FOY
> Cependant la sagesse des conseils de Henri-le-Grand lui avait survécu. On ne proscrivit pas les prédicateurs, et l'on ne défendit pas les prédications, qui étaient alors un besoin pour le peuple, sous le prétexte qu'elles avaient allumé le cerveau d'un fanatique ; la reine régente renouvela l'édit de Nantes en faveur des protestants ; d'odieux soupçons furent repoussés par le gouvernement, comme ils l'étaient par la conscience publique. C'est surtout à cette conduite, à la fois politique et loyale, que la France a dû, pendant la minorité de Louis XIII, de conserver intacte et inébranlable la fidélité des peuples, au milieu des secousses données à la raonarcbie par l'ambition des grands. Bientôt après, l'autorité royale s'est élevée à un degré de puissance dont notre histoire n'avait pas encore offert d'exemple; enfin la maison de Bourbon a brillé pendant près de deux siècles d'un éclat, qui, après avoir été déplorablement obscurci à la fin du dernier siècle, vient de se raviver sous nos yeux par l'alliance des droits antiques du trône avec la liberté moderne.
» Un petit-fils de Henri IV nous a été enlevé, qui lui ressemblait d'inclination et de cœur; comme son immortel aïeul, il a reçu le coup de mort de la main d'un fanatique. Aussitôt ont retenti des cris de vengeance que la douleur n'avait pas inspirés ; des factieux, répudiés par les hommes de toutes les opinions qui ont le cœur français, ont voulu rendre la nation complice d'un crime solitaire : n'en a-t-on pas entendus qui s'efforçaient à déverser le soupçon jusque sur les vieux défenseurs de la patrie ! Ils ne savent donc pas, les insensés! que du cœur d'un soldat peut jaillir la colère, mais jamais la traîtrise ! Ils ne savent pas que les braves s'entendent et se devinent, et que c'était particulièrement sur le plus jeune des fils de notre roi que nous comptions pour les jours du danger, comme lui-même avait compté sur nous !
» Il appartient à la sagesse des chambres de défendre , contre la rage des partis , un trône que le malheur a rendu plus auguste et plus cher à la fidélité : craignons , Messieurs , en faisant une loi odieuse sans être utile, de remplacer la douleur publique par d'autres douleurs qui feraient oublier la première! Le prince que nous pleurons pardonnait en mourant à son infâme assassin... Oh ! comme son âme généreuse se fût indignée s'il eût pu prévoir les angoisses de l'innocent ! Faisons , Messieurs , que le profit d'une mort sublime ne soit pas perdu pour la maison royale et pour la morale publique. Que la postérité ne puisse pas nous reprocher qu'aux funérailles d'un Bourbon la liberté des citoyens fut immolée pour servir d'hécatombe! La raison d'état le défend, l'honneur
français s'en irrite , la justice en frémit ! Je vote le rejet du projet de loi. »
Fragment du discours de M. Benjamin-Constant.
M. Benjamin-Constant parle dans le même sens que le général Foy. Sur la fin de son discours, il cherche à effrayer la chambre par la peinture des maux , qui , selon lui , menacent les citoyens , si on adopte la loi.
c Messieurs , si je votais cette loi , je ne jouirais plus d'un instant de repos; je verrais toujours autour de moi l'image des malheureux peut-être innocents , que mon vote aurait livrés à des tourments destructifs de leur fortune , de leur facultés morales ou de leur vie; et si , par une combinaison incroyable, une autre loi, tuait à la même époque la publicité , l'ignorance où je serais du nombre de mes victimes , doublerait mon angoisse et mes remords. (Vive sensation.)
i Mais, vous dit-on, le rapport que les ministres devront mettre sous les yeux des chambres, les contiendra dans de justes bornes, jusqu'à la prochaine session.... Eh! savons-nous quelles chambres aura la France à la session prochaine? Je ne veux point anticiper sur les discussions qui se préparent ; mais daignez peser cette considération; réfléchissez aussi à l'effet que la loi qui vous est soumise aura peut-être sur les élections mêmes.
ï J'ai lu dans un opinion célèbre d'un noble pair, qu'en i8J6 le ministère, pour influer sur les choix, ouvrit les prisons, et remit en liberté beaucoup d'électeurs détenus en vertu de la loi du 29 octobre. Ce qu'on obtint alors, si le fait est vrai , par des mises en liberté, ne pourrait-on pas l'obtenir par des arrestations à une autre époque ?
j> Messieurs , la loi qu'on vous propose est la ruine non-seulement de la liberté, mais de la justice et de la morale, du crédit, de l'industrie, de la prospérité de la France ! Il n'est aucune vertu qui ne soit dégradée , aucun intérêt qui ne soit froissé par une loi pareille. Quand j'entends des hommes qui peut-être se préparent à voter pour cette loi, parler de puissance paternelle, de sainteté du mariage , de nécessité des liens domestiques ; quand j'en entends d'autres parler de spéculation et de commerce, je reste stupéfait de leur aveuglement !
» La puissance paternelle ! Mais le premier devoir d'un fils est de défendre son père opprimé ; et lorsque vous enlevez un père
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du milieu de ses enfants, lorsque vous forcez ces derniers à garder un lâche silence , que devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et de vos lois?
> La sainteté du mariage! Mais, sur une dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure prise par des ministres, avec la précipitation des affaires et l'insouciance dédaigneuse du pouvoir, on sépare un époux de sa femme, une femme de son époux!
> Les liens domestiques ! Mais la sanction 'les liens domestiques, c'est la liberté individuelle , l'espoir fondé de vivre ensemble, de vivre libres dans l'asile que la justice garantit aux citoyens!
> Le crédit, le commerce, l'industrie! Mais celui que vos ministres arrêtent, a des créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés intéressés à ses entreprises. L'effet de sa détension n'est pas seulement la perte momentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses spéculations, peut-être sa ruine! Cette ruine s'étend à tous les copartagcants de ses intérêts : elle s'étend plus loin encore, elle ébranle toutes les sécurités. Lorsqu'un ndividu souffre, sans avoir pu démontrer son innocence, et sans avoir été convaincu d'un crime, tous se croient menacés et avec raison , car la garantie est détruite : on se tait , parce qu'on a peur; mais toutes les transactions s'en ressentent. La terre tremble , et le sol ébranlé ne menace pas moins, songez-y, le palais des gouvernants que la chaumière des opprimés !
» J'ai dû parler ainsi , Messieurs, parce que c'est ainsi que je pense, et j'ai eu encore un autre motif pour dire ma pensée.
» J'ai toujours regardé, comme méritant d'être envié, le sort des amis de la liberté , qui lors du commencement des fureurs révolutionnaires ont été les premiers frappés; cette destinée les a préservés d'être les témoins d'autres fureurs encore plus affreuses. Le sort de ceux qui seront les premières victimes de la contre-révolution, si elle s'opère, me semblerait également digne d'envie-, ils ne verront pas cette contre-révolution dans toutes ses horreurs!
» Messieurs, deux routes vous sont ouvertes. Depuis deux ans, lors même que les ministres se sont égarés, les représentants de la Nation ont marché dans la ligne constitutionnelle : voudrezvous en sortir? voudrcz-vous rentrer dans les lois d'exception? La Convention, le Directoire , Bonaparte ont gouverné par des lois exceptionnelles : où est la Convention? où est le Directoire? où est Bonaparte?
» Je vote le rejet des deux projets, tant do celui des ministres que de celui de la commission. >
Discours de M. Laine. (Séance du 9 mars.)
« Messieurs, il a toujours été facile, en faisant abstraction des dangers de la société , de jeter de l'odieux sur les opinions qui demandent des restrictions à la liberté individuelle : mais les esprits graves savent bien que , lorsque la société est compromise, les libertés individuelles disparaissent bientôt avec la liberté publique : aussi ne s'afTeetcnt-ils ni des accusations ni des menaces, et, convaincus que, dans l'impuissance des lois ordinaires, il est sage de donner à l'autorité un pouvoir plus protecteur, ils n'hésiteront pas à voter pour une loi qui, au fond , n'a pour but que de mieux défendre la liberté de tous contre les violences et les attentats de quelques-uns.
t Dans les états où des lois conformes à la dignité de l'homme ont duré le plus longtemps, la prévoyance des législateurs avait permis de recourir dans les grandes crises à des remèdes extraordinaires et passagers, dans la vue de préserver la Constitution même. Il ne serait pas mal aisé de prouver, l'histoire à la main, qu'en beaucoup de pays la liberté publique a péri faute d'une ressource semblable : en effet, lorsque ces remèdes extraordinaires sont indispensables pour la conservation, les gouvernements ne manquent pas de suivre l'instinct qu'ont les individus pour leur propre salut, et alors, s'emparant d'eux-mêmes par nécessité de ces moyens extraordinaires, ils gardent pour toujours ce pouvoir mêlé d'arbitraire que la législation a eu l'imprévoyance de ne vouloir pas confier pour un temps déterminé.
» Celte réflexion, déduite de tant d'exemples anciens ou vivants, et qui repose sur les maximes de notre plus grand publiciste, sert à répondre à la fois à la double objection prise de ce que la loj proposée est contraire à la Charte, et met pour ainsi dire le royau me en interdit.
» Ceux qui renouvellent sans cesse ce reproche, savent bien que la Charte a voulu et dû vouloir se préserver elle-même, et conserver ce qu'elle a reconnu de préexistant, ce qu'elle a consacré, ce qu'elle a établi ; ils connaissent mieux que moi les exemples et les faits histoi'iques ; ils n'ignorent pas que partout où la loi a demandé un pouvoir temporaire de plus , ce n'était pas pour accuser ou accabler la nation, mais pour la sauver des perturbateurs. Aussi ne cesserai-je de leur répondre : il s'agit de préserver nos institutions, nos libertés, en donnant plus de force à l'autorité spécialement chargée de les conserver et de les trans-
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mettre ; il s'agit de conjurer des dangers contre lesquels les lois ordinaires seraient insuffisantes. Si c'est là, Messieurs, la véritable question, la bonne foi nous mettra aisément d'accord, car tout consiste alors à rechercher si les dangers publics exigent un remède extraordinaire.
> Aux frayeurs qu'on démontre , on dirait qu'il est question d'incarcérer toute la nation, et qu'au nom de la couronne on va ourdir une vaste conjuration contre tous les Français ; et cependant c'est la couronne qui est menacée, c'est la couronne qui a été frappée d'un coup si rude que la douleur publique semble vous supplier de la mieux défendre dans l'intérêt de toute la France!
» Une stoïque impassibilité vient de nous dire que la douleur a aussi son délire, et peut en législation être une mauvaise conseillère. Je ne le contesterai pas, mais je prie celte impassibilité de reconnaître avec moi que la douleur publique doit au moins attirer l'attention sur l'état du pays, et surtout que la cause de cette douleur est à considérer pour la loi , si cette cause devient le symptôme d'un grand péril et signale des dangers imminents. Or, Messieurs, j'ose soutenir que le caractère profond du crime qui a ému la France, les circonstances qui l'ont précédé et les malheurs probables qui peuvent en dériver, doivent être combinés par l'anxiété de vos esprits, et nous porter à donner plus de pouvoir au gouvernement. Cette combinaison est pour moi l'enquête qu'on demande.
» On se complaît à dire que c'est le fanatisme politique qui a conduit l'assassin. Hé bien , s'il est vrai que tous les genres de fanatisme s'exaltent ou s'aigrissent dans la solitude , il est encore plus certain que cet affreux sentiment ne s'empare de l'âme qu'à la suite des discours, des écrits, des imprécations qui le soufflent! Il y a donc des bouches, il y a donc des écrivains qui ont répété à Louvel que les Bourbons étaient des tyrans , et qu'il était beau, comme il s'en vante , de délivrer son pays de tels ennemis ! Il y a donc des hommes qui professent les principes dont l'assassin a tiré les horribles conséquences! Il y a donc des esprits infernaux qui ont répandu et qui répandront en d'autres âmes ces homicides imprécations , car ce serait grand hasard qu'elles ne formassent qu'un seul élève. Aussi le dernier historien de Henri IV, qui rapporte des crimes semblables, nous apprond-il que ces fanatiques d'Etat sont bien plus nombreux qu'on ne croit ! *
» La profonde méditation du crime n'a échappé à personne ;
* Ânquctil , rtgue «l'Henri IV.
i48 ÉLOQUENCE TOLITIQUE.
ce n'était pas un seul homme que l'assassin a voulu immoler ; c'est une race qu'il a voulu éteindre ; et, quoique les probabilités de la vie humaine ne promettent pas à cette auguste race une longue durée, le temps a paru encore trop long, et le même bras s'était chargé d'anticiper l'œuvre trop lente de la mort naturelle! Il y avait des poignards destinés pour tous les autres princes ! N'estce pas là, Messieurs, un crime de génie, et croyez-vous qu'un garçon sellier en eût seul prémédité la profondeur et calculé les suites?
> Toutes les causes qui ont inspiré le crime sont encore vivantes : elles sont pleines d'activité ! La haine et la fureur qui ont forgé le poignard de Louvel sont-elles apaisées? 11 l'a trempé, il est vrai, dans les eaux froides de la politique et de l'athéisme, qui promettent le néant au crime et au criminel ; mais le cours de ces eaux est-il desséché? Ne grossit-il pas au contraire tous les jours? Ne devient-il pas un torrent propre à transformer en poignards animés les hommes qui s'y plongent ou qu'on y plonge tous les jours? {Vive sensation,)
> Il est donc vrai de dire que le caractère seul du crime est pour la société d'un symptôme effrayant, qu'il révèle des périls étranges, qu'on ne peut conjurer que par des lois plus puissantes!
» Mais ce crime n'a fait que frapper plus fortement nos esprits des dangers qui nous menacent : avant qu'il eût désolé la France et effrayé l'Europe, le vénérable monarque qui pleure le dernier espoir de sa race ne nous l'avait-il pas pour ainsi dire prédit deux fois ! Et quand il proposait de mettre une digue à ces principes qui ont rempli le monde de tant de sang et de tant de larmes, et quand il nous confiait naguère des alarmes plus vives et plus récentes , sa voix altérée , en nous disant que les factions avaient déposé le masque , nous avertissait des dangers que courait sa couronne, ou plutôt, comme il parlait, sa patrie! et certes je ne crois pas que depuis ces périls se soient évanouis. Quelle est la cause de cette sorte de terreur royale , qni ne faisait trembler le monarque que pour la France, que pour la Nation elle-même? Elle n'est pas, Messieurs, difficile à découvrir.
» En moins de deux ans, nous avons vu s'écrouler au milieu de nous, et l'empire, qui avait créé tant d'intérêts, tant d'ambitions, tant d'espérances , et le bas-empire, qui , se méfiant de la gloire même, a soulevé les discordes assoupies, et semé partout la défiance et la haine. Si deux grandes abdications ont eu lieu, comme pour compromettre les peuples et les surprendre, la vengeance n'a point abdiqué ses fureurs , l'ambition ses projets, la