PARALLÈLE DE M. THIERS ET DE M. GUIZOT
Guizot ne serait qu'à moitié peint , si on ne le comparaît pas à son rival , et je veux finir par leur parallèle.
Guizot et Thiers sont les deux hommes les plus éminents que le bouillonnement de juillet ait fait monter à la surface des affaires.
Nés tous deux de la presse , ils ont étranglé leur mère au sortir de leur berceau, après avoir sucé son lait jusqu'au sang.
Du reste , entre Thiers et Guizot , antagonisme presque du tout au tout , de caractère , d'opinion et de talent : l'un ductile , causeur, familier, malin et câlin ; l'autre impérieux , austère et gourmé. L'un que ses vieux retours de jeunesse entraînent à la dérive vers la gauche, l'autre, que les surprises du quasi légitimisme portent vers la droite.
Guizot, à force de science et de gravité, peut, auprès des grands seigneurs de la diplomatie , passer pour un aristocrate. Thiers , malgré la pétulance et l'éclat merveilleux de son esprit , ne s'élèvera pas , à leurs yeux , au-dessus d'un parvenu.
Guizot est circonspect d'action. Thiers est hardi de parole.
Guizot fait les doux yeux et Thiers les gros yeux aux puissances de l'Europe, qui se moquent de l'un et de l'autre.
Guizot couche la France sur un lit de repos , de peur de rupture d'un anévrisme. Thiers la ferait courir à travers l'espace , comme une comète écheveléc.
Guizot procède par maximes, Thiers par saillies.
Guizot, en montant dans les ombres des abstractions philosophiques, rencontre quelques vives échappées de lumières. Thiers aime mieux ne pas s'élever jusqu'aux nues que de s'y perdre. Il a plutôt des pieds que des ailes.
Guizot ne jette pas sur le tapis parlementaire trop de motions à la fois. Thiers, au contraire, vide son cornet, il joue à l'aventure, et risque son va-tout.
Thiers reconnaîtra plus volontiers la souveraineté du peuple , et Guizot la souveraineté parlementaire.
L'un a pour point de départ la révolution de 1688, et l'autre la révolution de 1 793.
L'un aimerait mieux le genre humain, l'autre sa patrie.
Guizol a plus de foi dans ses idées, Thiers dans le tranchant du sabre, Guizot dans Tinerlie résistante de l'inlérêt bourgeois; Thiers dans l'action insurrectionnelle des masses.
Guizot flatte toujours la majorité , il la couve de son regard noir, de peur qu'elle ne se débande, et il vante à tout propos la constance inébranlable, l'étroite union et le courage héroïque de ladite majorité, quoiqu'il sache au fond parfaitement à quoi s'en tenir sur ces trois choses, tout aussi bien que vous et moi. Thiers, que parlois la majorité impatiente cl déroute, la mènerait plutôt à coups de fouet, et comme il préfère la qualité à la quantité, il se tourne avec des regards caressants vers les extrémités de la Chambre.
Guizot et Thiers ne traitent pas leur majorité de la même façon et du même air. Dirai-je qu'avec elle, l'un est plus insolent , l'autre plus impertinent?
Thiers et Guizot ont encore deux autres façons d'agir avec leur majorité , qui valent la i)eine d'être sues. L'un sonne le tocsin , joue des baguettes et bat la générale. L'autre pince la fibre agacée de l'intérêt personnel; c'est avec l'appoint de ses députés fonctionnaires que Guizot atteint le chiffre de la moitié, plus un , et dût son orgueil philosophique s'en révolter, le plus transcendant de ses arguments sera toujours , auprès de cette majorité , l'argument du pot-au-feu.
Guizot est trop présomptueux pour ne pas mépriser les injures, et Thiers est trop insouciant pour s'en souvenir.
Hors des affaires, Guizot se sert du pouvoir parlementaire pour forcer la main du pouvoir personnel ; dans les affaires , il se sert du pouvoir personnel pour mater et réduire le pouvoir parlementaire.
Hors des affaires et membre de l'Opposition , Thiers dresse ses batteries contre le ministère sur le terrain des abus intérieurs, et lui fait pour le gêner dans sa marche, une guerre de croc-enjambe ; dans les affaires et ministre, il transporte le débat sur le terrain des relations extérieures , parce qu'il est maître là d'agir au large et presque sans contrôle , et de ne dire que ce qu'il veut.
Guizot surmonte les objections par sa ténacité, Thiers leur échappe par sa souplesse. Il glisse entre vos doigts comme une anguille visqueuse ; il faut le prendre aux dents pour le tenir.