CASIMIR-PÉRIER PEINT PAR TIMON
Son immense fortune lui donnait cette sorte d'apparente indépendance qui permet à un ministre de mettre, à tout moment, le marche à la main, devant le Roi, devant les Chambres, qui élève un homme au-dessus des soupçons de la corruption, et qui en impose toujours au vulgaire. Casimir-Périer attirait les légitimistes par la prédilection secrète de Charles X pour sa personne, et il ne pouvait être suspect à Louis-Philippe, n'ayant jamais servi d'autre maître. Sa dialectique passionnée le rendait merveilleusement propre à lutter contre l'Opposition d'alors, d'homme à homme, de colère à colère. C'était un personnage d'action et de riposte vive, doué cependant de plus de résolution parlemenlaire que de courage personnel, toujours prêt à monter à l'assaut de la tribune et y montant. Il n'était pas jusqu'à sa haute stature, à son impérativc et brusque démarche, à ses yeux cachés sous d'épais sourcils et toujours pleins d'une rouge et ardente flamme qui ne complétassent l'ensemble de sa supériorité circonstancielle. Il semblait être fait pour le commandement et pour la présidence du conseil, et il n'y avait personne, pas même le maréchal Soult , qui songeât à les lui disputer. La Cour, les bourgeois trembleurs, les pairs de la légitimité, les loups-cerviers de la bourse, et la majorité moutonnière de la chambre s'étaient plusieurs fois jetés aux pieds de Casimir-Périer pour le supplier de prendre le gouvernail de l'Etat, de les conduire et de les sauver.
Ici je dois prier honnêtement les lecteurs de n'examiner la portraiture que je vais faire , qu'avec une sorte de défiance, de réserve , du moins. Je suis sincère, mais je ne suis pas impartial. Casimir-Périer avait trompé mes libérales espérances; il avait aussi attaqué violemment ma personne. Il se peut que, dans cette situation d'esprit, j'aie, en le peignant, il y a quelques années, broyé trop de noir sur ma palette. Mais il faut bien , d'un autre côte, que je dise ce que j'ai vu. Je n'ai point d'ailleurs que
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l'homme malade, en proie à des douleurs vives et internes, et à des embarras de gouvernement et de politique capables, je l'avoue, de troubler les pensées et d'égarer le jugement.
En effet Casimir-Périer avait, sur ses derniers jours, une énergie orageuse qui le minait et qui l'emportait rapidement vers le tombeau. II remua, il exalta, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, et par une sorte de sympatbie convulsive, ees mauvaises passions qui sommeillent toujours dans le coin des âmes les plus tranquilles. A sa voix, les deux partis se ruèrent l'un sur l'autre, et l'on eût pris la Chambre pour une loge de fous furieux et déchaînés, plutôt que pour une assemblée de graves législateurs.
Les séances d'alors ressemblaient assez à celles de la Convention , moins la grandeur lliéàlrale des événements et la fin tragique des acteurs. Les ministres et les centres se faisaient bien peur à eux-mêmes et entre eux : c'est un plaisir comme un autre. Les paroles tenaient lieu d'action , et nous avions dans l'intérieur de la Chambre, le spectacle d'une terreur en miniature.
La peur a toujours clé et sera toujours, de tous les ressorts parlementaires, le plus énergique et peut-être le plus habile. Elle agit sur les femmes , sur les enfants, sur les vieillards, et sur les députés cacochymes d'esprit qui, dans un péril réel ou imaginaire, se serrent , en tremblant , les uns contre les autres. Ajoutez aux peurs vraies les peurs feintes; car il y a sur les bancs ministériels une foule de colombes effrayées , toujours hâtives de gagner le rebord de l'autel et de s'y abriter sous l'aile du dieu qui règne et qui gouverne.
Il faut avoir vu Casimir-Périer dans ces moments-là, l'avoir vu face à face, comme je l'ai vu, pour le peindre fidèlement. Sa haute taille s'était déjà voùiée ; sa belle et majestueuse figure se chargeait d'ombres et de rides ; ses joues se cavaient , ses yeux roulaient un feu mêlé de sang ; ses paroles brûlaient comme la fièvre, et il avait le transport au cerveau. 11 rudoyait, éperonnait, tyrannisait la majorité tout autant que la minorité, et il stupéfiait les autres ministres. On ne distinguait pas alors de tiers parti, de ministériels purs et de doctrinaires. Casimir-Périer ne laissait pas aux fractions de la majorité le temps de se reconnaître et de se compter. Il les rassemblait, il les comprimait fortement sous ses doigts crispés, et il envoyait pêle-mêle au combat, Dupin , Soult, Thiers, Guizot, Barthc, Jaubert, Jacqucminotst Kcratry. Lui-même, il se prenait d'injures et il se colletait sur l'estrade de la tribune, avec le député Jousselin. Une autre fois, il fallait lui dépêcher un huissier, pour lui dire tout bas de réparer devant les dames le
désordre de sa toilette. Tant les préoccupations de la lulle politique l'absorbaient tout entier !
Ce n'est pas que la majorité lui obéît par conviction, entêtement ou système. Non, elle cédait machinalement à la volonté, à l'ire de ce maniaque; elle imitait sa pose, ses gestes, sa voix, sa colère; elle ressautait, elle trépignait, elle se tordait, elle hurlait comme lui ; mais lorsque, après plusieurs accès de frénésie parlementaire, Casimir-Périer eut atteint le paroxysme de la fureur, sa tète s'embarrassa ; il tomba épuisé, rompu, rendant l'âme.
Depuis sa mort, ses emportements inintelligents et raides passèrent pour de la fermeté, et deux ou trois mots, toujours les mêmes, qu'on lui soufflait, qu'on lui becquetait et qu'il répétait sans les comprendre, valurent pour du génie. Les prêtres du juste milieu cachèrent le secret de leurs fourberies dans le creux de cette idole, et ils l'adorèrent de la tète aux pieds, afin que le vulgaire se prosternât devant elle.
On lui décerna les honneurs d'une apothéose funèbre. On lui éleva, des mains de la France, un tombeau quasi-royal. On emboucha pour lui tous les soufflets de la trompette doctrinaire. On l'appela le plus étonnant des ministres , le vainqueur des factions, le sauveur de la monarchie, le grand Périer !
On ne doit aux morts que la vérité, mais on la leur doit dans l'éloge comme dans la critique.
Je conviens que Casimir-Périer était dur, irascible , impérieux , sans goût, sans études , sans instruction littéraire , sans entrailles pour le pauvre, sans philosophie; mais je dirai qu'il avait aussi trois grandes et principales qualités de l'homme d'Etat , l'ardeur et la vivacité delà conception, la décision du commandement, la force et la persistance du vouloir.
Je ne vois pas que nous ayons , sur les bancs actuels de l'Opposition , un orateur de la trempe de Casimir-Périer. Je n'en vois pas un seul dont la pénétration soit plus sagace, ni dont l'éloquence soit aussi simple , aussi prompte. Casimir Périer s'était fortifié aux luttes vives et pressantes de la Restauration. A peine de ses yeux perçants voyait-il M. de Villèle poser le doigt sur la détente, que son coup , à lui , partait et allait frapper l'homme du pouvoir. Il se précipitait , tête baissée , dans la mêlée ; il marchait droit au ministre, et il l'assiégeait sur son banc de douleur ; il lui serrait les reins, il le fatiguait de questions, il l'accablait d'apostrophes , sans lui laisser le temps de se remettre et de souffler; il le tenait obstinément sur la sellette, et iU'intcrrogeait avec autorité , comme s'il eût été son juge. Nous sommes un
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peuple querelleur, plus hardi dans l'allaque que patient pour la défense : la méthode agressive nous plaît. Peut-être échoueraitelle avec un autre, elle qui a si bien réussi à Casimir-Périer ! mais elle allait à toute sa personne.
Tandis que Royer-CoUard élevait ses récriminations à la hauteur philosophique d'un axiome, Casimir-Péricr chiffrait ses argumentations. Il gourmandait les ordonnateurs, épluchait le budjet, disséquait les comptes, refaisait les liquidations , sondait le fond des caisses , exigeait le dépôt des bilans et parcourait, le flambeau à la main, les cavernes des dilapidaleurs et les labyrinthes les plus tortueux et les plus sombres du trésor.
Casimir Périer s'était livré , sdus la Restauration, aux spéculations les plus vastes du négoce , et il n'y a pas si loin qu'on le pense, d'un grand banquier à un grand administrateur. Il avait pour les finances une aptitude exercée , et il en connaissait les théories et la pratique. Il entendait le contentieux mieux que les autres banquiers et presque comme un avocat. Il eût mis dans les affaires de l'Etat, l'ordre qui régnait dans les siennes. Il avait dans le coup-d'œil de l'étendue , et dans son caractère, dans son esprit, dans ses habitudes, dans toute sa personne, cet absolu, ce tranchant, ce parti pris qui est peut-être nécessaire à un ministre de l'intérieur pour surmonter les doutes et les tâtonnements de ses préfets et de ses commis, pour conduire les courtisans et les solliciteurs chambriers, pour couper dans le vif les difficultés de détail, pour déblayer l'encombrement de l'arriéré, pour ouvrir et clore de grandes entreprises , et pour mener résolument la- France.
n. Thiers.
Après la mort de Casimir-Périer, la tribune parlementaire fut illustrée par deux orateurs d'un très-grand talent, M. Thiers et M. Guizot. Ils ont paru sur la scène politique, tantôt comme ministres, tantôt comme députés de l'Opposition.