OBSERVATIONS
Il ne faut pas se faire une trop haute idée de notre éloquence parlementaire. Les débats de la chambre ont présenté un vif intérêt, mais seulement lorsque la tribune était occupée par des hommes supérieurs , et que les discussions roulaient sur des points importants. Un historien, M. Lacretelle, voulant en tracer une esquisse dans son Histoire de la restauration, croit devoir prévenir son lecteur des inconvénients inséparables de son sujet. « L'assemblée constituante et la Convention, dit-il, jugeaient dans cinq ou six séances plus de causes de droit public que nous n'en verrons agitées dans le cours de cinq ou six sessions. Apprêtonsnous à revenir périodiquement de la loi de la presse à celle des élections et de la loi des élections à celle de la presse. Que si j'entrais dans le détail du budjet annuel, je ne verrais plus d'issue pour sortir d'un dédale de chiffres. Chaque session vient m'offrir le tribut, souvent stérile, de deux ou trois cents discours, sous lesquels gémissent les colonnes de l'atlas des journaux. Personne ne veut faire le sacrifice de ses prétentions au talent, et surtout de sa popularité : l'esprit suit, en France, un régime démocratique. Les trois quarts de ces discours sont des traités de droit public ou de finances, et, loin de servir au mouvement de la discussion, ils lui donnent une lenteur mortelle. La passion se reproduit encore dans ces débats : mais elle s'offre rarement sous ces formes dramatiques dont l'histoire aime à s'emparer. Du milieu de ces oiseuses dissertations, qui défilent parallèlement, et ne se font la
guerre que de loin , on voit surgir quelques discours , médités avec force , écrits avec une précision élégante, et qui s'élèvent quelquefois jusqu'à une haute éloquence ; la discussion des articles vous frappe ensuite par une vivacité soudaine, et vous vous retrouvez en France; mais les saillies de l'esprit, les quolibets hasardés, les sarcasmes lancés à dessein pour provoquer une tempête , le brouhaha de la droite succédant au brouhaha de la gauche , trois ou quatre sonnettes cassées dans la main du président , les cris à l'ordre? les cris de la clôture! arrachés par l'impatience , par la faim , et poussés trop souvent par les courtisans et les convives du ministère ; lous ces accessoires peuvent animer et rendre piquant le récit d'un journal , mais ne porteraient qu'une confusion intolérable, qu'un bruit assourdissant dans l'histoire. Après qu'une question a été traitée avec un excès de maturité , puis avec un excès de fougue à la chambre des députés , nous la voyons portée à la chambre des pairs, sanctuaire fermé aux regards profanes , et dont les débats imposants nous sont souvent retracés en sept ou huit lignes sèchement officielles. Il arrive ainsi que, dans la discussion de nos lois, c'est la passion qui se montre et la sagesse qui se cache. Cependant , comme en France nul ne veut perdre le mérite d'un discours prononcé, ceux de la chambre des pairs s'impriment, viennent braver la satiété du public , et souvent en triomphent à force de raison ou d'éloquence. »
Les discussions de la chambre des pairs, comme on vient de le voir, n'étaient point publiques sous la restauration. Le Moniteur se contentait de les analyser en quelques lignes, et on ne les connaît que par ces analyses sèches, et par les discours isolés que l'assemblée ordonnait d'imprimer, ou que les orateurs eux-mêmes avaient soin de rendre publics. Ces discours donnent à penser que les délibérations des nobles pairs étaient quelquefois très-intéressantes. La dignité en faisait le caractère. L'orateur, averti par les dispositions de l'assemblée , prenait dans son langage quelque chose d'imposant et de solennel. II pouvait exprimer avec énergie des pensées nobles et des sentiments généreux , mais il lui était défendu de se livrer à des mouvements désordonnés, et sa position même le préservait des excès qui sont comme inévitables dans une assemblée démocratique. Il y a lieu de croire que la chambre haute aurait offert souvent dans ^son sein des modèles de l'élo-
quence délibérative, si elle eût possédé un pouvoir plus réel, plus indépendant , si elle eût été comme un sénat auguste ayant en ses mains les destinées de l'empire. Mais il n'en était pas ainsi ; les intérêts, la gloire et la prospérité de la France dépendaient beaucoup plus des discussions d'une autre tribune. Dès-lors, les fonctions de l'orateur étaient moins importantes, ses paroles avaient moins de portée , et il ne pouvait réaliser en sa personne cette haute idée que nous en ont donnée les anciens, lorsqu'ils nous le représentent comme tenant en ses mains les affaires de l'Etat, et dirigeant à son gré toutes les forces d'une grande nation.
Deux exemples montreront la différence qui existait entre l'éloquence des pairs et celle des députés.
Discours de M. de Chateaubriand sur la résolution de la chambre des députés, relative au deuil général du 21 janvier^ prononcé le 9 janvier 1806.
» Messieurs , qu'il me soit permis de vous rappeler , dût-on m'accuser d'un peu d'orgueil , que je reçus l'année dernière, à pareille époque, une bien douce récompense de ma fidélité à mon souverain légitime. Cette récompense fut d'être officiellement chargé d'annoncer la pompe funèbre que la France allait célébrer en mémoire du roi-martyr, et les monuments que la piété de Louis XVIII voulait fonder pour éterniser ses regrets. Je fus redevable de ce choix à un ministre dont l'amitié m'honore, et qui, s'il a des ennemis, doit en chercher le plus grand nombre parmi les ennemis du roi. Vous aurez sans doute oublié, 3Iessieurs, ou peut-être n'aurez-vous jamais lu le programme que je traçai alors de la fête expiatoire : comme il renferme des dispositions qui se rattachent à la résolution de la chambre des députés, comme ces dispositons sont en partie l'ouvrage du roi, souffrez que je remette sous vos yeux quelques traits du tableau :
« Tandis que les restes mortels de Louis XVI et de Marie-An- > toinelte seront portés à Saint-Denis, on posera la première pierre » du monument qui doit être élevé sur la place Louis XV.
> Ce monument représentera Louis XVI , qui déjà , quittant la » terre, s'élance vers son éternelle demeure. Un ange le soutient » et le guide , et semble lui répéter ces paroles inspirées : Fils » de Saint-Louis , montez au ciel! Sur un des côtés du piédestal » paraîtra le buste de la reine dans un médaillon ayant pour » exergue ces paroles si dignes de l'épouse de Louis XVI : J'ai