d'asile inviolable; et, quand ils lèvent les yeux vers le trône , du milieu de cette révolution qui n'a fait encore que des victimes , ils se voient placés entre trois nouveaux désastres dont la France est aujourd'hui menacée ; je veux dire entre le despotisme du gouvernement, l'invasion des étrangers, et le démembrement des provinces du royaume. >
Le même discours offre un morceau d'autant plus admirable qu'il est évidemment improvisé. Cbarles de Lameth, en donnant son vote, avait prétendu qu'au moment où un exécrable régicide
priva la France du meilleur de ses rois, Henri IV allait embraser l'Europe pour la possession de la princesse de Condé. Voici comment Maury repousse celte assertion :
« M. Charles de Lameth s'est montré bien plus hardi encore, et Henri IV, le seul roi dont le peuple conserve et bénisse la mémoire, n'a pu trouver grâce devant lui. Henri IV, nous a-t-il dit, allait, au moment de sa mort, allumer la guerre dans toute l'Europe, uniquement déterminé par son amour pour Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, que son mari venait de lui ravir, en la conduisant à Bruxelles. Permettez, Messieurs, à un représentant de la nation , de réclamer dans ce sanctuaire une grande pensée pour la gloire de Henri. Ombre auguste ! ombre chérie! sors du tombeau, viens demander justice à la nation assemblée ! Le plus beau de tes projets est méconnu. Viens éprouver dans ce moment ce que peut encore sur des Français le souvenir d'un grand roi! Viens, montre-nous ce sein encore percé du fer dont la calomnie arma les mains impies du fanatisme! Viens, l'admiration et les larmes de (es enfants vont venger ta mémoire ! M. de Lametb n'est ici que l'écho des anti-royalistes les plus forcenés du dernier siècle. Vittorio Siry, l'éternel détracteur de Sully, et de Henri IV, est le premier auteur de cette calomnie, qu'aucun écrivain estimable n'accréditera jamais. Sully, dont il a osé citer le témoignage contre son bon maître , a consacré le trentième livre entier de ses mémoires à le justifier de cette absurde accusation. Non, Messieurs, Henri IV n'allait point mettre l'Europe en feu pour satisfaire une passion insensée ; il allait exécuter un projet médité depuis vingt-un ans, un projet qu'il avait concerté avec la reine Elisabeth, par une correspondance suivie et par une ambassade particulière. Ce roi, général et soldat, qui savait calculer les obstacles , parce qu'il était accoutumé à les vaincre, voulait entreprendre une guerre de trois ans , pour former de l'Europe une vaste confédération, et pour léguer au genre humain le superbe bienfait d'une paix perpétuelle. Tous les fonds de celte entreprise étaient prêts ; tous les événements étaient prévus. Pendant quinze ans, il n'avait pu persuader son ami Sully, dont le caractère sage et précautionné ne pouvait se livrer à aucune illusion , et encore moins aux illusions de la gloire ; mais Sully, convaincu enfin par Henri IV, reconnut que le plan de son héros était juste , facile et glorieux. C'est cette sublime conception du génie de Henri IV, c'est cette guerre politique et vraiment populaire, dont le succès devait faire de notre Henri le plus' grand