‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 10 sur 77 · MASSILLON · texte numérisé non relu

MASSILLON

grand Dieu ! et qu'oserais-je me promettre à moi-même ? J'ai cru si souvent qu'enfin mes résolutions allaient être constantes ; je me suis trouvé dans des moments de grâce et de componction si vifs et si touchants, et qui semblaient me répondre que ma fidélité serait éternelle, que je ne vois plus rien qui soit capable de me fixer, et qui puisse me faire espérer cette solidité de vertu , à laquelle jusqu'ici je n'ai pu atteindre. Laissez-vous toucher, Seigneur, au danger de mon état : le caractère de mon cœur me décourage et m'épouvante ; je sais que Tinconslance dans vos voies est un préjugé de perdition, et que vous maudissez, dans vos livres saints, les âmes incertaines et légères. Mais, Seigneur, tandis que je serai encore sensible aux saintes inspirations de votre grâce, j'essaierai encore de rentrer dans vos voies; et si j'ai à me perdre, j'aime encore mieux périr en faisant des efforts pour retourner à vous , ô mon Dieu ! qui ne permettez pas que l'âme qui vous cherche sincèrement périsse , et qui êtes le seul Seigneur digne d'être servi , qu'en cherchant une alTreuse tranquillité dans une révolte fixe et déclarée , et renonçant à l'espérance des biens éternels que vous préparez à ceux qui vous aiment. »

Nul orateur sacré n'égala jamais la pieuse éloquence de l'évèque de Clermont, dans ces invocations fréquentes que son ministère dirige vers le ciel au nom de son auditoire, dans ces dialogues, dans ces apostrophes qui tiennent toujours en haleine , et qui donnent à son éloquence un intérêt dramatique.

Vers la fin du sermon sur la Conception de la sainte Vierge , il rappelle, pour enhardir le courage apostolique de son ministère, que les grands de Jérusalem trouvaient de l'ambition dans les larmes et les prédictions de Jérémie. Puis il peint Louis XIV luimême avec autant de vérité que de mesure sous les traits de David. En lisant ce touchant morceau , on peut juger combien il était facile au monarque de se reconnaître dans une si frappante allégorie , et à quel point son cœur devait être profondément ému , en retrouvant dans les paroles de 3IassilIon le même langage que lui faisait entendre en secret sa conscience.

« S'il vous est permis , dit-il , de jeter quelques regards sur ce naturel heureux que vous avez reçu en naissant, c'est pour vous confondre devant Dieu d'y avoir trouvé une distinction malheureuse dans la science et dans les succès des passions. Qui suis-je donc , ô mon Dieu ! pour vouloir chercher dans mon cœur les raisons de vos miséricordes? Un infortuné que vos dons ont rendu

plus coupable ; un pécheur qui ai trouvé dans vos bienfaits mêmes la source de mes misères ; un monstre d'ingratitude qui ai pris plaisir d'allier tout ce qu'un naturel heureux peut donner de favorable pour la vertu , avec tout ce qu'une volonté corrompue peut donner de plus extrême pour le vice.... David , après les rigueurs de sa pénitence et les larmes de ses cantiques , ne voyait encore en lui que le violateur du lit nuptial. Son péché, depuis longtemps expié , reparaissait sans cesse à ses yeux comme une ombre importune : et ni l'éclat du trône , ni la prospérité de son règne , ni son zèle pour la majesté du culte , ni les louanges mêmes des prophètes qui semblaient avoir oublié sa faute pour ne se souvenir que de tant de saintes actions qui l'avaient depuis réparée , n'en avaient pu effacer le souvenir de son esprit et de son cœur ; Et peccatum meum contra me est semper. 0 Dieu! disait sans cesse ce roi pénitent, quand je me rappelle en votre présence la multitude de mes iniquités, les grâces dont vous m'avez toujours favorisé, lors même que je violais votre loi sainte avec plus d'ingratitude que de scandale, mon cœur se trouble, ma confiance m'abandonne, mes yeux ne voient plus avec plaisir tout cet éclat et toute celte grandeur qui m'environnent : Cor meum conturbatum est; dereliquit me virtus mea, et lumen oculorum meorum et ipsum non est mecum. Oui , Seigneur ! tous les plaisirs de la royauté ne sauraient plus égayer ce fond de tristesse que la douleur de vous avoir offensé laisse dans mon âme : Afjlictus sum. Toute la gloire de mon règne ne pourrait remplacer l'humiliation secrète que le souvenir de mes faiblesses me fait sentir devant vous : Humiliatus sum. Que vous rendrai-je , ô Seigneur ! pour toutes les bénédictions dont vous m'avez toujours prévenu? vous ne m'avez jamais abandonné dans mes égarements ; vous m'avez suscité des prophètes qui m'ont annoncé vos volontés saintes ; vous m'avez donné un cœur docile à la vérité ; vous m'avez toujours favorise contre mes ennemis ; vous avez multiplié ma race , affermi pour jamais le trône de Juda dans ma maison ; vous m'avez rendu redoutable à mes voisins et chers à mes peuples; que vous rendrai-je , Seigneur, pour tant de bienfaits? et mes larmes pourront-elles jamais suffire pour expier mes excès , ou pouj* reconnaître vos grâces? quid retribuam Domino, pro omnibus quœ retribuit mihif C'est ainsi que David persévéra jusqu'à la fin , et fit du souvenir continuel de son péché toute la sûreté de sa pénitence. »

Massillon , qui parlait avec tant de courage à Louis XIV, fut ap-

Page 1