ODILON-BARROT
Fragment d'un discours de M. Odilon-Barrot ^ sur la pairie. (Séance du 12 octobre 1831.)
On avait aboli l'hérédité, et, pour soustraire les pairs à la nomination royale , un membre de la chambre proposait , dans un amendement , de faire élire par les collèges clecloraux des candidats parmi lesquels le roi aurait la faculté de choisir. M. Odilon-Barrot combat le projet ministériel , et appuie l'amendement.
» Messieurs , dit-il dans ce discours , il ne suffit pas d'écrire sur un papier : nous constituons une pairie , nous réunissons telles ou telles personnes, et nous inscrivons : ceci est un pouvoir modérateur; ceci est une chambre des pairs. La présence des mots ne signifie pas grand'chose en matière d'institution; il faut que les institutions se rattachent à des faits , qu'elles trouvent dans la nation une force qui les protège.
» Je suppose qu'il plaise à la couronne de faire entrer son conseil d'état en masse au Luxembourg , et de donner à chacun de ses membres un brevet de pair de France , de leur donner l'inamovibilité ; assurément on y rencontrerait de hautes capacités ; on trouverait des hommes qui ont fait leurs preuves de talent ; qui ont acquis des titres incontestables à la reconnaissance publique , soit dans la discussion du code civil , soit dans les hautes administrations.
» Les grandes capacités , les illustrations ne manqueront pas. Voilà donc une chambre constituée , au moins nominativement ; chaque membre a son brevet délivré par MM. les ministres.
» Croyez-vous que ce soit là une institution? croyez-vous que ce soit là le pouvoir modérateur que nous recherchons et que nous voulons constituer ?
L'orateur fait ressortir les avantages qu'il trouve à l'amendement , mais il avoue ensuite qu'il ne répond pas à toutes les difficultés.
» Les constitutions, en général, sont nées des circonstances ou de la nécessité; elles ont été enfantées au milieu des tempêtes; elles ont été imposées aux peuples ; ils s'y sont attachés, et elles ont reçu ensuite la sanction des temps.
> Mais nous sommes obliges de créer une constitution à priori, au milieu de discussions, et avant que nous nous soyons rattachés à une idée d'ensemble.
» Je sais que ramcndemcnl que nous discutons n'est pas à l'abri
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de toute espèce de critique. On peut lui reprocher , d'une part, d'affaiblir, par la candidature, la nomination royale, et d'autre part , de ne pas faire intervenir sérieusement le pays dans la nomination ; d'affaiblir ainsi le lien qui unit l'élu , soit au roi qui l'a choisi, soit au peuple qu'il représente.
» On a reproché encore à ce système de demander le pouvoir modérateur aux mêmes influences qui nomment les députés.
» Je n'insisterai pas, Messieurs, sur ces objections ; je m'abstiendrai de les combattre; j'en ai dit assez dans le cours de cette discussion pour faire connaître mes opinions particulières. Je les aurais formulées en amendements, mais je ne crois pas qu'un pouvoir modérateur se puisse constituer ainsi à l'improviste et isolément.
ï Je concevrais que le pouvoir modérateur fût le résultat d'un système entier de gouvernement; mais je n'admets pas qu'il puisse être le résultat d'une loi isolée. Ainsi , si l'on avait pu présenter à la chambre , dans son ensemble , le pouvoir municipal et départemental, l'institution qui est destinée (Sensation , interruption.)
7> Je sais. Messieurs, que mes paroles n'ont que bien peu de puissance ; je sais qu'elles ne résolvent que bien rarement les questions. Dieu veuille que l'expérience ne confirme pas bientôt ce que je vais dire! (Sensation.)
» Je pense, quant à moi, qu'un pouvoir constitué isolément , sans relations avec le reste de la constitution , n'a point d'avenir. (Mouvements divers.)
» Si vous voulez un pouvoir puissant, il faut voir où sont les forces, et d'où la vie peut venir. Si nous avions un pouvoir municipal et départemental organisé, si nous avions des',conseils généraux en exercice , des maires dont la nomination se rattache indirectement au mandat populaire; si nous avions tous ces éléments, qui dérivent d'une élection populaire, et qui cependant représentent une collection d'existences qui ont pour elle la durée et la perpétuité; savoir: la commune et le département; si nous avions, dis-jc, ces éléments de durée , de raison et de force, je crois que nous ne pourrions rien faire de mieux que d'en faire sortir le pouvoir modérateur; mais pourquoi abuser des moments de la chambre , en développant un système dont les éléments nous manquent? Pourquoi, lorsque nous sommes obligés de constituer, en 4831, le pouvoir modérateur, nous préoccuper des éléments créateurs de ce pouvoir , alors qu'ils n'existent pas , alors que les lois municipales et départementales sont encore en discussion , et
GARNIER-PÂGÊS. 239
que nous ne savons pas quel sera le résultat de la discussion de la chambre sur ces lois?
> Il faut donc , Messieurs, nous rattacher aux cléments existants ; c'est une nécessité , je la subis. Je voterai pour l'amendement de mes honorables amis, non pas comme le meilleur, mais comme ce que nous avons de meilleur possible aujourd'hui.
î Je voterai pour, non parce que je veux affaiblir la prérogative de la couranne , à Dieu ne plaise ! non que je la regarde comme une nécessité pour la garantie de la liberté , elle n'en a pas besoin; mais pour créer un pouvoir sérieux et non pas seulement nominal, qui puisse servir de point d'appui à la couronne, si, par un malheur que je ne veux pas prévoir, il arrivait jamais qu'elle entrât en collision avec le pouvoir électif. C'est dans cette seule prévision que je me rattache à l'amendement de mes honorables amis, et que je voterai en faveur de cet amendement. {Aux extrémités : Trèsbien ! très-bien !)
Garnier-Pagès.
Garnier-Pagès avait le plus rare des courages dans un pays où tout le monde est brave de sa personne , il était brave de sa conscience. Il eût , au besoin , sacrifié plus que sa vie , il eût sacrifie sa popularité.
Simple de manières , d'une vie intègre, et démocrate sévère sans être extravagant ; fidèle à ses antécédents , sincère , désintéressé , généreux, inoffensif, tel était l'homme moral et politique.
Orateur , il excellait par la sage économie de son plan , la souplesse de sa dialectique et la prestesse ingénieuse de ses reparties.
Il manquait peut-être un peu de cette vigueur haute, abondante et pleine qui soutient le discours, et qui ne laisse les adversaires, ni respirer, ni reculer sous la pression et l'accablement de son flux impétueux ; de cette émotion intérieure qui se communique aux autres, parce qu'on l'éprouve soi-même ; de cette imagination qui donne du corps à la pensée , et qui fit la fortune de tous les grands maîtres dans l'art divin de la parole ; enfin de celte véhémence, de cette action oratoire qui tient à la puissance des poumons et à la coloration du visage.
Mais dans une assemblée sérieuse, dans un gouvernement d'affaires , l'homme véritablement éloquent n'est pas celui qui a de l'éclat, de la passion, des larmes dans la voix, mais celui qui dis-
cute le mieux. Or, Garnier-Pagcs était un homme de discussion; c'était la raison même, assaisonnée d'esprit.
Garnier-Pagès avait un talent tout-à-fait parlementaire. Il ne disait que ce qu'il voulait dire , et, comme un nautonnier habile, il conduisait sa parole et ses idées à travers les écueils dont sa route était semée, sans faire naufrage, sans même y toucher.
Les hommes rassemblés, chambre ou peuple, aiment ce qui les éblouit, ce qui les émeut, ce qui les frappe, ce qui les entraîne. Ils ne tiennent pas assez compte de la justesse des pensées, de la propriété des termes, de renchaîneraent du discours. Garnier- Pagès ne séduisait pas les hommes légers , mais il plaisait aux hommes graves , car il était , dans ses oraisons, plus solide que brillant. Il ne s'attachait pas tant aux mouvements des idées qu'à leur suite , et à la pompe des mots qu'aux choses que ces mots expriment. Sa discussion était serrée et substantielle. Il déduisait nettement ses propositions les unes des autres, en commençant par les principales pour arriver aux secondaires, et ses raisonnements s'unissaient sans se confondre. Je n'hésite pas à dire, et, sous ce rapport, je crois un peu m'y connaître, que Garnier-Pagès était l'un des meilleurs dialecticiens de la chambre.
Sa conversation familière abondait en traits fins et épigrammaliques, sans être blessants. Il étincelait de gaieté et d'esprit.
L'immodestie oratoire qui, chez les autres, tourne à la superbe, chez lui tournait à la naïveté! Revenu sur son banc, il diminuait quelquefois par le badinage, l'influence qu'il venait de remporter à la tribune par sa haute raison. Mais n'est-ce pas le propre du léger Français de se gausser et de rire, et en tout sujet, même au plus fort du péril, même à l'heure de la mort!
Garnier-Pagès s'était mis à étudier, à ouverr, avec une ardeur infatigable, les matières de fiinance et d'économie politique. C'est ainsi qu'il passa les jours et les nuits à creuser la vaste et aride question des rentes. Ses deux discours ont fait époque. On peut dire qu'il y a épuisé la matière. Une clarté parfaite d'exposition, une grande sûreté de jugement, une science profonde de détails, une argumentation vigoureuse et précise , une habileté soutenue, une mesure d'idées , une circonspection de langage , une finesse de réplique qu'on ne saurait assez louer, voilà ce qui a captivé pendant plusieurs heures l'attentation de la chambre la plus inattentive, et l'on entendait ses adversaires eux-mêmes dire en sortant de la séance : « Jeune orateur d'une immense espérance ! futur ministre des finances de la démocratie! »
Sa pénétration, à la fois prompte et solide, ne se laissait ni
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abuser par les fausses promesses , ni éblouir par Ja pompe des grandeurs. Il voyait tout de suite, au fond des mauvais actes, les mauvaises intentions.
Dans la discussion des bureaux , il parlait sur tous les sujets, peu, mais bien , opportunément, clairement, positivement, sans phrases et sans emphase, sans colère et sans injures, et les ministres n'avaient pas d'antagoniste plus prompt, plus raide et plus embarrassant.
Garnier-Pagès et Guizot ont été, de notre temps, les deux seuls députés qui fussent en état de réunir, de discipliner et de conduire un parti. Odilon-Barrot est trop abstrait , Mauguin trop léger, Thiers trop insouciant, Jaubert trop emporté, Lamartine trop vague, Dupin trop mobile, et les autres ne le veulent ou ne le pourraient. Je ne dis pas que Garnier-Pagès et Guizot fussent intrigants, mais je dis qu'ils étaient habiles. Tous deux actifs et dispos; tous deux forts sur la statistique personnelle de leurs troupes; tous deux tacticiens consommés; tous deux se ménageant des intelligences dans le camp ennemi ; tous deux sachant dire à chacun la raison qui doit le déterminer; tous deux usant de stratagèmes imprévus; tous deux dans la Chambre, dans les bureaux , dans les associations , ailleurs , où que ce soit , pressés, possédés du besoin d'agir, de poser la question, de fondre les dissidences, de coaliser les volontés, d'organiser l'affaire et de mener leur monde. Tous deux excellents chefs d'opposition, si Garnier- Pagès eût pris un peu plus de la gravité de Guizot , et si Guizot eût pris un peu plus de la dextérité de Garnier-Pagès.
Mais, chose plus facile! Guizot conduit, la verge haute, son troupeau d'écoliers obéissants, tandis que l'extrême gauche est rebelle au frein , grondeuse, mutine et presque indisciplinable.
Comme on ne s'y soucie pas d'être simple soldat et que chacun veut être officier, chacun a le plaisir de s'obéir et de se commander, pourvu qu'il parvienne à s'entendre avec lui-même, ce qui n'arrive pas toujours.
Garnier-Pagès avait toutes les qualités qui eussent fait de lui un bon ministre; un coup d'oeil rapide, qui allait droit au fond des choses ; un jugement qui ne se laissait pas dominer par l'imagination ; une dialectique vive , exacte et serrée ; un esprit fécond en ressources, prompt d'expédients , vaste dans l'organisation, actif et persévérant dans les moyens.
De même , en peu d'années, Garnier-Pagès, s'il l'eût voulu, se fût mis à la tête du barreau parisien. Il avait les qualités des avocats de nos jours, autant peut-être que celles d'un orateur ; une
pénétration laborieuse, une rare intelligence du droit, une facilité merveilleuse d'argumentation, une riposte naturelle et soudaine, une logique enchaînée, une grande solidité de jugement.
Ce qui me surprenait le plus en lui , c'était son aptitude éminente pour les affaires, aptitude telle que Thiers lui-même ne l'eût pas surpassé. Car si Thiers voyait plus vite et plus loin , Garnier-Pagès voyait plus juste.
fllanguin.
Allez à la Chambre, allez voir, et voir à votre aise cet orateur.
Vous le reconnaîtrez sans peine. C'est celui qui siège à l'extrémité des bancs de la droite, qui a une figure ouverte, des yeux fins et spirituels, un organe ferme et net , des gestes nobles , une récitation un peu emphatique.
Vous venez de le reconnaître , vous venez de l'entendre ; n'estce pas qu'il est l'un des trois parleurs d'esprit de la Chambre? Thiers nous éblouit par le prisme de ses facettes , Dupin par ses vives arêtes, et Mauguin par les lueurs soudaines de ses réparties.
Comme il cause bien ! Vous êtes de mon avis , n'est-ce pas qu'il cause bien? Il cause aussi bien qu'il parle. Il aime à jouter contre le premier interlocuteur venu. Il se fait le centre des députés qui bourdonnent dans la salle des conférences, et, ainsi qu'aux succès de tribune, il vise aux succès de couloirs.
N'est-ce pas aussi qu'il est très-accort de sa personne, et qu'il a des manières enjouées et liantes? Il captive, il séduit, il est aimable. J'aime Mauguin , quoiqu'il n'en veuille pas convenir, apparemment parce qu'il lui semble que lorsqu'on aime les gens , on ne saurait en dire trop de bien. Mais c'est-là les flatter et non pas les aimer, et moi , j'aime assez Mauguin , assez véritablement pour dire de lui tout ce que j'en pense : du bien et du mal, et certes, plus de bien que de mal, et je continue :
Il n'est pas aussi long, aussi diffus, aussi avocat que les autres avocats. Sans doute, il gâte quelquefois sa diction en voulant trop la soigner, mais sa phraséologie est plus déclamatoire dans le ton que dans les mots , dans l'accentuation que dans les idées. On peut surtout lui reprocher de préméditer ses effets oratoires, de laisser transparaître la trame de son discours et de ne pas s'abandonner assez à la nature. Du reste, il est précis dans ses exordes; il dresse bien les différentes thèses de son sujet; il les suit, il les
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pousse avec vigueur dans toutes leurs directions, et sa manière est savante et travaillée. Il est par-dessus tout habile.
Mauguin, par sa longue pratique du barreau, par la spécialité de ses éludes, par la trempe brillante et souple de son esprit, est propre à jeter de vives lumières sur toutes les questions de droit civil et criminel , de commerce , de douanes et de finances, et il sera , quand il le voudra l'un des députés les plus libres de la Chambre, comme il en est déjà l'un des plus diserts.
J'aime cette comparaison de Mauguin, car elle est belle : t Les lumières sont comme les fluides qui pèsent sur leurs bords. Elles cherchent toujours à s'étendre. »
Quelquofois, lorsqu'il s'anime, et que, chez lui, le naturel l'emporte sur l'art, il cesse d'être rhéteur, il devient orateur, il s'élève jusqu'à la plus haute éloquence. Alors il fait frémir, pâlir et pleurer sur les déchirements de la Pologne expirante. Il crie du fond de son cœur, il soupire, il se trouble , il vous émeut. Mais ces effusions de l'âme ne sont pas communes chez Mauguin, et elles n'échappent guère qu'à des orateurs plus vrais, plus fougueux et plus irréguliers. Mauguin est trop maître de lui-même pour trouver le pathétique, qui ne se rencontre que lorsqu'on ne le cherche pas. Mais il manie, avec un avantage décidé, le sarcasme poignant et l'ironie à l'âme fine.
C'est un rude interpellateur que Mauguin. Il est fécond , ingénieux, hardi , pressant. Il ne se laisse intimider ni par les ricanements , ni par les murmures. Il se refroidit de la colère de ses adversaires.
Je l'ai vu beau, lorsque, du haut de la tribune, il luttait contre Casimir-Périer, son redoutable ennemi. Le ministre, épuisé, hors d'haleine, lançait sur la tribune les éclairs de son œil de feu. Il bondissait sur son banc ; il brisait entre ses dents des exclamations entrecoupées de menaces. Mauguin, du coin de sa lèvre souriante, lui décochait de ces traits qui ne font pas jaillir le sang, mais qui frémissent sous l'épiderme. Il voltigeait autour du ministre et se posait en quelque sorte sur son front , comme le taon qui pique un taureau mugissant. Il entrait dans les naseaux, et Casimir- Périer écumait, frappait du pied l'arène, se débattait sous lui et demandait grâce.
Résumons l'homme.
Mauvais politique, par insouciance de conviction plutôt que par faiblesse de caractère , mais excellent orateur, quelquefois à l'égal des plus grands; par intervalles, éloquent, toujours plein, lucide, concis, ferme, incisif; esprit à ressources, étendu, péné-
trant, flexible , serein dans l'orage, maître de ses passions, moins poui' les réprimer que pour les conduire, et ne suspendant ses impatiences que pour mieux affiler et relancer les traits amortis qu'on lui jette; homme de grâce et de séduction, un peu présomptueux, avide de louanges et qu'on ne peut , pour tout dire en un mot, aimer fortement ni haïr.
Odîlon-Barrot.
Odilon-Barrot n'a pas, comme Mauguin, l'une de ces figures mobiles et ondoyantes qui tournent sans cesse sur elles-mêmes, et qui , reflétant l'ombre de la lumière, la force et la grâce, plaisent, lorsqu'elles sont peintes, par la variété des ornements, et par la vivacité hardie des traits et de la couleur.
Odilon-Barrot a plutôt la sagesse imposante et composée du philosophe , que les caprices et la fougue brillante des improvisateurs.
Sa raison, comme un fruit précoce , mais sain , a mûri «vaut l'âge. Il était, à vingt-quatre ans, avocat aux Conseils et à la Cour de cassation. Nicod était le dialecticien de sa compagnie, Odilon-Barrot en était l'orateur.
Moitié homme de palais , moitié homme politique, Odilon-Barrot avait déjà placé son nom, sous la Restauration, à côté des noms célèbres de l'Opposition , et la liberté le comptait avec orgueil parmi ses défenseurs.
Odilon-Barrot étudie peu et lit peu. Son esprit n'a d'activité et ne veille que dans les hautes régions de la pensée. Blinistre, il languit et se laisserait surprendre dans l'application. Il serait plus propre à diriger qu'à exécuter, et il excellerait moins dans l'action que dans le conseil. Il négligerait les détails et le courant des affaires , non pas qu'il y fût impropre, mais il y serait inattentif.
Il répand sa fécondation sur un sujet plus qu'il ne l'en tire. Il n'en recueille que la fleur, il n'en touche que les sommités. Il réfléchit plutôt qu'il n'observe.
Ce qui le frappe d'abord, dans un sujet, c'est l'ensemble, et cette manière d'envisager les choses lui vient de l'aptitude particulière de son esprit, de l'exercice de la tribune et des procédés de son ancien métier d'avocat à la Cour de cassation. Personne ne sait mieux que lui abstraire et résumer une théorie , et je regarde Odilon-Barrot comme le premier généralisateur de la Chambre. l\ possède même cette faculté à un plus haut degré que Guizot,
ODILOiN-BABROT. 245
qui ne l'exerce que sur certains points donnés de philosophie et de politique, tandis qu'Odilon-Barrot improvise ses généralisations avec une remarquable puissance sur la première question venue. Tous deux sont dogmatiques comme les théoriciens. Tous deux affirmatifs, mais Guizot davantage; car Guizot doute moins qu'Odilon-Barrot. Il prend plus vite son parti, et il mène une résolution tout droit à son but avec le vif et le raide de son caractère.
Odilon-BaiTOt est honnête homme, qualité que j'ai honte de louer et que cependant il faut bien que je loue, puisqu'elle est si rare. Pas meneur, pas intrigant et guère ambitieux. Sa réputation politique est belle et sans tache, et sa parole est toujours prête pour les causes généreuses , toujours au service des opprimés.
Odilon-Barrot a une physionomie belle et méditative. Son front vaste et développé annonce la force de sa pensée. Son organe est plein et sonore, et sa parole est singulièrement grave. Il a dans sa mise un peu de recherche qui ne lui mcssied pas. Sa pose a de la dignité sans être théâtrale , et ses gestes ont une simplicité noble.
Lorsqu'il parle , il anime, il accentue, il échauffe, il colore son expression, qui est froide et terne lorsqu'il écrit. Sa discussion est solide et savante, forte de moyens, suffisamment ornée et toujours dominée par sa haute raison. Il s'attache moins volontiers dans une cause, au point de fait qu'au point de droit. 11 le prend, le creuse, le retourne, et il en tire tout ce qu'il renferme d'aperçus neufs et de considérations larges et saillantes.
Sa méthode, toutefois, n'est pas sans défauts. Il s'embarrasse assez souvent parmi les lenteurs de son exorde. Il s'égare aussi dans l'étendue de ses pensées, et il renoue péniblement leur fil lorsqu'il se brise. De même il ne précipite pas assez ses harangues vers leur fin. Peut-être, au surplus , cela me choque-t-il plus qu'un autre , parce que j'aime par-dessus tout les discours substantiels et serrés. Je dois convenir cependant qu'Odilon-Barrot est plus abondant que diffus, et il y a du plaisir à aller avec lui à la chasse des idées, tandis que les rhéteurs vulgaires ne poursuivent et n'abattent que des phrases.
Odilon-Barrot est plus raisonneur qu'ingénieux, plus dédaigneux qu'amer, plus tempéré que véhément. Son regard ne jette pas assez de flammes. On ne sent pas assez sa poitrine se soulever et son cœur bondir contre l'oppression de l'arbitraire. Trop souvent sa vigueur s'affaisse et tombe, et son arme lui est lourde avant lia fin du combat.
Maître de ses passions et de sa parole, il calme en lui et autour
de lui la colère des centres et les soulèvements orageux de la gauche. Il prépare, il couvre la retraite dans les pas difficiles, avec l'habileté d'un stratcgiste consommé ; c'est le Fabius Cunctator de l'Opposition.
Arago.
Quand je dirais d'Arago qu'il est le plus savant des savants européens , je ne le flatterais pas beaucoup. Mais je lui plairai ; faiblesse de l'homme ! si je dis qu'il est un écrivain supérieur, et je dirai vrai. S'il n'avait pas voulu n'être que de l'Académie des sciences, il serait de l'Académie française. Car il possède les secrets de la langue aussi bien que les secrets des cieux.
Les savants, quand ils sont lettrés comme Ara go , initient la Chambre aux mystères de l'art ; ils comparent les divers produits de la fabrication ; ils évaluent avec plus de justesse, la dépense et la recette; ils sondent le terrain des expériences; ils déjouent les ruses de la spéculation ; ils dissipent les illusions de la présomption et de l'ignorance; ils disent ce qui est exécutable, ce qui n'est que probable, ce qui est impossible; ils mettent les financiers et les praticiens sur les voies de l'économie; ils apportent en quelque sorte sur le bureau les pièces du procès, décomposent la matière, font voir l'intérieur des corps, enseignent le jeu divers des machines , résolvent les problèmes , et illuminent toutes les parties d'une thèse. C'est ainsi que le savant rapport d'Arago sur les chemins de fer a remué plus d'idées que tous les projets des commissions et des ministres. Ce rapport est un chef-d'œuvre d'exposition et d'analyse.
Lorsque Arago monte à l'estrade , la Chambre, attentive et curieuse, s'accoude et fait silence. Les spectateurs des tribunes publiques se penchent pour le voir. Sa stature est haute , sa chevelure bouclée et flottante, et sa belle tète méridionale domine l'assemblée. 11 y a dans la seule contraction musculeuse de ses tempes une puissance de volonté et de méditation qui révèle un esprit supérieur.
A la différence de ces orateurs qui parlent de tout, sur tout et qui ne savent , les trois quarts du temps , ce qu'ils disent , Arago ne parle que sur des questions préparées qui joignent à l'attrait de la science l'intérêt de l'occasion. Ses discours ont ainsi de la généralité et de l'actualité, et ils s'adressent en même temps à la raison et aux passions de son auditoire. Aussi, ne tarde-t-il