LAMARQUE
serait trahir la patrie et la jeter dans un combat inégal où le grand nombre l'emporterait. C'est aux guerres de cette nature qu'on peut appliquer l'axiome ; Dieu est ioujo.urs pour les gros bataillons ; mais quand l'esprit qui vivifie , anime une armée ; quand pleine d'enthousiasme , comme celle de Gustave-Adolphe , ou brûlant du saint amour de la patrie , comme celle des Polonais , elle se présente sur le champ de bataille invoquant la victoire ou la mort, elle triomphe du nombre. Ayons donc une foi politique , et combattons pour elle; comme celle de l'Evangile, cette foi transportera les montagnes. (Nouvelle adhésion.) Malheur à celui qui ne la sent pas fermenter dans son sein ! Il est inhabile à nous conduire , et incapable de nous comprendre.
I En approuvant le dernier acte de notre ministère , qui ne trouvera jamais sur nos bancs une opposition systématique, je ne puis que blâmer, que déplorer sa conduite envers l'Italie , la Belgique, et surtout la Pologne. C'était pour la sauver, disait-on à Bruxelles, disait-on à Paris , qu'on avait donné le trône à Léopold. L'Angleterre n'avait voulu y consentir qu'à ce prix. Alors , oh ! alors, nous aurions applaudi à la politique de notre ministère; alors nous nous soumettrions sans murmurer au sacrifice qu'elle nous impose. Quel est le français qui ne donnerait une partie de son patrimoine , une partie de son sang pour sauver cette héroïque nation?
j> Quel est le Français chez qui le nom de polonais n'excite à la fois l'admiration , les regrets et l'embarras d'un remords? Ils ont
tout fait pour nous! un si grand nombre est mort pour nous!
Mais on nous abuse. Si cette généreuse résolution était prise, on l'annoncerait avec empressement , on la proclamerait avec éclat , et l'on ne parle que de médiations refusées et de nouvelles médiations ofl'ertes.
» Elle s'accomplira donc cette funeste prédiction faite à cette tribune par M. le ministre des affaires étrangères , à ce qu'on dit, car je ne l'ai pas entendu.
» Ils doivent périr, les Français du nord ! et comment pourrontils résister, lorsqu'oubliant le grand nom de Sobiesky , l'ingrate Autriche désarme leurs guerriers, lorsque notre ministère souffre que la Prusse nous interdise le passage sur son territoire , lorsqu'il souffre qu'elle fournisse vivres , munitions, ingénieurs, pontons aux Russes, qui, sans ce secours, auraient eu leur ligne d'opérations coupée ; lorsqu'il calme , au lieu de l'exciter , l'ardeur belliqueuse des Persans et des Turcs, qui auraient pu faire une si heureuse diversion. Aussi nous aurons dépensé 1,500
millions, nous aurons réuni cinq cent mille soldats , pour qu'ils assistent l'arme au bras à l'exécution des patriotes italiens, à l'intronisation d'un prince anglais et aux funérailles d'une nation amie.
» Vous ne vous associerez pas à de pareils actes ; vous n'approuverez pas un système qui prépare à l'histoire des pages semblables à celles des premières années de Louis XV. Vous amenderez donc, vous corrigerez une adresse qui ne contient pas les vrais sentiments de la France. (Une vive agitation succède à ce discours.)
Interpellation de M. Mauguin. (Séance du 19 septembre 1831.)
« Messieurs , lorsque du côté où j'ai l'habitude de siéger {écoutez, écoutez!) une voix s'élève, pour vous parler des affaires extérieures , on croit assez facilement qu'elle vient vous demander la guerre. Moi-même, à la dernière session, j'ai plusieurs fois tenu ce langage ; mais tout change, et les questions de paix et de guerre sont , comme toutes les questions politiques , des questions de circonstances.
» Il y a plusieurs mois nous avions des alliés à soutenir, à défendre , et l'offensive pouvait présenter pour la France des avantages. Aujourd'hui nous sommes seuls en Europe , seuls et réduits à nos propres forces.
j Désormais , il ne peut donc plus être question pour nous de prendre l'initiative de l'attaque ; il n'est plus question pour nous de la guerre , qu'autant qu'on viendrait nous la faire.
» Aussi je ne viens pas vous proposer de prendre un parti sur cette grave question. Je viens seulement examiner la conduite du ministère', et voir quelles en sont, pour notre situation intérieure et notre situation extérieure , les conséquences probables.
» Il y a un mois, dans l'adresse délibérée par vous , en réponse au discours de la couronne , vous avez exprimé toute votre sympathie pour la Pologne ; vous avez demandé que des mesures fussent prises pour la sauver : la Pologne est tombée , et je viens demander au ministère s'il a fait ce qu'il devait faire pour la soutenir, si la chute de Varsovie ne doit pas être imputée à sa négligence ou à sa politique.
> Je sais que toutes les fois qu'il s'est agit delà Pologne, le ministère n'a pas manqué de vous dire : prendre sa défense , c'est la guerre générale; quatre cents lieues nous séparent de la Pologne, il faut passer sur les nations germaniques pour arriver à elle. Que voulez-vous faire? Comment aider de nos armes ceux qui déjà
uiUGum. 255
nous défendent conlrc l'empire qui maintenant médite de nous attaquer? Ce que vous pouviez faire ! J'ignore comment des hommes investis de la confiance du prince peuvent faire une pareille question. Pour aider la Pologne, pour la sauver, vous aviez plusieurs moyens. [Marques d'attention.)
» D'abord la reconnaissance , qui aurait doublé son courage , et qui lui aurait ouvert, à travers la Prusse, des communications avec le reste de l'Europe. Vous pouviez proposer votre médiation et intervenir entre la Russie et la Pologne. Vous pouviez , par des secours secrets , lui faire passer des armes ou des subsides ; vous pouviez plus. [Rumeurs au centre.) Pourquoi des secours secrets ? N'aviez-vous pas les mers? Ne pouviez-vous pas , par vos flottes , parcourir la Baltique et la mer noire? (£'a;c^amaa'on dans plusieurs parties de la salle.) Les Polonais ne pouvaient-ils pas s'emparer d'un port et se mettre en communication avec vous? [Au centre : Ohyohl^
» Pourquoi donc ces signes d'incrédulité? Quand toutes les provinces jadis polonaises étaient insurgées, est-ce qu'elles ne communiquaient pas aux mers? Est-ce qu'alors une flotte française et le pavillon tricolore n'auraient pas augmenté toutes les forces de l'insurrection dans toute l'ancienne Pologne? Est-ce que vous n'auriez pas sauvé Varsovie , si vos flottes , pénétrant dans la mer noire, avaient porté la dévastatation dans le sein d'un empire alors attaqué de toutes les manières? [Les rumeurs continuent.)
> Peut-être direz-vous que vous ne vouliez pas vous mettre en guerre avec la Russie... J'accorderais encore ce système? Que deviez-vous donc faire alors? Quelles sont donc les causes de la chute de Varsovie? Ne serait-ce pas par hasard les secours que la Prusse a constamment accordés à la Russie? N'est-ce pas parce que la Russie a pu asseoir son armée sur la frontière prussienne , qu'elle y a trouvé des armes, des approvisionnements de toute espèce, que l'armée de Paskéwich a pu rester pour attaquer Varsovie, et qu'elle n'a pas été forcée de se retirer?
» Que devicz-vous faire? Vous deviez demander compte à la Prusse de sa neutralité perfide, lui dire de respecter les droits des nations, et que , dès qu'elle avait proclamé une neutralité prétendue, elle devait la respecter. Quel eût été l'effet de ce langage? Aurait-il par hasard excité une guerre générale dont vous ne vouliez pas?
» Qu'avcz-vous donc fait en Belgique? Vous avez]déclaré que vous ne souffririez pas l'intervention des bataillons prussiens, et la Belgique a été respectée, et la Prusse n'a point armé, [et la seule fois
que vous ayez tenu le langage d'une grande nation , il a été suivi du succès.
» Si le même langage avait été tenu pour la Pologne , il aurait été suivi des mêmes effets. La neutralité prussienne n'eût pas servi à masquer de perfides attaques, et la Pologne existerait encore.
» Ce n'était pas seulement l'intérêt de la Pologne qui devait vous exciter à vous plaindre de la Prusse. Avez vous oublié que , nous-mêmes , nous fûmes offensés dans notre honneur national , que nos dépêches n'arrivaient pas , que les Français étaient emprisonnés, vexés, sans que la voix de notre diplomatie osât les soutenir?
> Ainsi , au lieu de tenir le langage qui vous appartenait comme représentants d'un grand peuple , vous avez souffert que la Prusse attaquât la Pologne et insultât en même temps le nom français.
j Et vous l'avez souffert sans avantage pour la France, avec perte pour la Pologne! Votre politique, en admettant que vous n'eussiez aucune sympathie pour la cause polonaise , ne devaitelle pas être de faire durer sa lutte glorieuse , d'encourager ses généreux efforts? Vous deviez, pour vous-mêmes, dans votre intérêt, soutenir la révolution polonaise qui vous défendait, comme la Prusse devait se hâter d'éteindre le foyer de liberté qui la menaçait.
» Mais , Messieurs , la question n'est pas de savoir comment le ministère pouvait aider la Pologne; mais de savoir pourquoi, dès le principe , il a manifesté l'intention de l'abandonner à son sort ; pourquoi, dans les discours de la tribune, on nous la représentait comme destinée à périr, lorsque, dans le discours de la couronne, on tenait un langage contraire.
» Si le ministère avait réellement voulu sauver la Pologne , quel devait être son premier acte ? Ne pouvait-on pas chercher à la Russie des ennemis? ne pouvait-on pas contracter des alliances avec la Turquie , avec la Perse même? ne pouvait-on pas menacer la Russie de divers côtés, et, par cela même, la forcer de traiter avec Varsovie ?
> Qu'a-t-on fait? un ambassadeur français passe des notes au divan : il veut que le divan se décide ; à l'instant même , et sur la plainte de la Russie , l'ambassadeur est révoqué.
» On dit même que , pour la plus grande mystification du ministère , des lettres auraient été produites , dont les dates n'étaient pas réelles. Cette affaire , sans doute , ne tardera pas à s'expliquer.
MAUGCl?». 255
j Quant à moi , j'ai une réparation à accorder à l'ambassadeur qui a si dignement soutenu l'honneur de la France. Sans avoir aucunement attaqué son caractère , j'avais demandé qu'on le remplaçât par un homme nouveau et sans précédents : je me trompais; j'avais tort. M. le général Guilleminot s'est conduit comme il le devait, et a mérité la reconnaissance de la nation. Mais voyez le mauvais effet que son rappel a produit en Pologne?
» Sur la demande de la Russie , notre ambassadeur est brusquement rappelé ; c'est le Moniteur qui annonce sèchement son rappel : l'ambassadeur n'est pas autrement prévenu. C'est une note par lui passée au divan qui est la cause de son rappel. Voyez alors la Pologne abandonnée se plaignant qu'on la sacrifie.
» Mais ce n'est pas là le plus grave reproche que mérite le ministère.
» On refuse à la Pologne des hommes , de l'argent et même la garantie d'un emprunt; on lui dit : ne comptez pas sur nous.
» A en croire les agents polonais , et la situation de leur patrie ne peut pas faire douter de leur honneur, des choses plus graves, des choses honteuses ont eu lieu. Au moins les Polonais resteront avec leur courage , et l'on sait ce que c'est que le courage polonais !...
j Eh bien , ce courage, on aurait voulu l'éteindre, ou, si l'on n'a pas voulu l'éteindre par le fait, on l'aurait compromis , on l'aurait empêché de sauver cette malheureuse patrie pour qui tous s'étaient dévoués.
» On rapporte que , le 25 juin ou le 7 juillet , pour la première fois , le ministère français se déclara favorable à la cause polonaise ; on ne lui demande que deux mois , et elle va entrer dans la grande famille; son sort se décide, le mois de juillet pour elle sera celui du triomphe, celui delà reconnaissance de sa nationalité par tous les cabinets de l'Europe.
2> Ce qu'on lui demande, c'est de ne pas compromettre son sort dans une bataille générale ; c'est d'attendre, de ménager ses forces ; et l'avis parvient au généralissime en même temps de Londres par l'intermédiaire de notre ambassadeur : et la Pologne , croyant aux promesses de notre diplomatie s'abandonne elle-même, et on laisse à l'armée russe le temps de passer la Vistulc. Varsovie est
cernée, elle est assaillie; Varsovie succombe ! Et maintenant ,
dit-on, l'ordre règne dans Varsovie!!! (Sensation.)
> Et maintenant, comme on l'avait prédit, les Polonais meurent.
> Ainsi , c'est sur nos promesses qu'ils auraient compté; c'est nous
qui les aurions empêchés de tenter la victoire ; c'est nous qui les aurions désarmés devant l'ennemi , et ils pourraient nous accuser de leur défaite. Ah! du moins, 3Iessieurs, qu'ils n'en accusent point la France; ce n'est point elle qui fut coupable! {Approbation à gauche.)
» Ministres ! vous avez à rendre compte au pays de ce que vous avez fait pour les malheureux Polonais. Est-il vrai que vous leur ayez recommandé de ne point tenter de nouveau le sort des combats?
> Est-il vrai que vous leur ayez promis que dans le mois de juillet ou dans le mois d'août au plus tard , ils seraient reconnus par la France au moins ? Est-il vrai que , sur cette parole , ils aient voulu, en effet, retarder l'heure qui pouvait être définitive , et que tous leurs efforts n'aient tendu qu'à prolonger leur lutte ?
> Vous avez aussi à nous dire pourquoi vous n'avez point fait cesser les hostilités avouées de la Prusse ?
» Vous n'avez point le prétexte de tenir ici le langage que vous avez tenu dans une autre circonstance , et de vous excuser sur l'éloignement. Vos armées touchaient aux frontières des provinces prussiennes ; vous ne pouvez point prétexter la distance.
> Bien plus, vous aviez déjà des exemples ; vous saviez ce que la Prusse avait fait quand vous vous étiez expliqués franchement à l'égard de la Belgique.
> Je vais encore plus loin : l'Autriche elle-même violait la neutralité, et vous avez négligé de tenir le langage qui convenait à l'honneur, à la dignité, à l'intérêt perpétuel de la France.
» Mais, maintenant, que faites-vous pour sauver de la vengeance des vainqueurs le reste des héros qui sont encore à Varsovie , ou qui errent dans les plaines de la Pologne ? Quel agent français avezvous envoyé pour tenir un langage digne de la France , et sauver les Polonais de la vengeance des Russes? Quels navires français ont paru dans les mers de la Baltique pour recueillir ces familles fugitives à qui vous avez refusé des secours , et qui vous demandent aujourd'hui un asile?
» En un mot , dites ce que vous avez fait et ce que vous voulez faire pour soutenir, non plus la nation polonaise , puisque vous l'avez laissée périr, mais pour sauver ses restes de' la clémence des vainqueurs! (Mouvement.)