‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 45 sur 63 · M. GUIZOT PEINT PAR TIMON · texte numérisé non relu

M. GUIZOT PEINT PAR TIMON

Guizot est de petite et grêle stature, mais il a une figure expressive, l'œil beau, et singulièrement de feu dans le regard.

Sa voix est pleine, sonore, affirmative ; elle ne se prête pas aux flexibles émotions de l'âme, mais elle est rarement voilée et sourde.

Il se compose un extérieur austère , et tout en lui est grave, jusqu'au sourire. Cette sévérité de mœurs, de port, de maximes et de langage, ne déplaît pas, surtout aux étrangers; peut-être estce à cause de son contraste avec la légèreté de l'esprit français.

C'est un pédagogue dans sa chaire , qui laisse toujours passer sous sa robe le petit bout de sa férule. C'est un calviniste dans son prêche, qui enseigne la crainte plutôt que l'amour de Dieu.

Il est bon littérateur, historien distingué , et il tient la plus haute place parmi les publicistes de l'école anglaise. Il est trèsversé dans l'étude des langues anciennes et modernes. Il n'a pas la grande manière de Royer-Collard; mais il a plus d'abondance d'idées que lui; il est plus étendu, plus applicable, plus positif. On voit qu'il a été mêlé davantage au maniement des affaires humaines.

Comme tous les prédicants de l'école genevoise, de cette école âpre et rude , il procède dogmatiquement. Il néglige les fleurs du langage. Il manque de variété , d'imagination et de verve, mais non pas d'énergie. Sa passion se révèle dans l'éclat de ses yeux et transpire sur la pâleur de son visage qu'elle colore et teint subitement; mais elle s'absorbe vite et elle est plus concentrée qu'extérieure. Il regarde l'Opposition en face et d'un front haut. Il la désigne avec un geste superbe et il lui lance des sarcasmes collectifs, qui laissent dans la plaie leur trait envenimé.

Guizot traite les questions politiques d'un point de vue toujours élevé. C'était le procédé de son mailre Royer-Collard. Il choisit une idée, il la formule en axiome , et il établit autour de cet axiome l'échafaudage de ses raisonnements ; il y revient sans cesse. 11 la présente seule à la vue du spectateur; il y ailirc, il y fixe son attention. Son oraison n'est que le développement d'un thème. Si l'idée est vraie , tout le discours est vrai; si l'idée est fausse, tout le discours est faux. Mais les députes de la majorité prévenue

à laquelle il s'adresse, ne conviennent jamais que la thèse soit fausse , et Guizot conserve auprès d'eux tous les avantages de sa méthode.

Cette méthode a de l'habileté dans les assemblées délibérantes ; car ce n'est pas avec une grande quantité d'idées que l'on entraîne des auditeurs plus ou moins distraits ; c'est avec une seule idée, adroitement choisie, travaillée, dogmatisée et reproduite sous toutes sortes de formes. Aussi est-ce là la méthode habituelle des professeurs, et il ne faut pas oublier que Guizot et Royer-Collard ont été professeurs. Un professeur qui ne se répéterait pas, ne serait pas compris ; il ne le serait pas davantage s'il formulait à la fois devant ses auditeurs un grand nombre d'axiomes, car leur attention se diviserait. Les professeurs embrassent donc tous nécessairement celte méthode ; ils la transportent, par instinct et par habitude, de la chaire à la tribune.

Guizot n'a marché qu'en lâlonnant dans la carrière oratoire, et son éloquence., avant de briller, a traversé des masses de nuages. Dans les commencements il parlait longuement, à la manière des professeurs ; il argumentait scolastiquement , à la manière des théologiens. Il était monotone comme les premiers, raide comme les seconds. Il aimait à se jouer dans les abstractions. Il se servait volontiers de formules équivoques, telles que les classes moyennes, la quasi-légitimité, le pays légal ; et lorsqu'il avait rencontré l'une de ces formules, il s'y attachait, quittait le fait, perdait de vue la terre et s'élevait dans les généralités, où il lui arrivait souvent de se dissoudre et de s'évaporer.

Il eût fort bien joué le rôle de grand-prêtre des Druides, dans les bois sacrés de nos aïeux. Ses respectueux lévites n'osaient pénétrer dans le tabernacle de son génie. Il les tenait prosternés à distance, et il se faisait adorer de loin.

Quoiqu'il se soit depuis fort rabattu sur le positif, il affectionne encore les hautes syntlièses de la polilique et de la philosophie. Mais il manque de foi , de foi vive, de cette foi qui éclaire les replis tortueux de la conscience et du doute, parce qu'elle porte devant soi un flambeau.

L'Eclectisme l'assiège , le surmonte dans tous les sens et le bat de ses vagues changeantes. Il tend sa voile aux quatre vents , et il doit se faire d'effroyables tempêtes dans soq esprit. En politique, il ne croit ni à la légitimité du droit divin, ni à la souveraineté du peuple. En religion il n'est ni juif, ni mahométan , ni prolestant, ni catholique, ni athée. En philosophie, il n'est ni pour Desearlcs , ni pour Âristote , ni pour Kant , ni pour Voltaire.

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Est-il religieux cependant? oui , mais de quel dogme et de quelles pratiques? Est-il déiste? que vous en dirai-je? je n'en sais rien; et lui! Est-il philosophe? oui, mais de quelle philosophie? Est-il libéral? oui, mais de quel libéralisme? N'importe, il s'étudiera, par jeu de thèse, à amalgamer en tout les contraires. Il voudra que deux religions ennemies, non-seulement se tolèrent sur leur coexistence , mais encore qu'elles s'accommodent sur leurs mystères , et qu'elles fassent ensemble la pâque sur le rebord du même autel.

Ses admirateurs, au milieu de la nuit dont iVies^nveloppe, ne pressent que le vide , n'embrassent que des ombres sans chair et sans os , et cependant ils s'écrient : Nous les tenons ! Vous tenez quoi? des vérités ! je vous défie de les faire sortir de vos nuages et de les montrer au jour.

Hélas! depuis vingt ans, votre malheureuse, votre fatale école de l'Eclectisme gouverne la jeunesse dont elle abuse les généreux instincts , dont elle embrouille la vive et pure intelligence. Regardez autour de vous ! cette école n'a engendré que des esprits faux, que des cœurs sans foi , sans flamme et sans amour de la patrie , des cœurs que les grands sentiments n'ont jamais dilatés , que la soif des plaisirs égoïstes et brutaux consume, que le spleen du doute tue , des cœurs éteints et mourants !

Ah! je passe à ces hommes leurs fautes politiques. En trois jours, et qui lésait mieux que nos conservateurs révolutionnaires, en trois jours on renverse un gouvernement , une dynastie , une Charte; en moins de temps que cela, on peut réparer dix-sept ans d'égarement et de honte.

Mais l'empoisonnement moral et systématique des âmes , mais la perversion des générations lettrées , mais cette lèpre hideuse , cette gangrène intellectuelle , ce mal que ne connurent jamais nos pères , et qui aplatira l'impuissance de nos enfants sous le sabre de quelque despote, ce mal, le guérirez- vous? Est-ce vos élèves frappés d'une précoce et lente consomption , qui pourraient suffire aux luttes viriles de la liberté? Est-ce ces intelligences pétrifiées par vos doctrines, qui marcheraient hardiment dans les voies progressives de l'esprit humain ? Est-ce ces bras énervés , ces courages flétris qui serviraient de rempart à notre indépendance , et même d'instruments à un despotisme glorieux? Et vous vous étonnez que les prêtres disputent à votre pâture ces restes d'âmes que vous n'avez pas su sauver !

Oui , les pères de l'école moderne , avec leurs importations nébuleuses de Genève , de Berlin et d'Ecosse , ont gâté la philosophie,

la jeunesse et la langue. Si cette belle langue française passe un jour à l'état de langue morte , nous avertissons la postérité que tous ces chefs de l'éclectique université , que tous ces professeurs de métaphysique quintessenciée , seront pour elle des auteurs intraduisibles , puisque nous, leurs contemporains, nous ne les comprenons pas.

En effet , MM. Cousin et Jouffroy, pour exprimer des id^es qui ne sont pas des idées, se sont construit une langue qui n'est pas une langue; langue toute boursouflée de propositions fausses, toute hérissée de termes inféconds qui ne peuvent pas aboutir; langue creuse sans être profonde , affirmative sans certitude , raisonneuse sans logique , dogmatique sans conclusion et sans preuves, lente à se mouvoir, épaisse de salive , et qui mouille à peine des lèvres arides et desséchées.

Mais que Guizot quitte sa chaire de prédicant et qu'il monte à la tribune, aussitôt , chose étrange ! sa pensée se dégage et s'éclaircit sans perdre son ampleur et sa gravité ; elle se colore sans trop se charger d'ornements ; elle se nourrit de faits et d'exemples, elle se mesure au pas de tout le monde , et elle se développe et s'avance dans un ordre à la fois naturel et savant.

Comment expliquer ce contraste de l'homme et cette bizarre transformation de la pensée? Serait-ce que le professeur, dans sa chaire, s'appartient à lui-même, qu'il garde toute son individualité , qu'il est tout d'une pièce , tandis que l'auditoire , avec ses passions, ses idées, sa langue même , entre toujours plus ou moins et s'établit, malgré l'oi-ateur, dans le discours de l'orateur?

Il est certain que dès que Guizot sort de ses théories nuageuses, et qu'il entre dans le positif des affaires, il y apporte une lucidité d'idées et d'expression qu'on n'a pas assez louée. Il va droit au but et il ne dit que ce qu'il faut dire et il le dit bien. Commissaire du gouvernement sous 31. de Serre , il a été le plus remarquable de tous les commissaires que nous ayons entendus depuis vingt-cinq ans. Ministre, il a défendu son budjet de l'instruction publique et des affaires étrangères , avec plus de précision , de science et d'habileté qu'aucun autre ministre.

Nous qui, assis côte à côte de Guizot, l'avons vu à l'œuvre comme maître des requêtes , dans le comité du contentieux , où on ne lui confiait guère que le rapport des mises en jugement d'un garde forestier ou de quelque maire de village , nous avons peine à revenir sur son aptitude merveilleuse à toutes sortes d'affaires. C'est que personne aujourd'hui n'en a manié plus que lui de petites et de grandes; il les pénètre à première vue, il les débarrasse de

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leurs plis et contre-plis ; il les résume par la puissance de son esprit gcncralisatcur, et il les produit devant la Chambre avec une clarté d'analyse et d'exposition qui ne laisse rien à désirer.

Son élocution, sans être habituellement vive ni colorée, est toujours pure et châtiée. 11 est peut-être le seul de nos improvisateurs dont les discours littéralement reproduits par la sténographie, soient supportables à la lecture. C'est qu'il est le plus grammairien et le plus lettré d'entre eux.

Guizot ne se livre point ; il est bardé et n'a pas de défaut à son armure par où le glaive de l'objection puisse se glisser et faire plaie. Mais il n'a pas non plus de ces emportements heureux, de ces élans du cœur , de ces traits d'imagination , de ces pensées touchantes , de ces tours vifs qui échappent au véritable , au grand orateur, qui s'emparent de lui malgré lui , qui le transportent de sa propre émotion et qui la font passer dans notre âme et dans nos entrailles. Guizot n'est point ce qu'on appelle éloquent dans le sens des mouvements , de la passion , de la véhémence oratoire.

Il l'a été pourtant une fois lorsque , ravi d'admiration pour les constitutionnels de 1789 , il s'écriait : « Je ne doute pas que dans leur séjour inconnu , ces nobles âmes qui ont voulu tant de bien à l'humanité, ne ressentent une joie profonde, en nous voyant éviter aujourd'hui les écucils contre lesquels sont venues se briser tant de leurs belles espérances. >

Il n'a pas été moins éloquent lorsque, dans la coalition , il luttait avec une impétueuse énergie contre les murmures , les cris et les trépignements des centres. A mesure que grondait l'orage, il se retenait, il se cramponnait au marbre de la tribune; de moment en moment, il pâlissait, pâlissait de colère; son œil dardait des éclairs et des foudres, et environné d'ennemis, il leur donnait des coups de bec d'aigle à leur arracher la chair et les yeux.

Enfin dans cette longue et fameuse séance oîi l'Opposition , telle qu'une mer houleuse, roulait sur lui ses vagues, Guizot s'attachant des deux mains à la tribune comme à un rocher, se dressant de toute sa hauteur et regardant l'Opposition en face, lui lança ces paroles :

> Quelle que soit la fureur redoublée de vos cris, ils n'ébranleront pas mon courage et vous aurez beau faire, vous n'élèverez pas vos injures à la hauteur de mes dédains. »

Certes , c'est Là de l'éloquence de situation ! C'est fier, c'est inexprimable , c'est beau , c'est très-beau , ou je ne lu'y connais pas.

Il passe dans l'Opposition pour être cruel. Ses yeux flamboyants, sa figure blême , ses lèvres contractées , lui donnent l'apparence d'un proscripteur. On lui attribue le fameux mot : Soyez impitoyables ; mot affreux, s'il eût été prononcé! Mais il ne l'a pas été.

Guizot me ferait plutôt l'effet d'un sectaire que d'un terroriste. Il a encore plus d'audace de tête que de résolution de cœur et de main. La profonde estime, le contentement inaltérable , la haute admiration qu'il a de lui-même remplissent trop toute son âme pour y laisser quelque place à d'autres sentiments. Il s'enfoncerait la tête la première dans l'Océan , qu'il ne conviendrait pas qu'il se noie , et il croit à sa propre infaillibilité avec une foi violente et désespérée.

Il ressemble à ces anges d'orgueil qui bravaient la colère du Dieu vivant et qui , les ailes renversées, étaient précipités dans les profondeurs de l'abîme.

Pourquoi ne dirais-je pas, tant j'ai envie d'être sincère, que Guizot , comme homme privé , a des mœurs rigides et pures , et qu'il est digne, par la haute moralité de sa vie et de ses sentiments , de l'estime des gens de bien ? J'ai vu sa douleur paternelle et j'ai admiré la sérénité de son stoïcisme. 11 y a ceintes une grande fermeté dans cette âme là.

Grave dans sa vie publique , opiniâtre dans son but plus que dans ses maximes, ambitieux par système et par tempérament, laborieux et tranchant , il a toutes les qualités et tous les défauts qui constituent un chef doctrinaire.

Vainqueur et ministre , Guizot ne s'amoUit pas aux délices de Capoue. Il vous poursuit dans votre fuite , vous met le pied sur la tête et vous écrase. Vaincu et de l'Opposition , il supplée au nombre par la tactique. Il suppute ses forces , les jours de bataille; il veille sur ses gens et les gourmande du geste et de la voix, donne le mot et se met , de sa personne , sur les lisières du camp, pour empêcher les désertions et rallier les incertains. Sa troupe marche bien unie sous ce chef adroit et déterminé. Elle n'est pas nombreuse, mais elle se compose plutôt d'officiers que de soldats; troupe dorée , aguerrie , indépendante , présomptueuse , colère à l'occasion, souple dans ses évolutions et qui travaille en dessous et sape à la mine, jour et nuit, quand elle ne croit pas que le temps soit venu de dresser les échelles et de monter à l'assaut. Il faut que chacun des troupiers de M. Guizot ait toujours le sac sur le dos et la capsule sur la batterie , prêt à faire feu , tandis que lui , posté sur la montagne et sa lorgnette braquée

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en façon d'empereur, il indique les positions dont il faut s'emparer, l'une à l'arme blanche, l'autre avec des feux de peloton nourris , celle-ci en la faisant sauter en l'air , celle-là en pénétrant par les trahisons de la contrescarpe. Il ne permet ni qu'on fasse un faux mouvement, ni qu'on donne avant l'ordre , ni qu'on perde une cartouche.

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