POL'LLE
ques, sur la dispensation des bienfaits, etc., etc., cnfia sur la sainte agriculture; et on aurait pu suivre un carême entier des prédicateurs à la mode , sans entendre parler jamais des quatre fins de l'homme, du délai delà conversion, d'aucun sacrement, d'aucun précepte du décaloguc, d'aucune loi de l'Eglise, d'aucun mystère et d'aucun péché mortel. Bossuet lui-même, avec son génie, ne serait jamais parvenu à faire un vrai et beau sermon chrétien sur de pareilles matières. Ces instructions étaient si bizarres, que lorsqu'on arrivait après l'exordc, il fallait attendre renonciation du second point , pour deviner l'énigme et connaître l'objet du discours qu'on entendait. Ce fut après avoir subi le dégoût mortel d'un sermon de ce genre , que le P. de la Valette , général de l'Oratoire, interrogé sur le jugement qu'il portait de l'esprit du prédicateur, répondit avec autant de goût que de raison : Je ne sais s'il faut avoir beaucoup d'esprit pour composer un pareil discours, mais il me semble que c'est en montrer bien peu et n'avoir aucun bon sens que de le prêcher dans une église.
Ainsi la plupart des prédicateurs qui parurent après Massillon, furent emportés par le torrent; et la chaire descendit de sa haute région à une morale purement humaine. C'était de la philosophie, de l'économie politique, de la morale même, surtout de la métaphysique : c'était une élocution sèche , alambiquéc ou poétique à l'excès ; mais ce n'était plus l'Evangile , ce n'était plus la véritable éloquence. Au lieu de tableaux oratoires, on faisait des portraits. On écrivait d'un style précieux, maniéré, énigmatique, sentencieux, enflé et surchargé de figures ou de mots techniques; mais quand ce style ne présentait plus de si frappants caractères de mauvais goût, il tombait dans la langueur d'une faiblesse extrême, sans coloris , sans idées, sans fermeté, sans liaison et sans ordre. [Maury^ Essai sur l'Éloquence de la chaire.)
PonUe. (1711—1781.)
Plus que tout autre, l'abbé Poulie se laissa entraîner par le goût général. Dès son début , il donna à son style , dans la chaire, toute l'enluminure de l'éloquence académique. Les applaudissements qu'il obtint , l'égarèrcnt encore davantage. Il se crut un orateur parfait : il ne prit soin ni de régler l'essor de son imagination , ni de mûrir son style , ni d'approfondir la science de la religion. Aussi , dans le petit nombre de discours qu'il nous
a laissés , si l'on en excepte quelques fragments épars cà et la , on n'aperçoit aucune trace de la véritable éloquence. L'invention est très-faible, et pour ainsi dire nulle. Ses plans sont vaguement conçus , vaguement exécutés ; et ses divisions rentrent souvent l'une dans l'autre : quelquefois sa pensée n'est ni claire ni juste ; quelquefois aussi il veut être neuf et original, et il n'est que ridicule et bizarre. En vain on chercherait dans ses discours cette plénitude de raisonnement , cette abondance de doctrine qui porte la conviction dans l'âme. La rapidité du style est tout pour lui , il lui subordonne tout , et affecte de resserrer sa pensée dans le moins de mots possible. Il flatte , il plaît sans presque jamais émouvoir. Il avait cependant un talent rare pour toucher les cœurs , et il le montra dans ses deux Exhortations de charité , prêcbées l'une au grand Chàtelet en faveur des pauvres prisonniers , la seconde dans une autre assemblée religieuse en faveur des enfants trouvés. C'est là qu'il est véritablement orateur, parce que son éloquence est toute dans son âme ; il serait difficile de se faire une idée des effets qu'il produisit.
« Là , dit La Harpe , l'orateur entendit un bruit plus doux à ses oreilles que celui des applaudissements, c'était l'or et l'argent tombant de tous côtés avec une abondance qui prouvait une émulation de charité. Beaucoup de personnes donnèrent ce qu'elles avaient sur elles ; et c'était des sommes ; en un mot on ne se souvient pas d'avoir vu rien de semblable. » {Cours de littérature.)
Le texte du discours pour les enfants trouvés était très-bien choisi : Pater meus et mater mea dereliquerunt me : Mon père et ma mère m'ont abandonné ; et ce texte heureux lui fournit surle-champ un exorde tout en mouvements et en figures , et l'exposé de son sujet.
« Les avez-vous entendus , chrétiens , les cris de cette multitude de malheureux abandonnés, presque en naissant, de ceux-mêraes qui leur ont donné le jour? Que d'Ismaëls , consumés par la faim, se traînent languisssmment dans le désert, loin des yeux de leurs mères éplorées ! Où sont les anges consolateurs qui accourent pour les soulager dans leurs besoins? Que de Moïses flottent dans leur berceau dans les eaux du Nil , éloignés de toute assistance ! Où sont les filles de Pharaon , qui se laissent toucher à leur malheur, et s'empressent de les enlever au péril qui les menace ? »