‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 53 sur 63 · JAUBERT · texte numérisé non relu

JAUBERT

pas à le maitriser. A peine est-il entré en matière qu'il attire et concentre sur lui tous les regards. Le voilà qui prend , pour ainsi dire , la science entre les mains ! Il la dépouille de ses aspérités et de ses formules techniques , et il la rend si perceptible , que les plus ignorants sont aussi étonnés que charmés de le comprendre. Sa pantomime expressive anime tout l'orateur. Il y a quelque chose de lumineux dans ses démonstrations , et des jets de clarté semblent sortir de ses yeux , de sa bouche et de ses doigts. Il coupe son discours par des interpellations mordantes qui défient la réponse , ou par de piquantes anecdotes qui se lient à son thème et qui l'ornent sans le surcharger. Lorsqu'il se borne à narrer les faits , son élocution n'a que les grâces naturelles de la simplicité. Mais si , face à face de la science , il la contemple avec profondeur pour en visiter les secrets et pour en étaler les merveilles , alors son admiration pour elle commence à prendre un magnifique langage , sa voix s'échauffe , sa parole se colore , et son éloquence devient grande comme son sujet.

•Vanbert.

€ Orateur bilieux , acre , pétulant , irritable , agressif, aussi ardent pour le pouvoir qu'il le fut jadis pour la liberté ; fanatique , par fougue de tempérament, de tout parti qu'il servira, mais sûr, honnête , loyal , indépendant , courageux , tenace , se jetant seul et tète baissée dans la mêlée , et ne reculant pas devant le ridicule , qui est peut-être le plus réel et le plus effrayant de tous les périls français. »

Tel j'avais peint Jaubert en 1836, et j'ajoutai :

« Cet orateur n'est déjà plus une simple utilité, un choriste, une doublure. Son improvisation, il est vrai, n'est ni forte de pensées, ni remarquable par la généralisation philosophique , ni relevée par des figures, ni véhémente par l'action. Mais elle est pleine d'ironie , de verve et d'à propos.

> Il étudie avec un labeur intelligent et consciencieux les thèses de l'économie politique, et, sans être homme de l'art, il traite mieux que les gens de l'art , la matière des travaux publics dans ses rapports avec la législation.

> Il sert l'Opposition elle-même par la spécialité et la précision de ses connaissances , le piquant de ses révélations indiscrètes , la manière hardie et militaire avec laquelle il attaque les qucs-

lions et les bonnes vérités qu'il dit à tous les partis , y compris le nôtre.

i Jaubert est maintenant le porte-arquebuse de Guizot. L'un dogmatise , l'autre exécute ; l'un ordonnance la bataille, l'autre se pose en tirailleur et fait feu , souvent avant l'ordre.

» On peut dire qu'à eux deux ils régentent l'école. Pendant que Guizot, en capuchon et la robe retroussée , récite gravement les or émus de la doctrine, Jaubert remplit le terrible emploi de frère fesscur. Il fait sa ronde dans la Chambre et il sangle , à droite et à gauche , de bons coups de martinet.

î II est , comme son maître en pédagogie , pour les vieux us et coutmnes , et il n'aime pas les nouvelles méthodes. Napoléon est son héros , non parce qu'il était un homme de génie , mais parce qu'il était passablement despote et qu'il savait bien tenir sa classe. Car savoir bien tenir sa classe , Jaubert ne voit rien au-delà.

j> La classe finie et le martinet accroché derrière la porte, il sort ; vous l'abordez , vous ne le reconnaissez pas. Ce n'est plus le môme homme , c'est un commerce affectueux , c'est une élégante politesse de manières , c'est une facilité de mœurs douce et charmante.

» Jaubert a la parole alerte et réveillée , et il ne se le fait pas dire à deux fois pour monter à la tribune et pour laper sur ses adversaires. Né quarante ans plus tôt, il eut été, dans la Convention , un révolutionnaire de première force. Sa violence bouillonne et ne peut se contenir. Ses lèvres émincées , eu se pressant , distillent du fiel , et ses yeux noirs lancent des éclairs de colère. » Il est dur au frein , et , si peu que vous liriez la bride , il se cabre. S'il plait aux impétueux, il gêne les politiques. Il furète, bat les buissons , donne de la voix , fait la chasse pour luimême , et , mal dressé qu'il est , ne revient pas quand on l'appelle.

ï II gronde les siens, grommelle entre ses dents , mord ses adversaires , et il les mord crûment et sans édulcoration oratoire. Sans doute , il ne faudrait pas que la discussion parlementaire fût toujours sur ce ton là. Mais il n'y a pas de mal que , de temps en temps, une main un peu âpre déchire la toile derrière laquelle se jouent les farces politiques , et fasse voir les acteurs en déshabillé de coulisse.

» Jaubert brusque la question , et , lorsqu'elle en dévie , il la remet dans ses voies. Il interpelle les ministres et il les serre à la gorge dans un défilé si étroit , entre deux murailles si raides

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qu'il n'y a pas moyen de s'échapper et qu'il faut répondre oui ou non. C'est une moustique dont le bourdonnement continuel importune l'oreille. On a beau la chasser , elle revient. Elle voltige autour du banc de douleur, se pose sur le front et sur les mains des ministres , s'attache à leurs reins , suce leur sang et leur fait avec son aiguillon mille piqûres cruelles. Leur peau gonfle, ils se démangent, et la plaie s'envenime.

ï II fallait voir Jaubert , ardent à la poursuite de Thiers, et, tout couvert de poussière, baigné de sueur, le souffle anhélant, presser les talons du petit ministre et mettre déjà la main sur son bonnet de renégat. Thiers fuyait , à toute vitesse , dans les mille détours de son argumentation captieuse. Mais aussi par où prendre Thiers, qui glisse de tous côtés entre vos doigts? Comment pouvoir saisir ce Protée , cette apparence , cette ombre ? >

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