‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 47 sur 63 · THIERS ET GUIZOT · texte numérisé non relu

THIERS ET GUIZOT

Guizot affirme ou nie ; Thiers ne dit ni oui , ni non.

Guizot , pressé, interpellé, acculé, se renferme dans le dédain d'une sèche et rogue dénégation , ou dans la superbe de son silence. Thiers défend trop longuement , à la manière d'un avocat, les moindres détails de ses anciens ministres , et comme d'autres orateurs veulent l'imiter, sans avoir son esprit , les débats législatifs dégénèrent en commérages.

L'un , plus spiritualiste , s'attache davantage au droit.

L'autre, plus matérialiste , s'attache davantage aux faits.

L'un croit à une sorte de morale , l'autre ne croit pas à grand chose.

Guizot, ministre ou non , ne vit uniquement que de la vie politique. Il a la force , la résolution , l'obstination , l'expérience d'un homme qui ne songe , à chaque instant de la journée, qu'à la même chose. Pour lui , le pouvoir est une affaire de tempérament presque autant que d'ambition.

Thiers ne rapporte pas tout au gouvernement et à la politique. N'est-il plus ministre , il vit en artiste , chauffe la vapeur, voyage à Naples, découd des momies et fait des histoires.

Guizot a plus de généralité dans l'esprit , Thiers plus d'étendue et de mouvement.

Thiers, comme un phosphose, brille et s'éteint. Guizot, comme une lampe de tombeau , ne jette qu'un feu sombre , mais brûle toujours.

Guizot prend quelquefois l'obscurité pour la profondeur et les grands mots pour les grandes choses. Thiers, quelquefois aussi, prend le clinquant pour l'éclat et le bruit pour la gloire.

Il y a toujours plus du philosophe dans Guizot. Il y a toujours plus de l'artiste dans Thiers. L'un s'imagine toujours professer dans une chaire, l'autre causer dans un salon.

Tous deux peut-être, les premiers journalistes de leur temps ; mais Guizot cultive plutôt le dogmatisme de la presse , et Thiers plutôt la polémique courante. L'un se plaît à ouïr le son de ses théories. L'autre groupe les occurences et les faits de chaque jour, autour de son système. Il se faufile et s'introduit par je ne sais quelles issues dans les redoutes de l'Opposition, et, quand elle sommeille, il met le feu à ses canons.

Comme écrivain politique, Guizot est plus goûté chez les étrangers que chez nous où les grâces de la forme sont préférées à la solidité du fond et où le style , c'est tout l'homme. Je ne parle pas de l'historien qui a des pages admirables, mais de certaines thèses et définitions obscures du méthaphysicicn et du publicisle.

Le génie , cependant , c'est la lumière ; ce qui n'est pas clair n'est pas français.

Thiers, et ceci ne le fâchera point, est, dans ses histoires, plutôt homme d'Etat qu'écrivain. II n'excelle ni par le plan et l'ordonnance , ni par le coloris , ni par la profondeur, ni par la concision. Mais il est singulièrement remarquable par la haute intelligence des événements , l'habileté du récit et la parfaite lucidité de son style. Il écrit un peu comme il parle , avec une abondance et un charme pittoresque.

Nul écrivain français ne l'a égalé pour la peinture des batailles , ni pour l'exposition des crises financières. 11 a raconté , dans l'histoire la plus populaire et la plus lue de nos jours , les grandes guerres de la Révolution , ses assemblées , ses constitutions , ses négociations et ses lois.

D'ailleurs, Thiers appartient à l'école fataliste, à cette école aride qui couvre les fautes et les crimes mêmes des gouvernements par l'excuse de la nécessité , qui ne reconnaît de droit , ni dans la nation , ni entre nations, qui étouffe le libre arbitre et qui jette la vertu dans le désespoir. Eh ! que nous importe l'histoire des faits passés , sans la moralité des faits pour l'instruction du présent et de l'avenir ?

Guizot a plus de méthode , d'enchaînement et de vigueur dans ses improvisations et dans ses discours; Thiers plus d'abandon et de naturel.

Guizot est éloquent dans la colère; Thiers dans l'enthousiasme.

Rien de plus grave que la diction de Guizot. Rien de plus charmant que le spirituel laisser-aller de Thiers.

Au bout d'un quart d'heure d'oraison , Guizot me fatigue. Au bout de deux heures , Thiers me délasse.

On n'est pas inquiet de Guizot, parce qu'il a son thème fait et qu'on sait qu'il ne s'en écartera pas. On n'est pas non plus inquiet de Thiers, parce qu'on sait qu'il se tirera toujours avec bonheur des excursions les plus lointaines et des pas les plus embarrassants.

Si le péril de la situation presse , Guizot remuera les fibres intéressées du chambrier bourgeois. En tel cas , Thiers sonnera sa fanfare, et vous le voyez apparaître aux extrémités du défilé un drapeau tricolore à la majn. C'est Bonaparte au pont d' Aréole.

Tous deux , pour résumer , ont eu la première place et ils ne l'ont pas remplie. Ils ont été à la tête de la nation et ils ne la conduisaient pas.

SAUZEÏ. 217

Tous deux ont été au-dessous de notre grandeur et de leur fortune.

Tous deux ont été les instruments aveugles de la Providence dont ils pensaient être les guides.

Tous deux, sous les dorures officielles de l'habit de cour, n'ont que trop souvent perdu jusqu'au sentiment de leur propre dignité.

Gens de petite guerre et de petite paix , ils n'ont su faire tenir la France devant l'étranger , l'un que sur le genou droit , l'autre que sur le genou gauche.

Diront-ils eux , ministres responsables , qui avaient juré de porter si fièrement le sceptre du 7 août, diront-ils comme Napoléon, après la bataille d'Austerlitz : i Français ! lorsque vous plaçâtes sur ma tête la couronne impériale , je fis serment de la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux. »

Hélas ! la France , cette noble France , étonnée aujourd'hui de sa solitude, se regarde elle-même, se cherche, s'interroge, et elle ne sait plus se comprendre ni se retrouver î

N'en pouvant faire une reine, ils en ont fait une marchande, et à la fin de la journée , retirée dans le fond de sa boutique , elle qui maniait des sceptres et des épées , la voilà qui compte et qui empile des gros sous !

M. Saazet.

M. Sauzct a ce qu'on appelle de beaux moyens , un organe sonore, un front ouvert, une inteUigence prompte et une élocution qui coule avec limpidité.

Sa voix est ample et elle enveloppe son auditoire. Il y a cependant quelques cordes sourdes dans son éclat , et ses désinences fatiguées tombent souvent avec la période.

M. Sauzet est doux , poli , affable , modéré. Il recherche la bienveillance des autres et il leur communique la sienne. Il a dans sa physionomie , ses sentiments et son langage , je ne sais quoi d'honnête et d'engageant qui vous charme et qui vous attire. Avec plus de science du droit et des affaires , il a presque les vives fleurs et le module cadencé d'un autre orateur , demi-dieu de la poésie. C'est M. de Lamartine fait homme.

La mémoire est l'agent principal de son éloquence ; à dix ans il récitait , mot pour mol , un chapitre de Téléraaque qu'il n'avait lu qu'une seule fois.

218 ÉLOQUENCE POLKTIQUE.

II peut , tout en parlant , supprimer des fragments entiers de discours et les remplacer par des morceaux nouveaux qu'il enchâsse dans le même tissu , aussi proprement que s'il les rattachait avec des épingles.

Il a l'esprit tourné en pointe , et les calembourgs lui viennent si familièrement dans la conversation que , lorsqu'il parle à la tribune, il faut qu'il les chasse devant lui, comme une mouche importune qui bourdonnerait à son oreille.

M. Sauzet est le type de l'orateur provincial. Sa parole bâillonnée rend du vent, et elle se gonfle plus qu'elle ne se remplit. Elle flatte l'oreille, mais elle ne va pas jusqu'à l'âme. On dirait qu'il a été gâté par la fréquentation de la cour d'Assises. Il prodigue , à pleines mains , les roses brillantes du langage , les vibrations d'harmonie , les épithètes ronflantes , les métaphores de collège ; rhétorique usée qui n'a plus guère de titre et de valeur dans le commerce de l'éloquence.

Ce n'est pas que je blâmerais M. Sauzet de recourir , devant le jury et en cour d'Assises , à ces moyens pathétiques , pour sauver des accusés. Ce spectacle d'une femme en pleurs qui embrasse les autels de la miséricorde et de la justice, ces cris déchirants des remords , ces belles tètes de jeunes hommes qui vont tomber sous le couperet du bourreau , comme les lis du printemps sous le tranchant de la charrue , l'innocence aux prises avec les terreurs du supplice, les incertitudes ténébreuses de l'accusation , ces lueurs du doute qui passent devant vous et qui brillent et s'éteignent, ces soupirs entrecoupés , ces lèvres balbutiantes, ces plaintes, ces supplications, ces attendrissantes images d'une jeune famille qui redemande son père , et qui va périr s'il périt, ou d'un vieillard couronné de cheveux blancs et qui se jette à vos genoux pour expier le crime involontaire d'un fils égaré : tout cela est pris dans la nature, tout cela a été beau dans son temps , tout cela fait encore de l'effet sur des jurés faciles à émouvoir, et sensibles , comme tous les hommes neufs , au charme de la parole et aux drames remuants de l'éloquence.

Mais à des députés , à ces convives rassasiés de délicatesses intellectuelles, à ces estomacs blasés , on ne doit présenter les mets oratoires qu'avec des assaisonnements piquants et nouveaux. Il ne faut pas que les spectateurs voient jouer de trop près les machines de la coulisse , de peur que leur illusion ne tombe. Il ne faut pas que le discours ait trop de pompe et sente le théâtre. Le grand art, pour un orateur parlementaire, est de savoir masquer l'art.

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