NEUVILLE
dans le genre oratoire, ce que serait en musique un récitatif continu, sans qu'aucun air saillant, aucun chant en parties, vinssent jamais l'enrichir. Le style lâche et dilTus du P. de Neuville, ne présente, en quelque sorte, à mon esprit, dans son insipide monotonie , que la fluidité et l'uniformité mécanique d'un robinet d'eau tiède... On se souvient encore que son action oratoire , parfaitement assortie à sa loquacité , se réduisait à la seule rapidité du débit. Cette récitation précipitée, et ses fréquentes énumérations produisaient à peu près le même effet que les lectures à haute voix d'un vocabulaire , sans liaison et sans suite. » [Essai sur rÉloquence de la chaire.)
Cette critique , qui a quelque chose de vrai , sent l'exagération. Quoiqu'il en soit, Maury reconnaît que le P. de Neuville avait de l'étendue , quelquefois même de l'élévation dans Vesprit, des aperçus nouveaux., du trait et même de la précision, et que, dans plusieurs discours y il a montré un beau talent pour la chaire.
Il eut aussi le mérite de ne pas capituler avec l'esprit frondeur de son siècle ; il n'était point de ces ministres mondains de la religion , qui , confessant Jésus-Christ avec embarras, glissaient légèrement sur les parties dogmatiques de la loi révélée. Il traitait au contraire, avec un courage apostohque, les grandes et terribles vérités du salut. La vivacité de son zèle puisait , dans ces sujets véritablement oratoires , la force qui semblait manquer à son talent. On le voit d'une manière frappante dans le sermon sur le péché mortel.
€ Voulez-vous savoir, dit-il, combien Dieu déteste le péché? voyez l'enfer ; il ne me reste rien à dire. Je me trompe : je n'ai rien dit ; l'enfer, tout affreux , tout enfer qu'il est , n'exprime point encore assez combien Dieu est irrité par le péché. Mais ces hommes que Dieu méconnaît et qu'il méconnaîtra toujours ; ces hommes que Dieu renonce et qu'il renoncera toujours ; ces hommes que Dieu accable du poids de sa colère , et qu'il accablera toujours : ah! je les vois tous trempés, tous baignés du sang de Jésus-Christ.
» Mes frères , renonçons à notre foi , ou ne regardons plus le péché qu'avec exécration. Un Dieu qui meurt pour sauver les hommes, ensuite qui réprouve ces hommes qu'il aima jusqu'à mourir pour leur salut! 0 péché, quel est donc ton funeste pouvoir d'arracher du sein de Dieu ces enfants, objets d'un amour si tendre ; d'effacer le sceau de leur adoption ; de leur imprimer le
caractère d'une éternelle réprobation ; d'en faire aux yeux de leur père , et quel père ! un objet d'analhème et de vengeance immortelle! Non, ce n'est point dans les arrêts d'un juge équitable, c'est dans les fureurs d'un père irrité , qui s'arme contre son propre sang , qu'il faut aller puiser la juste idée d'un crime , pour savoir combien Dieu déteste le péché. Jésus-Christ sur la croix , le pécheur dans l'enfer ! réunissons le contraste de ces deux étonnants spectacles; appliquons-nous à les étudier, à les creuser, à les approfondir. Ne craignons point d'en être troublés , consternés; ne craignons que de n'être point assez touchés.... Jésus fut sur la croix , le pécheur est dans l'enfer ! Ah ! mes chers auditeurs, après vous avoir mis devant les yeux un spectacle qui parle avec plus de force et d'énergie que ne parlerait toute l'éloquence des prophètes et des apôtres , ce n'est plus que par un silence plein d'étonnement et de douleur qu'il convient de vous reprocher les égarements de votre conduite....
» Quelle folie de vivre dans le péché ! quelle fureur de s'exposer à mourir dans le péché! Nous sommes faibles, nous sommes fragiles! Ah! mes chers auditeurs , dans les moments de péril, avant que le poison de la cupidité ait entièrement gâté le cœur, que son sommeil ait endormi la raison et la foi , montons au calvaire , descendons dans l'enfer, considérons l'homme d'abord arrosé, baigné du sang de Jésus-Christ , ensuite enseveli par le péché dans ces feux dévorants qu'allume et nourrit la colère immortelle d'un Dieu vengeur; point de passion qui tienne, qui résiste, qui ne tombe écrasée et anéantie contre l'impression vive et durable que notre âme éprouvera. »
Après l'abbé Poulie et le P. de Neuville , on vit briller dans la chaire , sur la fm du dix-huitième siècle , Boismont et Beauvais , deux orateurs qui , par les beautés et par les défauts de leur éloquence , méritent de nous arrêter quelques instants.
Beauvais. (1751 — 1790.)
Dans les sermons de Beauvais, évêque de Senez, t on ne rencontre pas à la vérité , dit M. de Boulogne , cette vigueur de raison , cette élévation de pensées , cette vaste ordonnance de plan , cette fécondité d'imagination qui distinguent nos premiers orateurs; mais il y règne une simplicité noble et soutenue, une sensibilité douce , une diction correcte , et je ne sais quel aimable