‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 38 sur 63 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

» tout SU, tout VU et tout oublié. Sur une autre foce de ce pié- » (lestai on verra un portrait en bas-relief de Madame Elisabeth; » ces mots seront écrits autour : Ne les détrompez pas; mots subli- » mes, qui lui échappèrent dans la journée du 20 juin, lorsque » des assassins menaçaient ses jours en la prenant pour la reine.

> Sur le troisième côté sera gravé le testament de Louis XVI, où t on lira, en plus gros caractères, cette ligne évangcliquc :

Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis !!!

j La quatrième face portera l'éeusson de France , avec cette » inscription : Louis XVIII à Louis XVI. Les Français solliciteront » sans doute l'honneur d'unir au nom de Louis XVIII le nom de * la France, qui ne peut jamais être séparée de son roi...

> Ce monument ne sera pas le seul consacré au malheur et au ) repentir. On élèvera une chapelle sur le terrain du cimetière de

> la 3Iadelaine. Du côté de la rue d'Anjou, elle représentera un ï tombeau antique ; l'entrée en sera placée dans une nouvelle rue ) que l'on percera lors de l'établissement de cette cliapellc. Pour » mieux envelopper les difTérentes sépultures , l'édifice entier se

> déploiera en forme d'une croix latine , éclairée par un dôme » qui n'y laissera pénétrer qu'une clarté religieuse. Dans toutes » les parties du monument on placera des autels où chacun ira » pleurer, une mère, un frère, une sœur, une épouse, enfin toutes

> ces victimes, compagnes fidèles, qui depuis vingt ans ont dormi » auprès de leur maître dans ce cimetière abandonné. C'est là » qu'on viendra parliculièrcincnl honorer la mémoire de M. de » Malesherbes. On nous pardonnera peut-être d'associer ici le nom i du sujet au souvenir du roi. U y a dans la mort, le malheur et » la vertu, quelque chose qui rapproche les rangs.

» Le roi fondera à perpétuité une messe dans cette chapelle ; » deux prêtres seront charges d'y entretenir les lampes et les

> autels. A Saint-Denis, une autre fondation plus considérable j sera faite au nom de Louis XVI, en faveur des évêques et des » prêtres infirmes, qui, après un long apostolat, auront besoin de » se reposer de leurs saintes fatigues. Ils remplaceront l'ordre » religieux qui veillait aux cendres de nos rois. Ces vieillards, par » leur âge, leur gravité et leurs travaux, deviendront les gardiens » naturels de cet asile des morts , où eux-mêmes seront près de » descendre. Le projet est encore de rendre à cette abbaye les » tombeaux qui la décoraient, et auprès desquels Sugcr faisait

» écrire notre histoire, comme en présence de la Mort et de la » Vérité. »

> Voilà, Messieurs, ce qui fut commandé par le roi. Une ordonnance déclara, de plus, qu'à l'avenir le 21 janvier serait un jour consacré par des cérémonies religieuses. La première pensée de ce grand sacrifice de paix appartient donc à notre souverain, comme tout ce qui s'est fait de bon et de noble depuis la restauration de la monarchie. Et pourtant, dans le programme dont je viens de lire quelques passages, que de choses déjà vieillies, que de réflexions qui ne sont déjà plus applicables au moment où je vous parle ! Dùm loquimur , fugerit invida œtas ! Combien, lorsque je retraçais la pompe de Saint-Denis , il y avait alors d'espoir au milieu du deuil de la patrie! Combien le repentir de quelques hommes paraissait sincère! Qu'il était doux pour le roi de leur pardonner!

> Mais quand leur seconde trahison nous forçait de quitter le sol natal, auraient-ils jamais cru que nous nous l'etrouverions ici, à cette époque du 21 janvier, pour célébrer la seconde fête expiatoire ! Ils espéraient n'entendre plus parler de ces morts qui les accusent à la face du Dieu vivant. Ce Dieu, pour les confondre, a renfermé dans le court espace d'un an des événements qu'un siècle entier pourrait à peine contenir; les hommes et les choses se sont précipités , se sont écoulés comme un torrent : toute la terre a, pour ainsi dire, passé en France entre deux pompes funèbres. Partis d'un tombeau, nous sommes revenus au pied de ce tombeau; et , de tant de projets conçus, il n'est resté que ceux que Louis XVIII avait formés pour les cendres du roi son frère.

» La chambre des députés veut partager les œuvres de notre souverain; elle veut unir la douleur du peuple à celle du roi ; elle nous invite à nous joindre à son touchant hommage. Pairs de France, vous qui tenez la place de l'antique noblesse, à l'exemple du pieux Tanneguy, vous vous empresserez de concourir .' aux obsèques d'un monarque que des ingrats abandonnèrent. J'ai vu. Messieurs, les ossements de Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte avec la chaux vive qui avait consumé les chairs , mais qui ^ n'a pu faire disparaître le crime ! J'ai vu le squelette de Marie- -f ' Antoinette, intact à l'abri de l'espèce de voûte qui s'était formée au-dessus d'elle comme par miracle ! La tète seule était déplacée, et, dans la forme de cette tète, on pouvait reconnaître, ô Provi- | dence ! les traits où respirait avec la grâce d'une femme toute la j majesté d'une reine. Voilà ce que j'ai vu, Messieurs ! voilà les souvenirs pour lesquels nous n'aurons jamais assez de larmes ; voilà les attentats que les hommes ne sauraient jamais expier ! Quand vous

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élèveriez à la méuioire de ces grandes victimes un monument pareil aux tombeaux qui bravent les siècles dans les déserts de l'Egypte, vous n'auriez encore rien fait : tout cet amas de pierres ne couvrirait pas la trace d'un sang qui ne s'effacera jamais.

» Mais remarquez, Messieurs , la puissance de la religion , de cette religion appelée à notre secours par notre monarque et par la chambre des députés ! Elle seule peut égaler les marques de la douleur à la grandeur des adversités ; elle n'a besoin pour cela ni de pompes magnifiques, ni de mausolées superbes : quelques larmes, un jeune , un autel , une simple pierre où elle aura gravé le nom du roi , lui suffiront. Laissons-la donc mener le deuil : cherchons seulement si dans la résolution soumise à votre examen , ainsi que dans les adresses qu'on prépare , rien n'a été oublié.

> Je crois , Messieurs , apercevoir une omission. Au milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas assez également départi le tribut de nos larmes. A peine, dans les projets divers, a-t-on nommé ce roi-enfant, ce jeune martyr qui a chanté les louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et dans notre histoire, que nous l'oubhons? Mais que ses souffrances ont du rendre ses jours lents à couler, et que son règne a été long par la douleur ! Jamais vieux roi , courbé sous les ennuis du trône, a-t-il porté un sceptre aussi lourd? Jamais la couronne a-t-elle pesé sur la tète de Louis XIV descendant dans la tombe , autant que le bandeau de l'innocence sur le front de Louis XVII sortant du berceau? Qu'est-il devenu ce pupile royal laissé sous la tutelle du bourreau ? cet orphelin qui pouvait dire, comme l'héritier de David : c Mon père et ma mère m'ont abandonné? * Où est-il le compagnon des adversités, le frère de l'orpheline du Temple ? Où pourrais-je lui adresser cette interrogation terrible et trop connue : Capet , dors-tu? Lève-toi l — Il se lève. Messieurs , dans toute sa gloire céleste , et il vous demande un tombeau. Malédiction aux scélérats qui nous obligent aujourd'hui à tant de réparations vaines ! Qu'elle soit séchée , la main parricide qui osa se lever sur cet enfant de Saint-Louis , roi oublié jusqu'ici dans nos annales, comme il le fut dans sa prison ! La France rejette enfin les hommes qui ont rejeté une amnistie sans exemple. Ils ont méconnu leur second père : la patrie ne les connaît plus ! Leur propre fureur a effacé la clause du Testament de Louis XVI qui les mettait à l'abri ; la justice a repris ses droits , et le crime a cessé d'être inviolable.

» Je vote , Messieurs, pour l'adoption pleine et entière de la réso-

lulion de la chambre des députés, et je regrette que nos règlements nous interdisent de la voter par acclamation. Je propose, en outre, d'ajouter à la résolution cet amendement qui complétera les expiations du 21 janvier :

» Le roi sera humblement supplié d'ordonner qu'un monument

> soit élevé à la mémoire de Louis XVII , au nom et aux frais de

> la nation. >

Fragment d'un discours de 31. de Fitz- James, sur la loi d'élection de 1817. {Séance du 27 janvier.)

Un ministre, en défendant le projet de loi à l'autre chambre , s'était servi de ces mots : « Ayez des vertus et vous aurez de l'influence. » Voici par quels mouvements M. de Fitz-James les repousse sur la fin de son discours.

« Ayez des vertus et vous aurez de Vinfluence. Cette espérance est consolante , sans doute ; il faut être doué d'une belle âme pour douter ainsi de la possibilité du mal , et n'avoir en perspective que la récompense de la vertu : mais, si des espérances si flatteuses ne sont que des erreurs, notre devoir à nous n'est-il pas de réveiller le ministre sur le bord de l'abirae où il s'endort , bercé sur ces vertueuses illusions? Ayez des vertus et vous aurez de l'influence, nous dit-il. Eh! grand Dieu, quels sont donc les siècles , quels sont les peuples dont il a étudié l'histoire ? Chez qui a-t-il trouvé ces hommages rendus à la vertu ? Est-ce l'antiquité qui lui a présenté ce tableau enchanteur? Est-ce Athènes , qui proscrivait son plus vertueux citoyen , parce que son peuple était importuné d'entendre toujours vanter le juste Aristide? Athènes, qui laissait périr le vainqueur de Marathon au fond d'un cachot, qui chassait Thémistocle, qui envoyait la mort au lieu de la couronne aux généraux vainqueurs aux Arginuses , qui tuait la vertu même en faisant boire la ciguë à Phocion et à Socrate ? Est-ce Rome , l'ingrate Rome , qui n'eut pas les os de Scipion? A qui , dans celte ville infâme, étaient réservés l'influence et les honneurs populaires? Aux Gracques,à Marins , à Catilina , à Clodius , à César, César le plus vicieux des Romains avant d'en être le plus grand ; Caton était réduit à se déchirer les entrailles , et Brutus tombait sur son épée en reniant la vertu. Et si de ces grands peuples je descends jusqu'à nous, trouvcrai-je des tableaux plus consolants? Et si j'ouvrais les annales de la révolution?... Le ministre a donc eu le bonheur de vivre loin du

monde depuis vingt-sept ans? Il n'a donc pas connu les hommes qu'il était destiné à gouverner? Qui donc a-t-il vu monter au Capitole? Qui donc a-t-il vu monter àl'échafaud? Ah , j'aime à croire qu'au moment où , dans la chambre des députes, il prononçait ces inconcevables paroles , si tout-à-coup les portes de la salle se fussent ouvertes , et que , du haut de la tribune où il parlait , ses regards fussent tombés sur la place fatale , sur la place du crime , j'aime à croire que sa voix aurait expiré sur ses lèvres , la vérité lui serait apparue , et, à la lueur de son flambeau , il aurait lu sur les pavés, en traits sanglants et ineffaçables : Non , ce n'est point ici-bas, c'est dans un séjour plus élevé que la vertu doit s'attendre à recevoir sa récompense. »

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