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simple, élégante et belle quand il discute. Il n'oublie aucune grave objection, et il y répliquée l'instant même. Il ne craint jamais de s'enfoncer, parce qu'il sait où il va poser le pied. Il ne se laisse pas emporter aux personnalités de l'injure, et il ne substitue pas les épigrammes aux raisonnements, ni les bypolhèses aux réalités de la question. Son esprit conserve toute sa solidité et toute sa présence, et sa marche est toujours progressive, logique et ferme. M. Sauzet peut se consoler de ses chutes oratoires. Il sera, quand il le voudra, le premier disculeur d'affaires de la Chambre et qu'y a-t-il donc au-dessus de cela?
Je ne suis pas étonné qu'il ait dirigé le conseil d'Etat avec une si remarquable supériorité. Il fallait le laisser à la tête de ce grand corps de magistrature administrative. C'était-là son talent? C'étaitlà sa place ! Belle place ! Aussi , lorsque M. Sauzet sera tombé tout à fait, et qu'on n'en voudra plus au fauteuil de la Chambre, il faudra le nommer ou Président du Conseil d'Etat ou coadjuteur de M. Pasquier, avec un brevet de survivance.
Ajouterai-je que je ne crois pas avoir jamais entendu, depuis M. de Mariignac, un rapporteur plus intelligent et plus disert que M. Sauzet. Il doit cet avantage à la réunion des trois qualités qui constituent les rapporteurs éminents, savoir : la clarté, la mémoire et l'impartialité.
RI. Dapin.
Le caméléon qui change de couleur à mesure qu'on le regarde, l'oiseau qui fait mille crochets et qui s'échappe dans l'air, le disque de la lune qui se dérobe sous l'œil au bout du télescope, la nacelle qui, sur une mer agitée, descend et reparaît au sommet des vagues, une ombre qui passe, une mouche qui vole, une roue qui tourne, un éclair qui brille, un son qui fuit, toutes ces comparaisons ne donnent qu'une imparfaite idée de la rapidité des sensations et de la mobilité d'esprit de Dupin.
Comment parviendrai-je à esquisser sa disparate et changeante physionomie, et par où le saisir et le prendre?
Je vous dis , Monsieur, que si vous vous remuez toujours sur votre chaise, que si vous tournez à tout moment la tête, et que si vous ne posez pas mieux que cela, je vais briser ma palette et jcler-là mes pinceaux ! Vous voulez que je vous fasse ressemblant, n'est-ce pas? Eh bien, laissez-moi, de grâce, vous examiner pendant quelques minutes seulement. N'allez pas me gronder non
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plus si les proportions de votre visage ne sont pas toujours d'accord entre elles et si quelques-uns de vos traits grimacent. Je suis peintre, et pour imiter la nature, je dois faire le tableau conforme au modèle.
Dupin est auteur, avocat, magistrat, président, orateur et diseur de bons-mots.
Il n'est pas doué de cette faculté d'investigation patiente et appliquée qui creuse une matière et qui arrive profondément jusqu'aux sources des principes. Il voit de près, juste et vite; il ne voit pas de loin et longtemps. Il a la philosopbie de l'expérience, il n'a pas la philosophie de l'invention. Il ne sait pas créer, il arrange. Il broche un manuel comme il bâcle une Charte ! Il ne composerait pas un livre.
Avocat, il plaidait d'une manière vive, acérée, heurtée, saccadée, avec habileté, mais sans méthode, avec force, mais sans grâce. II portait le respect, jusqu'à la superstition, pour la toge et les perruques de l'ancien parlement. Il se montrait très-entêté sur ce qu'il appelait les prérogatives de son Ordre, et vous l'eussiez vu prêt à se dévouer, à mourir s'il l'eût fallu, pour la défense de sa toque et de son rabat, ce qui est assurément fort héroïque. Il compulsait Justinien pour y trouver des apophthegmes; l'histoire, pour y ramasser des citations, et les vieux auteurs , pour en extraire des rébus , et il mêlait le tout avec des hilarités de son cru, ce qui en faisait un assaisonnement piquant et singulier. Brusque, impétueux, inégal, allant par bonds, cnfdeur d'anecdotes, prodigue de saillies, il amusait l'auditoire, le barreau, les juges et les clients.
Procureur général de la cour la plus grave de France , Dupin n'a gardé de son talent d'avocat que le côté sérieux et solide. Il ne possède pas la vaste érudition de Merlin , ni les trésors de sa iurisprudence, ni son argumentation déliée et un peu subtile. Mais il a une raison droite, un jugement sûr, et ses réquisitoires sont des modèles de clarté, de précision et de logique. Il est légiste plutôt que législateur, amoureux des textes plutôt que de l'esprit. S'il y a deux interprétations, l'une philosophique, l'autre vulgaire, c'est la vulgaire que , par instinct, il choisira. Il a beaucoup de sens judiciaire et peu de génie. Mou , inconsistant et presque lâche dans les causes politiques, mais dans les causes civiles , ferme , progressif, impartial et digne.
Président de la chambre , Dupin avait de grandes qualités et quelques défauts. Il savait les précédents et la jurisprudence. Il appliquait avec sagacité le règlement, et il maintenait les privilèges
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parlementaires contre les empiétements des ministres. Debout, ses yeux faisaient la ronde sur tous les points de la'sallc. Il régentait, comme un pédagogue, les députés bruyants et indociles, et il leur donnait de temps en temps sur les doigts de bons coups de martinet.
Personne ne débrouillait mieux que lui le fil des pelotons législatifs. Si, par hasard, une question tombait entre les mains d'orateurs confus et embarrassés qui la hérissaient d'amendements , de sous amendements, de distinctions et de sous distinctions, et qui, ne pouvant plus la comprendre, la laissaient là, Dupm la ramassait, la nettoyait et la dévidait. Il lui restituait son sens, son économie, ses divisions, son principe et ses conséquences. Il résumait admirablement les débats, et il exposait avec tant de netteté l'ordre logique de la délibération , que les moins clairvoyants s'y reconnaissaient et disaient : C'est cela!
Si quelque député malencontreux s'approchait trop près de lui, il se roulait comme un hérisson , et les ministres eux-mêmes n'osaient pas se frotter à ses piquants. Si quelque orateur novice débutait au milieu des causeries et se retournait pour réclamer le silence, Dupin lui jetait, pour toute réponse, un sarcasme désolant, qui étourdissait le pauvre homme et vous le tuait. Non pas que Dupin fut méchant , mais il oubliait quelquefois qu'il présidait, et quand un bon-mot le démangeait, il fallait qu'il se grattât.
Dupin a des qualités très-remarquables comme improvisateur. Sans doute son éloculion n'est pas aussi savante de méthode, aussi haute de pensée, aussi pure de forme que celle de Berrycr, mais elle est peut-être plus substantielle, plus animée et plus pittoresque. Vues à la loupe du goût, les saillies oratoires de Dupin paraissent un peu raboteuses, mais à dislance elles saisissent par leur naturel et par leur grossièreté même. Il tire ses comparaisons des choses communes, des habitudes de la vie, des usages, des mœurs, des termes de droit et des façons de parler proverbiales, et il fait rire ses auditeurs d'un rire franc et national. 11 a parfois l'éloquence du gros bon sens, et il l'a d'une manière neuve, rare, originale, admirable.
Vif, bouillant, plein de feu, il électrise une assemblée, il ne la laisse pas respirer, et lorsqu'il entre dans une bonne cause et quil est en veine , il la suit avec une vigueur et une précision étonnante. Alors toutes ses idées s'enchaînent, tous ses mots portent, toutes ses preuves se déduisent l'une de l'autre. Alors il est nourri, pressant, nerveux, concis et d'une éclatante lucidité. Alors Dupin est comparable à tout ce qu'il y a de plus rationnel parmi nos dialecticiens et de plus véhément parmi nos orateurs.
Malheureusement Dupin est souvent inégal, et il tombe dans le trivial et le bas. Son imagination le domine. Si quelque bon mot passe devant lui pendant qu'il gesticule à la tribune, il l'attrape à la volée, et le prenant par le milieu du corps, il le lance sur la Chambre, au risque de blesser la première tête venue.
Il a plus de virilité dans la parole que dans les principes, plus de puissance d'argumentation que de jugement, et plus d'indépendance de tète que de cœur.
Ces sortes d'orateurs, genre rare à ce point-là surtout, sont des hommes d'entrain et qui ne parlent jamais mieux que lorsqu'ils parlent à la minute. Ils se trémoussent, ils se frottent sur leur banc et ils prennent feu comme une allumette chimique.
Le voyez-vous, cet inflammable orateur, qui entre brusquement dans la salle! 11 s'assied, il se lève, il s'agite, il se démène, étend la main , monte à la tribune et pérore. Ne lui demandez pas pourquoi il a commencé. Ne lui demandez pas surtout comment il finira. Est-ce que vous devez-vous étonner s'il parle pour et s'il vote contre? Est-ce que vous ne savez pas qu'il s'abandonne au courant de ses inspirations, sans se douter où elles l'entraînent? Il part , et chemin faisant, il bat les buissons pour y fureter des arguments. Chasseur hardi, vous le cherchiez des yeux sur la montagne , et le voilà qui s'amuse dans un pré à cueillir des fleurs. Puis il repart, va, vient, s'égare , se retrouve et disparait. Fiezvous donc à ces politiques inconstants que leurs amis du matin ont le soir pour adversaires, à ces étranges logiciens qui posent un principe et qui reculent devant ses conséquences, à ces esprits légers qui voltigent après une image, et qui tournoient sur euxmêmes comme la feuille légère , au gré du vent qui souffle et qui les emporte !
Dupin a la voix pleine , grave , sonore , accentuée dans le médium, quelquefois forte et entraînante. Son visage est couturé, tacheté , haché, plissé ; mais quand cette physionomie est en mouvement , que la passion l'anime et que l'argumentation la contracte , elle ne manque ni d'élévation ni de noblesse. Ses yeux caves pétillent de feu, ils brillent au fond de leur orbite, comme deux petits diamants , et vraiment , je n'appelle pas cela un homme^laid.