‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 43 sur 63 · M. THIERS PEINT PAR TIMON · texte numérisé non relu

M. THIERS PEINT PAR TIMON

Thiers, pris au détail, a un front large et inteUigent, des yeux vifs, un sourire fin et spirituel. Mais à l'aspect, il est trapu, négligé et vulgaire. Il a dans son babil quelque chose de la commère, et dans son allure quelque chose du gamin. Sa voix nasillarde

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déchire l'oreille. Le marbre de la tribune lui va à l'épaule et le dérobe presque à son auditoire. Il faut ajouter que personne ne croit en lui, pas même lui, surtout lui! Disgrâces physiques, défiance de ses ennemis et de ses amis , il a donc tout contre soi, et cependant lorsque ce petit homme s'est emparé delà tribune, il s'y établit si à l'aise, il a tant d'esprit, tant d'esprit, qu'on se laisse aller, malgré qu'on en ait, au plaisir de l'entendre.

Il baisse, d'habitude, la tète sur son menton, lorsqu'il se dirige vers l'estrade ; mais lorsqu'il y est grimpé et qu'il parle , après un peu de silence, il relève si bien la tête, il se dresse si haut sur la pointe des pieds, qu'il domine toute l'assemblée.

Quoi qu'il commence presque chaque alinéa de ses discours par cette formule : Permettez-moi , Messieurs, ou : Je vous demande pardon, il se passe très-bien de la permission , et il se croit fort au-dessus du pardon de personne. Mais il y a tant de gens vaniteux dans une chambre française ! il faut se faire si humble avec eux ! moyennant cette petite précaution, on vous permet de tout oser, de tout dire. C'est le passe-port de beaucoup d'impertinences. On ne peut pas dire que Thiers procède par saillies à vives arêtes comme Dupin , ni qu'il ait la parole grave d'Odilon-Barrot, ou le sarcasme moqueur de Mauguin , ou l'ondoyante éloquence de Sauzet, ou la raison supérieure de Guizot, ou la véhémence oratoire de Berryer; c'est une sorte de talent à part, qui ne ressemble , de près ni de loin, à celui de personne.

Ce n'est pas, si vous voulez, de l'oraison, c'est de la causerie, mais de la causerie vive, brillante, légère, volubile, animée, semée de traits historiques , d'anecdotes et de réflexions fines , et tout cela est dit, coupé, brisé, lié, délié, recousu avec une dextérité de langage incomparable. La pensée nait si vite dans cette tête-là, si vite, qu'on dirait qu'elle est enfantée avant d'avoir été conçue. Les vastes poumons d'un géant ne suffiraient pas à l'expectoration des paroles de ce nain spirituel. La nature , toujours attentive et compatissante dans ses compensations, semble avoir voulu concentrer chez lui toute la puissance de la virilité dans les frêles organes de son larynx.

Son verbe vole comme l'aile de l'oiseau-mouehe , et vous perce si rapidement, qu'on se sent blessé sans savoir d'oii le trait part. Il y aurait dans ses discours raille contradictions à relever; mais il ne vous en laisse ni la place ni le temps.

Il vous enveloppe dans le labyrinthe de ses argumentations où mille routes se croisent et s'entre-croisent , et dont lui seul tient le fil.

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Il reprend par un colé qu'on n'a pas vu, la question qui semble épuisée, et il la renouvelle par des raisons si ingénieuses !

Vous ne le trouverez jamais en défaut sur rien : aussi fécond, aussi vif dans la défense que dans l'attaque, dans la réplique que dans l'exposition. J'ignore si sa réponse est toujours la plus solide, mais je sais qu'elle est toujours la plus spécieuse.

Il s'arrête quelquefois tout-à-coup pour riposter aux interrupteurs, et il décoche son trait avec une prestesse d'à-propos qui les étourdit.

Si une théorie a plusieurs faces, les unes fausses, les autres vraies, il les groupe, il les môle, il les fait jouer et rayonner devant vous d'une main si vive , que vous n'avez pas le temps d'attraper le sophisme au passage. Je ne sais si le désordre de ses improvisations, si l'incohérent entassement de tant de propositions contraires , si le bizarre mélange de toutes ces idées et de tous ces tons, est un eiïet de son art; mais il est de tous les orateurs celui dont la réfutation est la plus facile quand on le dit, la plus difficile quand on l'écoute. Il est le roué le plus amusant de nos roués politiques, le plus aigu de nos sophistes, le plus subtil et le plus insaisissable de nos prestidigitateurs. C'est le Bosco de la tribune.

Il prie, il supplie toujours qu'on lui laisse dire la vérité! Eh! mon Dieu ! ne dites pas tant que vous allez la dire, mais dites-la.

Il est téméraire et puis timide. Il veut agir, il court, il va se précipiter, et le voilà qui se cache et se retire dans sa force, à ce qu'il dit. Il aperçoit tout les points de difficulté, et il n'en résout aucun. Il prend la mappemonde entre ses mains, il prendrait aussi bien l'urne du scrutin, et il vous fait un cours de géographie. Il démonte les cercles, les globes, l'équaleur, les solstices, toutes les pièces. 11 relève les côtes, sonde les golfes, aborde et signale les promontoires, les écueils, les ports, les cités, les montagnes, l'embouchure des fleuves. Il fait le tour du monde et revient chez nous, chez lui, après avoir beaucoup vu, beaucoup parlé, beaucoup voyagé et peu marché, beaucoup enseigné et peu appris.

On lui proposerait le commandement d'une armée, qu'il ne le refuserait pas, et moi, je ne sais point, foi de Timon, s'il ne gagnerait pas la bataille. Je vous jure que j'ai entendu de mes propres oreilles , des généraux engoués de lui, me dire qu'ils serviraient volontiers sous ses ordres.

Vous riez, mais non, je parle très-sérieusement, et s'il avait eu quatre pouces de taille de plus , et qu'il eût appris la charge en douze temps, il aurait été petit caporal et tranché du Napoléon.

Ne le tirez pas , je vous prie , de son illusion , lorsqu'il se travaille, se manœuvre, et s'épanouit à la tribune, dans ses enfilées stratégiques. Car alors il se croit vraiment et de bonne foi général non pas d'un simple corps d'armée, mais généralissime et au besoin amiral , à ce point que pour aller de Grèce en Egypte , il fera revenir la flotte à Toulon , afin de l'avoir au bout de sa lunette , en façon de Bonaparte.

Celte autre fois, il ira droit à Soult, et il lui contredira bravement qu'il n'est pas sorti de Gênes avec son armée par la porte de France, mais par la porte d'Italie, et si Soult a été blessé à la bataille de Salamanque , il soutiendra, aux applaudissements de la Chambre, que c'était à la jambe gauche et non pas àla droite, comme Soult l'avait cru jusqu'ici, et il le lui prouveras! bien que le vieux général , pour mieux s'en assurer, mettra involontairement le doigt dans le trou de sa blessure.

Quelque fois , il s'attendrit sur lui-même, et personne alors ne sait mieux que lui miner la victime. Ou bien, il se donne des accents de Caton misanthrope , et il tire de sa poitrine un profond gémissement sur les perversités de l'opinion.

Il fait aussi à merveille le doucereux , et au moment où vous croyez qu'il vous caresse, il vous griffe. Ah! le petit traître!

Il aime la possession du pouvoir, non pas pour ce que le pouvoir est en lui-même , mais pour le bien-être que le pouvoir procure. Guizot en a l'orgueil et Thiers le sensualisme. Cela vient de ce que, pendant la moitié de sa vie, il a été sevré des jouissances de la fortune : Il s'en gorge aujourd'hui avec l'avidité et l'égoïsme d'un famélique.

Thiers est un démon d'esprit. Il en a, je crois, à tous les coins des lèvres et jusqu'au bout des ongles. Son organisation ressemble à celle de Voltaire : vive, délicate, mobile.

Il a les caprices et la mutinerie d'un enfant, avec les prétentions à la gravité d'un philosophe.

Il est plus homme de lettres qu'homme d'Etat , et plus artiste qu'homme de lettres. Il se passionnera beaucoup pour un vase étrusque, peu pour la liberté.

Il a, comme un homme de gouvernement, la conception des grands desseins ; il a , comme une femme , l'audace des petites choses.

Son courage est un peu celui des gens frêles et maladifs , cette sorte de courage fébrile et à ressauts, qui finit par des attaques de nerfs et par l'évanouissement. On ne vous passe d'avoir de ces faiblesses-là que sur un canapé. Il ne faut pas s'évanouir en politique.

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