LAINE
politique ses systèmes , alors même imprudemment évoqués ; elles ont gardé leurs moyens de nuire, elles ont répandu au-dedans et au-dehors leurs craintes simulées, leurs espérances réelles : tantôt elles ont dit clandestinement que les Bourbons étaient incompatibles avec la France; tantôt elles l'ont déclaré publiquement; elles répètent sans cesse que la gloire nationale en est flétrie, signalant ainsi aux poignards des Louvel les Bourbons comme des tyrans, comme des ennemis de notre patrie ! Ces passions haineuses ne se sont pas amollies devant une clémence ineffable ; car, se jouant de cette divine vertu comme d'une faiblesse, elles l'ont nommée fdle de la peur, et y trouvent de nouvelles raisons de maudire et de se venger.
» Malgré ces sinistres augures, le roi et les chambres n'ont pensé qu'à donner à la France des lois généreuses et confiantes; et voilà que ces mêmes passions s'en sont emparées comme d'armes légales pour renverser ! Se réjouissant peut-être de n'avoir pas besoin d'autant de crimes à commettre, elles ont pris le masque de la liberté pour arriver plutôt et plus sûrement par la licence au despotisme qu'elles regrettent. Dégagées de faibles entraves que la presse avait encore, elles se sont servi de cette belle invention dont le ciel avait fait présent à la terre dans un autre dessein; elles s'en sont servi pour évoquer toutes les furies ! Par leur secours, les fictions du chantre d'Henri IV sont devenues des réalités; la discorde a eu des ailes visibles et plus rapides, et, des Colonnes d'Hercule au Finistère , soufflant partout le mépris de tout ce qui fut sacré , la haine pour tout ce qui est grand parmi les hommes, l'indépendance contre toute autorité, contre les lois mêmes, elle a créé d'autres Jean Châtel, d'autres Ravaillac, et en a déjà lancé un près du trône.
> S'il est vrai que ce monstre ait jusqu'à présent marché solitaire, ses desseins n'en ont pas moins été enfantés par des causes toujours fécondes et prêtes à produire de semblables monstres ; aussi ne serions-nous pas rassurés quand bien même, ce que j'ai peine à croire, le crime de Louvel serait un crime isolé. M. le Ministre de l'intérieur, qui n'a pu lever le voile dont le devoir couvre l'instruction criminelle, nous a révélé assez de faits, donné assez de renseignements pour nous convaincre que , si l'assassin n'a pas de complices immédiats, il peut avoir des imitateurs ; pour nous persuader que d'autres complots se méditaient ou se préparent; et, dans la situation des choses, des esprits en France et en Europe, je serais bien plus étonné de ne pas être témoin de grandes perturbations, que de voir régner l'ordre, la paix et la liberté sous l'abri des lois ordinaires!
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» Comment ne serais-je pas ainsi affecte? Tout ce qui se débite des deux parts à cette tribune depuis trois jours est sinistre ; on dirait que nous avons pris à tâcbe de prouver au monde que notre situation est périlleuse, que le danger est imminent, s'il n'est promplement conjuré. N'avons-nous pas entendu un orateur opposé à la loi, déclarer que la terre tremble, et que la contrerévolution nous menace d'un prochain bouleversement? Ce n'est pas sans doute contre l'autorité royale , qu'il forme une pareille accusation ; le peuple français ne l'en soupçonne pas , et si vous pouviez lui faire ajouter quelque créance à ce danger-là , c'est alors surtout qu'il vous prierait d'armer l'autorité royale , en laquelle il se repose, afin de lui éviter ce malheur.
» Mais l'orateur était agité d'une terreur imaginaire ; il se trompait : ce n'est pas la terre qui tremblait : ce n'était que la tribune, étonnée de ce qu'il disait!
» Oui pourtant la terre a tremblé ! Mais il y a près de trente ans , lorsque les secousses de la révolution ont aplani des montagnes et renversé les colonnes de l'ordre social; depuis lors le sol et la société ont pris une autre assiette , et la main de Dieu même ne lui restituerait peut-être pas son ancien état par un nouveau cataclysme.
» C'est avoir une folle espérance dans la crédulité des hommes que de leur dire que les trois projets de loi peuvent avoir cet épouvantable effet. Demander pour quelques mois des restrictions à la liberté individuelle , comme on le fait ailleurs , comme on le fait ici pour de moindres périls , les demander à la loi , à vous-mêmes, au vu et au su de la nation , ce n'est pas demander un instrument de contre-révolution.
> Proposer de modérer pour quelque temps la partie la plus active de la liberté de la presse sans mettre aucune entrave au génie , ou même à l'esprit, ce n'est pas demander qu'on étouffe la raison ou qu'on éteigne les lumières : c'est essayer d'en jouir en se préservant de l'incendie.
» Non , ce n'est pas vouloir un instrument de contre-révolution que de laisser subsister la loi du 5 février, en facilitant aux électeurs la faculté de voter dans les arrondissements, en ajoutant les moyens désirés par vous-mêmes d'agrandir la représentation , d'empêcher la puissance incontestable qui s'est formée de rendre la loi actuelle un instrument de partialité , d'exclusion, et peut-être de proscription ! (Mouvement.)
» Oh ! vous le savez bien , ni ces moyens légaux ni d'autres ne peuvent ramener en France ce que vous appelez la contre-révolu-
LAhlÉ. lui
lion , car c'est peut-èlre la seule espèce de révolution qui soit impossible parmi nous. Je ne vous fatiguerai pas , Messieurs ; je ne vous affligerai pas par de fâcheux augures sur la nature des révolulions ou des malheurs publics dont notre pays peut être menacé ; le patriotisme les démêle , et mille symptômes les lui font pressentir. Je n'avais d'autre lâche à remplir aujourd'hui que de montrer que l'état de la nation , les malheurs éprouvés et les dangers évidents justifient la loi proposée.
» Toute imparfaite que soit l'esquisse que je vous ai présentée de la situation de notre pairie , est-il un citoyen de bonne foi qui puisse dire que les mêmes causes qui ont armé une main parricide, n'en trouveront pas une seconde, une troisième , et que, sous d'autres rapports , la France n'est pas exposée à des troubles, à des dangers contre lesquels il est urgent d'armer l'autorité publique !
» Ah ! Messieurs, nos scrupules font sourire de pitié les hommes qui, soit en prenant les lois pour instruments, soit en les brisant, méditent des complots et des conspirations ; ce sont eux seuls qui songent à tirer parti d'un horrible attentat. Ce crime, qu'ils appellent aussi un crime de génie, n'est pas à leurs yeux, celui-là , une faute inutile; c'est un crime d'exception, dont notre devoir nous oblige à prévenir les suites , à dissiper les causes par quelques lois d'exception, qui, pour avoir ce nom, n'en sont pas moins des lois, et des lois salutaires.
» Qui aura maintenant le courage de nous parler du code pénal et du code d'instruction criminelle comme de barrières suffisantes autour du trône et de nos institutions? Qui ne sait que, dans les temps où nous sommes , les factions vigilantes épient sans cesse les endroits faibles des lois pour se frayer le chemin de l'impunité, même en arrivant à leur but? Qu'il me soit permis de dire à l'éloquent général qui propose à la couronne deux codes pour des retranchements inattaquables , que, comme l'art d'attaquer les places fortes a fait plus de progrès que celui de les défendre , de même l'art d'ébranler les trônes , qui croulent depuis trente ans , est bien mieux entendu que l'art de les conserver. S'il se pénètre de celte vérité, il sera le premier à penser que, lorsque le trône de France , qui le compte parmi ses défenseurs, est assiégé de toute part, il est juste de lui donner de plus grands moyens de résister, parce que ce trône est aussi un des remparts de nos institutions.
» La justice et les lois ordinaires semblaient lui présenter encore une suflisante sécurité, et pourlant on ne craignait pas de
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déplorer, il y a peu de jours , dans le sein du premier corps de l'Etat, l'impuissance des lois et des tribunaux contre les délits politiques. C'est un ardent ami de nos libertés qui jetait ce cri d'alarme , qui dénonçait pour ainsi dire au monde ce vice de notre société , ce symptôme effrayant de dissolution. Aussi , Messieurs , depuis ce discours , je me trouve à mon aise pour voter une loi temporaire plus efficace que les lois déclarées impuissantes.
> A défaut de celte loi, serions-nous rassurés, comme on le dit, par les agents du pouvoir, que je reconnais fort nombreux en France? Mais leur nombre, loin d'augmenter leur force, accroît peut-être leur faiblesse : et puis, quelle est leur autorité? N'ontils pas perdu leur influence morale ? La condition des fonctionnaires publics en France est devenue déplorable. Si , depuis le garde cbampêlre jusqu'au Préfet , ils ne peuvent être cités en jugement sans une autorisation du conseil d'Etat, siégeant à Paris, il n'en est pas moins vrai qu'on peut les diffamer sans autorisation , et que, s'ils veulent s'en plaindre , ils sont exposés à subir sans autorisation des procédures criminelles, des enquêtes, des preuves testimoniales , que nos chanceliers trouvaient si hasardeuses même dans les temps où l'absence des passions politiques et des querelles de parti laissaient plus de scrupule aux témoignages ; tous les actes qu'ils font pour le soutien du gouvernement , de la couronne même , sont réputés des actes personnels faits dans leur intérêt propre , et sont déconsidérés aux yeux des administrés avant d'être présentés à l'exécution.
» Ainsi le bras de l'administration est paralysé comme celui de la justice , et l'on ne voudrait pas que, dans une nation où les dangers croissent en même temps que l'autorité s'affaiblit , le gouvernement de S. M. fût muni d'une loi temporaire destinée à la fois à nous préserver, et à relever l'influence des pouvoirs sociaux ? S'y refuser, c'est vouloir la chute de l'édifice , déjà attaqué de toutes parts.
> En revenant sur moi-même, je trouve que les principes de la loi sont peu contestés si la nécessité en est établie; et quant aux faits , à la crise, aux dangers sur lesquels on fonde la nécessité, il me semble que chaque député, pour juger l'état critique de son pays , remplit ici les fonctions de juré. En cette qualité, me croyant assez averti par un effroyable assassinat , je n'ai pas besoin d'être mieux éclairé par des incendies.
> Je crois à des dangers réels , à des complots imminents.
» Pénétré de la vérité des assertions du ministère , il me suffît que des mesures soient demandées à ma conscience pour que ma conscience les accorde.
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» Qu'on m'accuse si l'on veut , de juger la question par des sentiments ou des pressentiments plutôt que par la raison ! Persuadé que la conviction de l'âme est un guide aussi sûr que l'art du raisonnement, je m'abandonne à sa lumière.
» Tandis qu'un orateur nous disait hier que, s'il votait pour la loi , son âme n'aurait jamais un instant de repos, la mienne s'inquiétait vivement de l'espèce de supplice dont elle pourrait être déchirée par le refus de la loi. En effet, Messieurs, si, après l'avoir rejetée , un forfait semblable ou analogue souillait une seconde fois ma patrie , à la douleur la plus amère , s'il se peut , s'unirait alors le tourment plus durable des regrets , et peut-être des remords !
» En exprimant ce pénible sentiment, Messieurs, je crois être l'organe des hommes paisibles que j'aurais bien à cœur de représenter, et , puisque chacun se forme ici une nation , une France , comme chaque voyageur se fait un horison , permettez-moi d'user de la même faculté. J'ai la confiance que les familles étrangères aux factions , et qui forment la majorité de la nation , désirent avec moi que des lois plus fortes, en rassurant l'Etat, préservent enfin cette famille royale , de qui toutes les autres attendent protection , et sans laquelle il n'est de sécurité pour aucune.
> Je vole pour la loi proposée. » {Mouvement d'adhésion d droite et au centre.)