‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 11 sur 77 · MASSILLON · texte numérisé non relu

MASSILLON

pelé à prononcer son oraison funèbre. On connaît le trait sublime par lequel il commença.

« Dieu seul est grand , mes frères , et dans ces derniers moments, surtout, où il préside à la mort des rois delà terre; plus leur gloire et leur puissance ont éclaté , plus en s'évanouissant alors , elles rendent hommage à la puissance suprême : Dieu paraît tout ce qu'il est , et l'homme rien de ce qu'il croyait être. »

Dieu seul est grand, mes frères. Il ne nous semble pas , qu'eu égard aux circonstances , jamais orateur ait débuté d'une manière plus sublime.

Le discours n'est pas indigne d'un tel début , mais on y trouve en général plus d'éloculion que d'éloquence. Dans l'éloge funèbre, Massillon ne se retrouve pas tout entier ; il reste au-dessous de son art et de lui-même. Celte douceur persuasive et cette touchante insinuation qui le rendaient si puissant sur l'âme des pécheurs, n'ont pas assez de force pour le récit des grands événements. L'orateur qui retraçait avec tant de vérité les vains calculs et les troubles cruels des consciences égarées , dessine faiblement les caractères. Il connaît bien ce fond de faiblesse et de corruption qui se cache dans le cœur de tous les hommes ; mais il ne saisit pas avec force , il n'exprime pas avec énergie les vertus humaines qui séparent le héros de la foule des autres hommes. (M. Villemain, Essai sur l'Oraison funèbre.)

Quelquefois cependant il retrouve dans l'oraison funèbre l'éloquence de ses autres discours. Quoi de plus touchant que ce morceau oîi il parle des adversités de Louis XIV et de la fermeté de sa foi au milieu des plus terribles épreuves !

« Quels coups , ô mon Dieu ! ne prépariez-vous pas à sa constance ! Ce grand Roi, que la victoire avait suivi dès le berceau, et qui comptait ses prospérités par les jours de son règne : ce Roi, dont les entreprises toutes seules annonçaient toujours le succès ; et qui , jusques-là , n'ayant jamais trouvé d'obstacles , n'avait eu qu'à se défier de ses propres désirs ; ce Roi , dont tant d'éloges et de trophées publics avaient immortalisé les conquêtes, et qui n'avait jamais eu à craindre que les écucils qui naissent du sein même de la louange et de la gloire ; ce Roi , si longtemps maître des événements, les voit, par une révolution subite , tous tournés contrelui. Les ennemis prennent notre place; ils n'ont qu'à se montrer, la victoire se montre avec eux ; leurs propres succès

les étonnent, la valeur de nos troupes a semble passer dans leur camp ; le nombre prodigieux de nos armées en facilite la déroute ; la diversité des lieux ne fait que diversifier nos malheurs ; tant de champs fameux de nos victoires sont surpris de servir de théâtres à nos défaites ; le peuple est consterné ; la capitale est menacée; la misère et la mortalité semblent se joindre aux ennemis; tous les maux paraissent réunis sur nous. Durant ces malheurs , la grande âme de Louis ne parut point émue : au milieu de la tristesse et de l'abattement de la cour, la sérénité seule de son auguste front rassurait les frayeurs publiques. Mais le temps des épreuves n'est pas encore fini. Vous l'avez frappé dans son peuple, ô mon Dieu ! Comme David , vous le frapperez encore , lui , dans ses enfants ; il vous avait sacrifié sa gloire , et vous voulez encore le sacrifice de sa tendresse.

» Que vois-jc ici? et quel spectacle attendrissant, même pour nos neveux , quand ils en liront l'histoire ? Dieu répand la désolation et la mort sur toute la maison royale. Que de têtes augustes frappées ! que d'appuis du trône renversés ! Le jugement commence par le premier-né ; sa bonté nous promettait des jours heureux ; et nous répandîmes ici nos prières et nos larmes sur ses cendres chères et augustes. Mais il nous restait encore de quoi nous consoler. Elles n'étaient pas encore essuyées, nos larmes; et une princesse aimable , qui délassait Louis des soins de la royauté, est enlevée dans la plus belle saison de son âge aux charmes de la vie , à l'espérance d'une couronne et à la tendresse des peuples qu'elle commençait à regarder et à aimer comme ses sujets. Vos vengeances , ô mon Dieu ! se préparent encore de nouvelles victimes : ses derniers soupirs soufflent la douleur et la mort dans le cœur de son royal époux. Les cendres du jeune prince se hâtent de s'unir à celles de son épouse; il ne lui survit que les moments rapides qu'il faut pour sentir qu'il l'a perdue ; et nous perdons avec lui les espérances de sagesse et de piété qui devaient ûùre revivre le règne des meilleurs rois et les anciens jours de paix et d'innocence.

» Arrêtez, grand Dieu! montrercz-vous encore votre colère et votre puissance contre l'enfant qui vient de naître? Voulezvous tarir la source de la race royale? et le sang de Charlemagnc et de saint Louis , qui ont tous combattu pour la gloire de votre nom , est-il devenu pour vous comme le sang d'Achab et de tant de rois impics , dont vous exterminez toute la postérité ?

» Le glaive est encore levé , mes frères ; Dieu est sourd à nos larmes , à la tendresse et à la piété de Louis. Cette fleur nais-

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santc, et dont les premiers jours étaient si brillants, est moissonnée , et si la cruelle mort se contente de menacer celui qui est encore attaché à la mamelle , ce reste précieux que Dieu voulait nous sauver de tant de pertes , ce n'est que pour finir cette triste et sanglante scène, pour nous enlever le seul des trois princes qui nous restaient encore pour présider à son enfance , et le conduire ou l'affermir sur le trône.

j Au milieu des débris lugubres de son auguste maison , Louis demeura ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité , et en un instant elle est effacée comme les caractères tracés sur le sable. De tous les princes qui l'environnaient et qui formaient comme la gloire et les rayons de sa couronne , il ne reste qu'une faible étincelle, sur le point même alors de s'éteindre. Mais le fond de sa foi ne peut être épuisé par ses malheurs : il espère, comme Abraham, que le seul enfant de la promesse ne périra point : il adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes; et voit peut-être dans ses pertes domestiques, la miséricorde qui expie et qui achève d'effacer du livre des justices du Seigneur ses anciennes passions étrangères. >

« La lecture des ouvrages de Massillon, dit Maury, est proprement un charme : elle produit une telle impression de bonheur sur l'esprit, que, lorsqu'on veut chercher quelqu'un de ces beaux traits dont on se souvient d'avoir été plus vivement frappé, on ne peut plus quitter le discours et souvent le volume qu'après l'avoir relu de suite en entier. » {Essai sur l'Éloquence de la chaire.)

Ne dissimulons point cependant les défauts de ce grand orateur. On lui reproche d'abuser quelquefois de la fécondité de son style en paraphrasant à l'excès ses idées ; d'avoir des plans trop uniformes, de ne pas toujours assez approfondir ses sujets, et d'exagérer sur quelques points les principes et les devoirs de la morale chrétienne. Quoiqu'il en soit , ses discours sont si bien écrits, si touchants, si affectueux, qu'on a peine à y reprendre et surtout à les trouver trop longs. Aussi Massillon a-t-il toujours été goûté de toutes les classes de lecteurs. Mais il fait surtout les délices des âmes sensibles et aimantes; il est pour elles cet ami qui sonde et guérit les plaies du cœur, le désabuse des chimères de celte vie , lui fait aimer la pratique de la vertu, et lui donne comme un avant-goût de la félicité du ciel.

On admire la religion quand on considère qu'elle a formé Bossuet et Bourdaloue ; il est impossible de ne pas l'aimer en

songeant que nous lui devons Massillon. C'est elle aussi qui a fécondé le génie d'un autre écrivain également plein de charmes, du tendre et mélodieux archevêque de Carabray, qui s'est rendu si aimable et par ses vertus et par ses ouvrages. Nous devons le faire connaître ici comme prédicateur.

Fénélon. (1651 — 1715.)

Fénélon eut ce trait de ressemblance avec Bossuet, qu'à l'âge de quinze ans il prêcha et se fit admirer dans une assemblée de savants. Pendant sa jeunesse il eut souvent occasion d'annoncer la parole de Dieu, et il le fit toujours avec zèle et éloquence ; mais il n'écrivait presque jamais ses sermons. Il n'en a laissé qu'un petit nombre qui ne sont pas en général aussi soignés que les chefs-d'œuvre des grands orateurs de la chaire. Toutefois il y règne un aimable enthousiasme pour la religion et la vertu , une imagination facile et vive, une élégance naturelle, harmonieuse et poétique.

Il montra de quoi il était capable dans le discours qu'il prononça le jour de l'Epiphanie , en présence des ambassadeurs de Siam, dans l'église des Glissions étrangères (1685). Pendant longtemps ce chef-d'œuvre était demeuré dans l'oubli. L'abbé Maury, pour le signaler à l'admiration publique le lut d'abord, comme étant de Bossuet devant une assemblée de connaisseurs. « Tous les auditeurs, dit-il, furent terrassés d'admiration. On s'écria unanimement que Y aigle brillant de Meaux était seul capable de s élever à une si grande hauteur. On croyait voir tantôt l'imagination d'Homère, tantôt la véhémence de Démosthène , tantôt le génie et le pathétique de saint Jcan-Chrysostômc, tantôt la verve et la majesté de Corneille; tantôt même dans quelques traits de la péroraison, l'énergie et la profondeur de Tacite, souvent les élans et l'élévation de Bossuet; mais toujours une pureté unique de goût et une perfection inimitable de style qu'on ne pouvait assez admirer. Je ne laissai jamais échapper le volume de mes mains durant la lecture; et après avoir bien joui de l'ivresse et de l'enthousiasme de nos académiciens, j'excitai encore plus de surprise en montrant que l'ouvrage était de Fénélon. » {Essai sur l'Eloquence de la chaire.)

A la suite d'une allégorie où il déploie toute la magnificence de la poésie, en peignant l'Eglise sous l'image de Jérusalem, et après

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