‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 48 sur 63 · SAUZET · texte numérisé non relu

SAUZET

On dit que M. Sauzet n'a pas de ppincipes , mais quel est donc, je vous prie, Tavocat plaidant qui ait des principes? Quand on a , pendant vingt ans de sa vie, travaillé dans le vrai et dans le faux , quand on a toujours recousu, le mieux qu'on pouvait, les trous des sacs des plaideurs par où s'échappent leur fraude et leur malice, voulez-vous , après cela , qu'on ait des principes?

Les gens de loi débitent toujours force belles phrases sur ce qu'ils appellent leur libre arbitre , en matière de plaidoirie.

Or, savez-vous à quoi se réduit le libre arbitre des avocats plaidants? Pierre fait un procès à Paul ; il prend vite un cabriolet à la course et il descend chez le plus fameux avocat de la ville qui lui dit : t Votre affaire vaut incomparablement mieux que celle de Paul. » Paul , qui n'a pris son cabriolet qu'à l'heure , arrive dix minutes après chez le même avocat qui lui dit : « Votre affaire vaut incomparablement mieux que celle de Pierre ; mais que voulez que j'y fasse? il m'est arrivé avant vous, j Je ne dis certes pas que l'avocat plaidant soit l'homme du premier venu , toujours, mais presque toujours.

On sait que les avocats plaidants ont dans l'une des poches de leur robe les raisons pour , et dans l'autre poche les raisons contre. Or , ils se trompent quelquefois de poche dans le courant de la plaidoierie, et c'est sans doute pour cela que leur conclusion ne s'accorde pas toujours parfaitement avec leur exorde. Ils ne savent trop comment se décider , et ils ne sont jamais bien sûrs d'euxmêmes. S'ils vous poussent une grosse argumentation , vous les tiendrez en échec avec une objection toute petite.

Tout leur fait question , tout leur est obstacle. Jetez , sous leur roue qui marche, un grain de sable, ils se baisseront pour le regarder, au lieu de passer outre.

Il nieront en plein soleil qu'il fasse jour, et, si vous vous mettez à rire , ils chercheront à vous le prouver.

Chose singulière ! Ces hommes qui, toute leur vie , n'ont étudié que le droit, doutent perpétuellement du droit.

La loi a presque toujours pour eux, deux sens, deux acceptions, double langage et double visage.

Ils voient moins les causes que les effets, l'esprit que la lettre, le droit que le fait, le principe que l'application , et le plan que les détails.

Il n'est pas de vérité si nette qu'ils ne ternissent , à force de la polir. Il n'est pas de patience d'oreille qu'ils ne lassent, à force de tourbillonner dans le flux de leur oraison. Il n'est pas de raisonnement , si puissant et si nerveux qu'il soit, qui ne perde entre

leurs mains, à force d'être pétri et retourné, son élasticité et sa vigueur.

N'allez pas croire qu'ils entreront tout de suite en matière , parce que vous leur aurez dit : « Eh bien , qu'attendez-vous donc , parlez ! » Il faut d'abord qu'ils plissent leur rabat , qu'ils posent leur toque sur l'oreille , qu'ils retroussent avec grâce les plis flottants de leur robe , qu'ils toussent , qu'ils crachent et qu'ils éternuent. Cela fait , ils préludent comme les musiciens qui accordent leur violon ; ou comme les danseuses qui battent des entrechats dans les coulisses , ou comme les sauteurs de corde qui essayent ïeur balancier. Ils se ploient et se contournent dans leurs salutations , et il leur faut un grand quart-d'heure de précautions oratoires, de phrases , de périphrases , de circonlocutions , d'allées et de retours , avant qu'ils ne se déterminent à vous dire enfin : Messieurs, voici de quoi il s'agit.

Malheureusement pour lui , M. Sauzet , du temps qu'il faisait fonction d'orateur , n'avait pas encore dépouillé sa robe du vieil homme, sa robe d'avocat plaidant. Il épuisait, bons ou mauvais, tous les moyens qu'il avait dans son sac. Il ne retenait pas assez l'intempérance de son argumentation. Il ne choisissait , il ne triait pas assez ses causes politiques. Il les plaidait toutes , excepté cependant celles , entendons-nous , qui pouvaient le compromettre un peu trop avec la majorité.

M. Sauzet ne sait pas écrire. Sa manière est celle des rhéteurs , flasque et ampoulée. Sa logique ne proportionne point toujours exactement ses conséquences à leur principe.

M. Sauzet , soit penchant d'esprit , soit imitation , soit calcul , est de l'école de M. de Martignac. Moins tempéré, moins gracieux , moins élégant , moins adroit que son maître , mais plus abondant , plus véhément , plus pathétique et plus coloré. Comme M. de Martignac , il pare avec adresse et évite le coup de lance. Il ne se laisse pas facilement désarçonner, et il glisse à terre plus qu'il n'y tombe. Comme M. de Martignac , il en est encore à l'adoration de ces formes représentatives et de ce constitutionnalisme creux et métaphysique qu'on appelle le gouvernement pondéré des trois pouvoirs. Comme M. de Martignac , pour dernier trait de ressemblance , M. Sauzet résume admirablement les opinions d'autrui et il se tire des discussions les plus tortueuses avec une sagacité, une délicatesse et un art qu'on n'a pas assez loués.

Quelle science profonde, quelle justesse d'esprit, quelle habileté de dialectique dans le débat qu'il conduisit sur la loi des mines ! Autant sa parole est pompeuse quand il pérore , autant elle est

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