MASSILLON. 7S
buts de vos passions et de votre vie? et c'est comme si vous lui disiez : Seigneur, tant que je serai propre au monde et aux plaisirs , n'attendez pas que je revienne à vous et que je vous cherche : tant que le monde voudra de moi , je ne saurais me résoudre à vouloir de vous : quand il commencera à m'oublier, à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage , alors je me tournerai vers vous ; je vous dirai : Me voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le monde rejettera , et qui sera même triste de la triste nécessite où il se trouvera de se donner à vous : mais jusque-là n'attendez de moi qu'une indifférence entière et un oubli parfait : au fond vous n'êtes bon à servir, que lorsqu'on n'est plus soi-même bon à rien : on est sur du moins qu'on vous trouve toujours ; tous les temps vous sont les mêmes : mais le monde , après une certaine saison de la vie , on n'y est plus propre ; et il faut se hâter d'en jouir avant qu'il nous échappe , et tandis qu'il est encore temps» Ame indigne de confesser jamais les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec tant d'outrage ; et croyez-vous qu'alors il acceptera des hommages si forcés et si honteux à sa gloire , lui qui ne veut que des sacrifices volontaires, lui qui n'a pas besoin de l'homme , et qui lui fait grâce lors même qu'il accepte ses \œux les plus purs et ses hommages les plus sincères? »
Sur la fin du même discours , Slassillon presse vivement le pécheur de se convertir à Dieu.
t Vous craignez de ne pouvoir vous soutenir, mon cher auditeur. Eh quoi ! en différant de vous convertir, vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour; et en vous convertissant aujourd'hui , vous n'osez vous promettre qu'il vous soutiendra? vous comptez sur ses miséricordes en l'outrageant , et vous n'osez y compter en le glorifiant? vous croyez ne rien risquer de son côté en continuant à l'offenser, et vous vous en défiez en commençant de le servir? 0 homme ! où est ici cette raison et cette équité de jugement dont vous vous piquez si fort ! et faut-il que sur l'affaire de votre salut seulement, vous soyez un abime de contradictions et un paradoxe incompréhensible ?
» D'ailleurs, n'aurions-nous pas raison de vous dire : Commencez toujours , essayez si en effet vous ne pourrez pas vous soutenir dans le service de Dieu. La chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée? Est-ce qu'un homme que la tempête a jeté au milieu de la mer, et qui serait à la merci des flots, et sur le point d'un triste naufrage , ne tente pas premièrement
s'il pourra aborder au port à la nage , avant de se laisser submerger aux ondes? ne fait-il point d'efforts? n'essaie-t-il rien? se dit-il à lui-même , pour ne rien tenter : peut-être je ne me soutiendrai pas ; les forces peut-être me manqueront en chemin ? Ah ! il essaie, il fait des efforts , il combat contre le danger, il va jusqu'au dernier moment de sa force, et ne succombe enfin que lorsque , gagné par la violence des flots, il est forcé de céder au malheur de sa destinée. Vous périssez , mon cher auditeur ; les ondes vous gagnent ; le torrent vous entraîne , et vous balancez si vous essaierez de vous sauver du danger? et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous restent pour pourvoir à votre sûreté? et vous perdez à déhbérer un temps qui ne vous est laissé que pour vous dégager du péril qui presse, et oîi tant d'autres périssent à vos yeux?
> Mais enfin , je veux que dans la suite les difficultés de la vertu lassent votre faiblesse , et que vous soyez obligé de reculer. Toujours, auriez-vous du moins passé quelque temps sans offenser votre Dieu : toujours auriez-vous du moins fait quelques efforts pour l'apaiser ; toujours auriez-vous du moins consacré quelques jours à bénir son saint nom : toujours, ce serait du moins autant de retranché de votre vie criminelle et de ce trésor d'iniquités que vous amassez pour le jour terrible des vengeances; toujours vous seriez-vous acquis le droit de représenter à Dieu votre faiblesse, et de lui dire : Seigneur, vous voyez mes désirs et mon impuissance : que n'ai-je un cœur plus constant pour vous, ô mon Dieu ! plus ferme dans l'amour de la vérité , plus insensible au monde , et moins aisé à se laisser séduire ! Fixez, Seigneur, mes incertitudes et mes inconstances : ôtez au monde l'empire qu'il a sur mon cœur; reprenez-y vos anciens droits, et ne m'attirez plus à demi, de peur que je ne vous échappe encore. Les variations éternelles de ma vie me couvrent de honte, Seigneur, et font que je n'ose plus lever les yeux vers vous, et vous promelli'c une fidélité constante. J'ai si souvent trahi làdessus mes promesses, après vous avoir juré un amour éternel : ma faiblesse m'a si souvent fait oublier le bonheur de cet engagement , que je n'ai plus le courage de vous répondre moimême. Mon cœur m'échappe à chaque instant ; et mille fois , au sortir môme de vos pieds et les yeux encore baignés de larmes que la douleur de vous avoir déplu m'avait fait répandre, une occasion m'a séduit, et les mêmes infidélités, que je venais de détester, m'ont retrouvé comme auparavant , faible et infidèle. Avec un cœur si léger et si incertain , que puis-je vous assurer,