‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 44 sur 63 · THIERS · texte numérisé non relu

THIERS

Grand orateur, incertain ministre, l'action le refroidit et le cloue à son fauteuil. La parole , au contraire , l'échauffé et l'emporte.

Son enthousiasme d'autrefois pour nos fameux révolutionnaires, n'était qu'un enthousiasme de jeune homme et d'écoher, où se mêlait , à son insu, le dépit de n'être rien alors , avec le vague espoir de devenir un personnage. Mais l'ahus des jouissances du ministère a hientôt efféminé son tempérament conventionnel , et il a descendu quatre à quatre l'escalier qui mène du grenier au salon , s'installant dans les beaux sofas à crépine d'or, comme s'il ne se fût jamais assis sur la paille ; grand seigneur par instinct , comme d'autres le sont par naissance et par habitude.

Sceptique par insouciance , en morale, en religion, en politique, en littérature , il n'y a pas de vérités qui touchent profondément Thiers, pas de dévouement sincère et radical à la cause du peuple qui ne le fasse sourire. C'est une étoffe lustrée qui chatoie et qui reflète au soleil toutes sortes de couleurs , sans en avoir une qui lui soit propre , et dont le tissu peu serré laisse voir le jour à travers.

Ne lui demandez pas des convictions, il doute; des preuves de virilité , son tempérament s'y refuse. Vous ne voulez pas qu'il raille , mais si tout lui paraît plaisant ! Vous ne voulez pas qu'il se moque de vous, mais il se moque bien de lui-même!

Confiez-lui, si vous voulez , la marine , la guerre, l'intérieur, la justice, la diplomatie; mais ne mettez pas à sa disposition des millions et surtout des centaines de millions, car ils passeraient comme l'eau dans le crible de ses doigts. A sa facilité de dépenser de l'argent, il joint une certaine manière d'en rendre compte qui n'est pas celle de tout le monde, et il appelle cela, très-spirituellement, l'art de grouper des chiffres.

On ne saurait jauger au juste la capacité de son appétit politique. On peut seulement affirmer qu'il a été et qu'il serait encore mille fois plus , le cas venant , un immense consommateur d'hommes, de chevaux, de navires , de matériel et d'écus. Vous ne diriez pas , à voir ce petit homme , qu'il a l'estomac plus vaste qu'un autre. Mais comme Gargantua, en une bouchée, il avalerait le plus gros budget.

Ministre souple et tenace à la fois , indifférent et arrêté , il ne cède que pour revenir , il ne vous accorde que pour vous reprendre , il ne vous laisse d'autre choix que celui qu'on ne peut s'empêcher de lui offrir, et au bout de ces concessions , vous trouvez toujours ceci : Faites l'un ou l'autre , pourvu que vous fassiez l'au-

tre : donnez-moi telle ou telle chose , pourvu que vous ne me donniez que celle que je vous demande.

J'aime, au surplus, ce discoureur naturel, vif, à la libre allure. Il converse avec moi et ne déclame point. Il ne psalmodie pas toujours sur le même ton , comme les frères prêcheurs de la doctrine. Il finit bien à la longue aussi , pour m'étourdir de son babil. Mais c'est une espèce de gazouillis qui me délasse encore de la monotonie oratoire , cet éternel ennui , le premier des ennuis pour un auditeur, pour un martyr parlementaire condamné à la subir depuis midi jusqu'à six heures de relevée.

11 fait plus qu'émouvoir, il fait plus que convaincre, il intéresse , il amuse celui de tous les peuples qui aime le plus qu'on l'amuse , qu'on l'amuse encore , qu'on l'amuse toujours , même dans les choses les plus graves.

Thiers rencontre à chaque pas , sur son chemin , fleurs , rubis ,. perles , diamants. Il n'a qu'à se baisser , il les ramasse , il les assemble, et ils prennent à l'instant même, entre ses mains, la forme d'une guirlande, d'une agraffc, d'une bague, d'une ceinture , d'un diadème ; tant cet esprit a de richesses , de flexibilité , de fécondité et d'éclat !

11 médite sans effort, il produit sans épuisement, il marche sans fatigue, et c'est le voyageur d'idées le plus rapide que je connaisse. Les temps passent devant sa mémoire , dans leur ordre et selon leurs figures , et la nature que les autres cherchent , vient à lui sans qu'il l'appelle , avec toutes les pompes de sa majesté et toutes les grâces de son sourire. Avez-vous vu sur les bateaux à vapeur qui sillonnent nos fleuves , cette glace suspendue ou se mire le rivage? Tandis que le bateau marche, elle reflète et voit fuir rapidement les beaux villages , les églises aux flèches légères, les prairies verdoyantes , les montagnes chevelues , les voiles frémissantes des navires , les blonds épis des guérets immobiles , les troupeaux de la vallée, les nuages du ciel, les animaux et les hommes. C'est là Thiers : espèce de miroir parlementaire , il reflète les passions des autres, et il est sans passions; il pleure et il n'a point de larmes dans les yeux ; il se perce d'un poignard qui ne lui tire pas une goutte de sang. Pure comédie que tout cela, mais quelle comédie et quel comédien ! quel naturel ! quelle souplesse ! quefle verve d'imitation ! quelles inflexions de ton inattendues ! quelle transparence , quelle lumière dans ce style ! quelle grâce de négligé dans cette parole! vous me trompez, comédien ! et vous voulez me tromper. Vous jouez admirablement votre rôle, mais ce n'est qu'un rôle; je sais tout cela, et cependant je me

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laisse ravir à votre séduction ; je cède , tant que vous parlez je suis sous le charme , et je préfère presque mieux entendre l'erreur dans votre bouche que la vérité dans la bouche d'un autre.

Comme il a été beau dans son rôle des Bastilles! Certes, j'ai assisté à tout ce qui s'est joué de mieux en drames, grands opéras, opéras-comiques , vaudevilles et pièces de circonstance sur le théâtre du Palais-Bourbon. Elais, je dois avouer que les fortifications de Paris sont la plus étonnante des mystifications et autres péripéties que j'aie encore vues. Jamais meilleur acteur ne joua plus fol intermède. Il se drapa , il se grima dans ce rôle , avec tant d'art , avec de si ingénieuses fantaisies , il anima tellement la scène , il fit une si grande illusion de main et d'optique à tous les spectateurs, qu'ils ne purent s'empêcher, même ceux qui étaient venus pour le siffler, de s'écrier : Bravo ! parfaitement joué ! parfaitement joué ! et , à la fin , il prestidigita si bien qu'il mit la Chambre sous son gobelet, et puis quand il le leva, il n'y avait plus de Chambre , et le tour était fait !

Thiers m'a souvent donné l'idée d'une femme sans barbe , d'une femme instruite et spirituelle , non pas debout , mais assise à la tribune , qui broderait une causerie sur mille sujets , voltigeant de l'un à l'autre avec une grâce légère, sans que le travail de son intelligeance parût sur ses lèvres toujours en mouvement.

Il est plus souple qu'un ressort de l'acier le plus fin. Il se tend, il se détend, il s'abaisse ou s'élève avec son sujet. Il se roule en spirale autour de chaque question , depuis le tronc jusqu'au sommet. II monte , descend, remonte, se suspend aux branches, se blottit dans le plus épais de la feuillée , parait , disparaît et fait mille tours de passe-passe avec l'agilité jolie d'un écureuil.

Par le premier rayon de soleil qui glisse sur les vitraux du cintre , il fait miroiter son prisme à facettes aux yeux des alouettes parlementaires qui voltigent à l'entour cl qui tombent dans ses lacs.

Il extrairait de l'argent d'un rocher. Où les autres ne font que glaner, il moissonne.

Il bat de l'aile , il se déploie , il se nuance tour à tour de pourpre, d'or et d'azur. Il ne parle pas , il roucoule , il ne roucoule pas , il siffle , il ne siffle pas, il serine et il est si éblouissant de couleur et de mélodie , qu'on ne sait ce qu'on admire le plus de sa voix ou de son plumage.

Thiers est en état de discourir trois heures durant , sur l'archi- Icclure , la poésie, le droit, la marine , la stratégie , quoiqu'il ne

soit ni poète, ni architecte, ni jurisconsulte, ni marin , ni militaire , pourvu qu'on lui donne une après-dînée de préparation. Il a dû étonner ses plus vieux chefs de division , lorsqu'il dissertait d'administration avec eux. A l'entendre parler de courbes , d'assises , de déchets , de mortier hydraulique , vous l'auriez cru maçon , sinon architecte. II disputerait de chimie avec Gay-Lussac , et il apprendrait à Arago à braquer un télescope sur Vénus ou sur Jupiter.

Son discours sur l'état de la Belgique est un chef-d'œuvre d'exposition historique. Dans l'affaire d'Ancône , il expliqua des positions stratégiques , des bastions , des polygones , des fronts d'attaque , des retours , à l'émerveillement des officiers du génie. On l'eût pris pour un homme du métier , pour un savant homme.

Beaux-arts, canaux, routes, finances, commerce, histoire, presse, politique transcendante , affaires de rues , théâtres, guerre, littérature, religion, municipalités, moralité, plaisirs, choses grandes, choses médiocres, choses petites, que lui importe? Il esta tout. Il est prêt sur tout , parce qu'il n'est prêt sur rien. Il ne parle pas comme les autres orateurs , parce qu'il parle comme tout le monde. Les autres orateurs pérorent , mais lui cause , et le moyen d'être en garde contre un homme qui cause comme vous et moi, mieux que vous , que moi , que personne. Les autres orateurs laissent passer dans la coulisse quelque petit bout de cothurne , et , par le reflet de la glace , on voit s'agiter les plumes de leur cimier. Ils sont lacés , habillés , et la pointe du pied en avant. Ils n'attendent que le lever du rideau pour faire leur entrée. Au contraire , vous saisissez Thiers au débotté , et vous lui dites : Allons , dépêchez-vous,^ la salle se garnit , et le public s'impatiente et vous attend ; prenez votre masque et jouez ce que vous voudrez , un ministre , un général d'armée , un artiste, un puritain , mais jouez! Thiers ne se donnera pas le temps de s'essuyer le front et de boire un verre d'eau sucrée. Il ne se rhabille même pas, il entre en scène, il salue , il se pose , il mime devant les spectateurs , il improvise les caractères , il file le dialogue, il dénoue les imbroglios et il apprend son rôle en le jouant; il en joue quelquefois deux, tourne les talons, jette son masque, en reprend un autre et, toujours le même , il est toujours divers , toujours en situation , toujours comédien accompli.

J'ai cependant à lui reprocher de rire quelquefois , lorsqu'il est trop en train , en descendant de la tribune. Or, un bon comédien qui veut faire illusion au public sur la vérité de son rôle , ne doit

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jamais rire de la farce qu'il vient de jouer. Sous ce rapport-là, je le reconnais , Thiers a encore des progrès à faire.

Si Thiers parlait moins vite , il serait moins écoulé. Mais il précipite sa phrase avec tant de volubilité , que l'intelligence de la Chambre ne peut ni le précéder ni le suivre. A ce point de vue , son défaut devient une qualité , et il est plus artiste qu'il ne veut l'être. Il finit quelquefois , il est vrai , par se noyer dans les détails et il s'égare , de droite et de gauche , si loin du but , qu'il lui arrive de ne pas conclure. Ne serait-ce pas là encore , le cas avenant, une habileté plutôt qu'un défaut de son art?

Une fois parti , il galoperait, sans débrider, depuis matines jusqu'à vêpres.

Si le Tout-Puissant avait pu prévoir qu'un jour il créerait Thiers, il eût sans doute allongé le cercle des jours et des nuits, et pour lui laisser plus de temps à parler, il eût fait tourner la terre autour du soleil en quarante-huit heures au lieu de vingtquatre,

Avez-vous vu, par hasard, Thiers dans les bureaux de la Chambre? Avez-vous admiré les ressources de cet esprit brillant et ingénieux? L'avez-vous vu luttant contre M. de Salvandy sur la question espagnole ? C'était le combat du tauréador , vif, agile , plein d'audace, avec un bœuf colossal et lourd. M. de Salvandy, tout caparaçonné, suait et soufflait dans son argumentation. Thiers espadonnait autour de sa tête et de ses reins et lui faisait mille blessures. A la fin , il le prit par les cornes et le renversa sur l'arène , à la risée des spectateurs.

Les clowns qui montent sur les chevaux de Franconi font illusion à la foule , lorsqu'ils agitent dans leurs mains plusieurs petits drapeaux multicolores. Ce que les clowns font, en chevauchant dans le cirque , Thiers le fait en parlant à la tribune.

Quand il s'aperçoit que sa conversation languit, et que l'on commence à bailler, il se tourne brusquement vers la droite, qui ne s'attend pas le moins du monde à cette sortie-là , et il lui lance à bout portant quelques phrases de réchauffé qu'il tient en réserve , sur la victoire de Jemmapes et sur le drapeau tricolore. Cette tirade quasi-révolutionnaire ne manque jamais son effet, et les traîneurs de sabre ramassent l'orateur désarçonné qui se remet bien vite en selle.

Une autre fois, il s'agira de savoir si Thiers a pu créer des régiments par une simple ordonnance, sans Chambres et sans loi. Ce sera là toute la question. Eh bien ! Thiers passera à travers cette question constitutionnelle , et il poussera une pointe excentrique

sur l'héroïsme des officiers de l'armée , pour se faire applaudir par leurs camarades de la Chambre. On rira de ce bon tour. Riez , Messieurs , riez tant qu'il vous plaira. Riez surtout de vous-mêmes et à vos dépens, car il a gagné sa cause qui n'est pas la vôtre !

Au demeurant, Thiers n'est pas un méchant homme; il n'a la force ni d'aimer ni de haïr. On peut le pousser à des excès, il ne s'y portera pas de lui-même. S'il est léger de caractère , s'il est cynique dans ses propos , il doit ces défauts à sa mauvaise éducation : où aurait-il appris à vivre? mais il ne fera point le mal pour le mal.

Prêt à tout, à travailler, à s'attabler, à causer, à flâner, à se réveiller, à dormir ; propre à tout, aux calculs, aux finances, à l'histoire et à la géogi'aphie, à la stratégie, aux lettres, aux beauxarts, aux sciences d'application, à l'économie sociale, aux travaux publics, aux spéculations de la politique; ne doutant de rien , si ce n'est quelquefois de lui-même ; ne pouvant se passer des autres , qui ne peuvent se passer de lui ; ni trop constitutionnel pour effrayer la cour, ni trop monarchique pour déplaire aux constitutionnels-, homme de circonstance dans un pays de circonstance; homme du moment dans nos gouvernements du moment; ne croyant à rien dans une société où l'on ne croit à rien et parfaitement fait à son image ; le plus habile des écrivains et des hommes d'Etat qui aient jamais monté sur ces affûts volants, l'artillerie des journaux; parleur prestigieux, universel et sans fin; artiste en affaires, par-dessus tout artiste ; dédaigneux des chartes et des lois pour les avoir impunément violées; dédaigneux des hommes pour les avoir, j'allais dire corrompus, mais il sera plus poli de dire séduits ; tournant sa barque de fortune au vent de tous les systèmes, et tendant toutes ses voiles à la fois, dût-il échouer l'instant d'après contre mille écueils; présomptueux et dégoûté, osé et trembleur; prenant sa course pour dévorer l'espace et s'arrêtant devant un caillou ; vagabond d'idées, faiseur de plans , chercheur d'expédients, embaucheur d'aventures; bâtard de principes comme ce qu'il sert; si brouillé, si mêlé à toutes les coteries, à tous les secrets d'Etat, à toutes les allées, à tous les retours, à toutes les faiblesses, à toutes les peurs, à toutes les petitesses , à toutes les domesticités, à toutes les garde-robes de ce régime-ci, etsiadhérent, si collé à ses flancs , à ses os , comme la tunique de Nessus, que le régime ne saurait l'en détacher, sans s'arracher des lambeaux de chair et sans se déchirer soi-même ses propres entrailles ; enfin véritable Français, Français de notre siècle, tel qu'on dit qu'il nous les faut et qu'il serait peut-être impossible qu'ils ne fussent pas,

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Thieps, qu'il soit ministre, député, citoyen, sera toujours , sous l'espèce de monarchie où nous vivons , l'un des hommes les plus considérables, le plus considérable de tous, le mot est lâché, et je le maintiens.

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