‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 39 sur 63 · RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE

Discussion sur la vacance du trône : M. de Conny. — Eloquence ministérielle : Casimir-Périer. — M. Guizot. — M. Thiers. — Parallèle de M. Guizot et de M. Thiers. — M. Dupin. — M. Sauzet. — Opposition libérale : Mauguin. — Lafitte. — Odilon-Barrot. — Arago. — Jaubert. — Opposition légitimiste : M. deFilz-James. — M. Berryer. — M. de Lamartine. — Réflexions de Timon sur l'éloquence judiciaire.

Les orateurs qui, pendant quinze ans, avaient défendu la branche ainée des Bourbons , firent un dernier effort lorsqu'on délibéra , après les journées de juillet , sur la vacance du trône et sur l'élection d'une nouvelle dynastie. M. de Conny, dans cette circonstance , fit entendre ces paroles sublimes :

Discours de M. de Conny,

e Dans les circonstances terribles où nous sommes placés, la liberté des délibérations est une loi plus sacrée encore ; je l'invoquai toujours ; et, lorsque de nos bancs déserts s'élèvent à peine quelques voix, vous ne refuserez pas de les entendre.

» Je me présente à la tribune pressé par le cri de ma conscience ; le silence serait une lâcheté ; n'attendez point de moi de longs discours : les devoirs que nous devons remplir sont tracés avec une trop vive clarté. L'ordre social est ébranlé jusqu'en ses fondements. Ces mouvements tumultueux qui suspendent tout-à-coup l'action des pouvoirs légitimes, institués pour établir l'ordre dans la société, sont des époques de calamités qui exercent sur la destinée des nations la plus funeste influence.

» Long-temps prévus à l'avance par l'observateur attentif, ils deviennent aux yeux de tous, dans ces jours de douleur et d'effroi, l'expression de cette anarchie morale qui existait au cœur

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de la société. L'inexorable histoire s'élcvant au-dessus des passions contemporaines, imprime à ces jours lamentables le caractère qu'ils doivent avoir; et le cri de la conscience humaine s'élève pour consacrer cette vérité éternelle : La force ne constitue aucun droit.

» En ces temps de troubles, on invoque la liberté; mais l'expression de la pensée a cesse d'être libre. La liberté est bâillonnée par ces cris sanglants qui portent l'effroi de toutes parts. Il y a alors oppression , et j'ajouterai même la pire de toutes , car elle s'exerce au nom de la liberté , elle est empreinte d'un caractère d'Iiypo- «^risie et de fureur.

» Vous ne vous laisserez point subjuguer par les cris qui retentissent autour devons. Les hommes d'Etat restent calmes au milieu des périls , et, lorsque des voix confuses appellent en France le fils de Napoléon, invoquent la république et proclament le duc d'Orléans , inébranlables dans vos devoirs , vous vous rappellerez vos serments, et vous reconnaîtrez les droits sacrés de l'enfant royal qu'après tant de malheurs la Providence a donné à la France.

> Les cris de la conscience parlent plus haut que ces voix tumultueuses qui retentissent autour de nous. Pensez au jugement de l'avenir , il serait terrible. Vous ne voudrez point qu'un jour l'histoire puisse dire de vous : J(s furent infidèles à leurs serments.

> L'Europe nous regarde : trop longtemps nous lui donnâmes le spectacle de la plus étrange mobilité ; trop longtemps nous changeâmes de partis aussi souvent que la victoire changeait de drapeaux. Ramenés parle malheur à la vérité, restons calmes au milieu de tant de passions soulevées , et couvrons de nos respects et de nos larmes de grandes et royales infortunes.

» Dynastie sacrée, recevez nos hommages ! Auguste fille des rois, que tant de cris d'amour reçurent en France, sur la terre d'exil que vous revoyez encore , puisse notre douleur rendre plus légers tant de peines et tant de malheurs !

» En restant fidèle à mes devoirs , je veux épargner à notre patrie tout ce que l'usurpation traîne après elle de calamités et de crimes.

» Fixant d'un œil inquiet les destinées de la France , je vois , Messieurs , le double fléau delà guerre civile et de la guerre étrangère menacer notre belle patrie; je vois la liberté disparaître sans retour; je vois le sang français couler, et ce sang retomber sur nos tètes.

» La consécration du principe de la légitimité , de ce principe réclamé par la Charte, peut seule préserver notre pays de ce redoutable avenir. Ce principe sacré , je l'invoque dans la tempête , comme je l'invoquai en des jours plus tranquilles : il est l'ancre de salut. L'Europe est menacée d'un vaste embrasement si nous oublions la sainteté de nos serments , et nos serments sont écrits dans la Charte.

» La France entière est enchaînée par ses serments ; l'armée toujours fidèle , toujours française , inclinera ses armes devant le jeune roi , j'en atteste Thonneur national. Ne donnons point au monde le scandale du parjure. En présence des droits sacrés du duc de Bordeaux , l'acte qui élèverait au trône le duc d'Orléans serait la violation de toute? les lois humaines.

ï Député démon pays, c'est devant Dieu, qui nous jugera, que, me rappelant mes serments , je viens d'exprimer la vérité tout entière ; j'aurais perdu l'estime de mes adversaires, si, dans les périls qui nous environnent , j'avais pu garder le silence ; les sentiments qui m'animent , je les proclame à la face du ciel , je les exprimerais à la bouche du canon. En descendant de cette tribune , j'ai besoin d'exprimer le vœu le plus ardent de mon âme. Puisse la Providence éloigner de notre pays les malheurs qui le menacent ! Puisse cette France si chère à nos cœurs revoir des jours plus heureux!

> Si le principe de la légitimité n'était point reconnu par la chambre, je dois déclarer que je n'aurais pas le droit de participer aux délibérations qui vous sont soumises. »

Ce discours de M. de Conny ne fut qu'une solennelle protestation contre les pouvoirs que s'attribua l'assemblée ! Un nouveau gouvernement commença en vertu de la souveraineté du peuple. Il ne rencontra d'abord d'autre opposition, dans les chambres, que celle de quelques députés et de quelques pairs légitimistes, tels que MM. de Martignac, Berrycr, de Fitz- James, de Dreux-Brézé. Mais il \it bientôt s'élever du milieu des hommes de juillet des adversaires plus redoutables, qui lui demandèrent avec fierté les conséquences de la révolution.

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