‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 8 sur 63 · ROBESPIERRE JUGÉ PAR M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE JUGÉ PAR M. DE LAMARTINE

€ Dans l'ombre encore , et derrière les chefs de l'Assemblée nationale constituante , un homme presqu'inconnu , commençait à se mouvoir, agité d'une pensée inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait en toute occasion la parole, et s'attaquail indifféremment à tous les orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il y remontait le lendemain; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, désavoué par tous les partis, disparaissant entre les grands athlètes qui fixaient l'attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais lassé. On eût dit qu'un génie intime et prophétique lui révélait d'avance la vanité de tous ces talents, la toute-puissance de la volonté et

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de la patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui disait dans l'âme : Ces hommes qui te méprisent l'appartiennent ; tous les détours de celte révolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, car tu t'es placé sur sa route comme l'inévitable excès auquel aboutit toute impulsion. Cet homme, c'était Robespierre.

3) Robespierre était le Calvin de la politique ; il couvait dans l'obscurité la pensée confuse de la rénovation du monde social et du monde religieux, comme un rêve qui obsédait inutilement sa jeunesse, quand la révolution vint lui donner ce que la destinée offre toujours, à ceux qui épient sa marche, l'occasion. Il la saisit. Il fut député du tiers aux étals généraux. Seul peut-être de ces hommes qui ouvraient à Versailles la première scène de ce drame immense, il entrevoyait le dénoùment. Robespierre n'avait rien, ni dans la naissance, ni dans le génie, ni dans l'extérieur qui le désignât à l'allenlion des hommes. Aucun éclat n'était sorti de lui , son pâle talent n'avait rayonné que dans le barreau ou dans les académies de province ; quelques discours verbeux, remplis d'une philosophie sans muscles et presque pastorale, quelques poésies froides et affectées , avaient inutilement afiiché son nom dans l'insignifiance des recueils littéraires du temps ; il était plus qu'inconnu, il était médiocre et dédaigné. Ses traits n'avaient rien de ce qui fait arrêter le i-egard, quand il flotte sur une grande assemblée; rien n'était écrit en caractères physiques sur cette puissance tout intérieure ; il était le dernier mot de la révolution, mais personne ne pouvait le lire.

» Robespierre était petit de taille, ses membres étaient grêles et anguleux, sa marche saccadée, ses attitudes affectées, ses gestes sans harmonie et sans grâce ; sa voix, un peu aigre, cherchait les inflexions oratoires, cl ne trouvait que la fatigue et la monotonie; son front était assez beau , mais petit, bombé au-dessus des tempes , comme si la masse et le mouvement embarrassé de ses pensées l'avaient élargi à force d'efforts; ses yeux, très-voilés par les paupières et très-aigus aux extrémités, s'enfonçaient profondément dans les cavités de leurs orbites ; ils lançaient un éclair bleuâtre assez doux, mais vague et flottant comme un reflet de l'acier frappé par la lumière; son nez, droit cl petit, était fortement tiré par des narines relevées et trop ouvertes ; sa bouche était grande, ses lèvres minces et contractées désagréablement aux deux coins; son menton court et pointu, son teint, d'un jaune livide comme celui d'un malade ou d'un homme cousumé de veilles cl de méditations. L'expression habituelle de ce visage était une scrénilc superficielle sur un fond grave, cl un sourire

indécis entre le sarcasme et la grâce. II y avait de la douceur, mais une douceur sinistre. Ce qui dominait dans l'ensemble de sa physionomie, c'était la prodigieuse et continuelle tension du front, des yeux, de la bouche , de tous les muscles de la face. On voyait en l'observant que tous les traits de son visage, comme tout le travail de son âme , convergeaient sans distraction sur un seul point, avec une telle puissance qu'il n'y avait aucune déperdition de volonté dans ce caractère, et qu'il semblait voir d'avance ce qu'il voulait accomplir, comme s'il l'eût eu déjà en réalité sous les yeux.

> Tel était alors l'homme qui devait absorber en lui tous ces hommes, et en faire ses victiir.es après en avoir fait ses instruments. Il n'était d'aucun parti , mais de tous les partis qui servaient tour à tour la révolution. C'était là sa force, car les partis s'arrêtaient; lui ne s'arrêtait pas. Il plaçait cet idéal comme un but en avant de chaque mouvement révolutionnaire, il y marchait avec ceux qui voulaient l'atteindre; puis, quand le but était dépassé, il se plaçait plus loin et y marchait encore avec d'autres hommes, en continuant ainsi sans jamais dévier, sans jamais s'arrêter, sans jamais reculer. La révolution, décimée dans sa route, devait inévitablement se résumer un jour dans une dernière expression- Il voulait que ce fût lui. Il se l'était incorporée tout entière, principes, pensées, passions, colères, et la forçait ainsi de s'incorporer un jour en lui. » [Histoire des Girondins.)

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