BEAUVAIS
abandon , qui quelquefois , il est vrai , va jusqu'à la négligence , mais qui persuade d'autant plus qu'il laisse moins voir d'effort et de travail. On y voit un homme de bien qui , comme celui dont parle l'Evangile , tire sans peine , du bon trésor de son cœur, de bonnes choses; des choses quelquefois éloquentes, et toujours instructives ; qui n'éblouissent pas le lecteur, mais qui l'attachent ; qui ne l'enlèvent pas à lui-même , mais qui le remuent doucement. Ses compositions portent l'empreinte de son caractère , la modération , la douceur et la facilité. Presque toujours il manque de force , mais jamais de goût et de mesure. On peut assez dire de lui qu'il est sans reins , suivant l'expression de Quintilien , mais il n'est pas sans grâce et sans onction. S'il n'a pas de grandes pensées , il n'en a jamais de subtiles et d'alarabiquées ; s'il manque de véhémence et d'impétuosité, il ne manque pas de chaleur. C'est un fleuve paisible que l'on ne voit jamais franchir ses bords , mais qui n'en contribue pas moins à l'utilité et à l'ornement des campagnes qu'il arrose. Enfin , jamais emporte par de grandes passions, il n'en communique point à ses lecteurs; mais il n'en est pas moins un modèle de ce que les rhéteurs appellent le genre tempéré : et combien y en a-t-il qui excellent dans le sublime ! » Quant au fond et à la matière de ses sermons , on peut lui reprocher d'avoir abandonné la partie doctrinale pour s'attacher exclusivement à la partie morale. Presque tous ses sujets n'ont rapport qu'aux vertus humaines. C'est le luxe, c'est la compassion, c'est la dispcnsation des bienfaits , c'est la piété filiale , c'est l'amour paternel , c'est la misère des pauvres , ce sont les vertus sociales : et s'il est des sermons qui sortent de ce cercle par le titre , ils y sont ramenés par les réflexions. Peut-être s'y portait-il naturellement par son goût et par le genre de ses études; car nous savons qu'il montra dès sa jeunesse un assez grand éloignement pour la dialectique , et par conséquent pour les sujets de discussion; sujets, au reste qu'il est plus aisé de dédaigner qu'il n'est facile d'y réussir. C'est aussi peut-être un tribut qu'il a payé à l'esprit de son siècle , qui ne rêvait alors qu'humanité et bienfaisance , et au goût d'une cour frivole et légère , essentiellement ennemie de toute instruction trop approfondie. Mais s'il était vrai qu'il eût voulu s'accommoder par là aux idées qui commençaient à prévaloir, ou à la fausse délicatesse de son auditoire , ce que nous sommes bien loin de décider, on pourrait dire alors qu'il aurait trahi lui-même son talent , et porté la peine de sa complaisance par le manque d'élévation et do substance qui se fait trop sentir dans ses sermons ; car ce sont les grands effets que renferment
les mystères qui élèvent l'âme de l'orateur chrétien, et communiquent à SCS compositions une vigueur et une majesté que la morale toute simple ne comporte pas par elle-même.
« D'après ce que nous avons dit du genre de talent, de la trempe d'esprit et du caractère de M. de Beauvais , il semble qu'il n'aurait dû nullement réussir dans les oraisons funèbres , qui n'admettent point le genre tempéré , et où doit régner je ne sais quel ton de force et de majesté qui doit toujours tendre au sublime : genre si difficile , qu'après Bossuet , et à une grande distance de lui , Fléchier, nos plus célèbres orateurs y sont restés au-dessous de leur talent , et Massillon même y a échoué. C'est néanmoins dans ces sortes de discours que M. de Senez s'est le plus distingué ; et il y montre une certaine hauteur que l'on est loin de rencontrer dans ses sermons. Il est vrai qu'il composa ses oraisons funèbres dans la maturité de son talent , à l'exception de celle de l'Infant d'Espagne , qui se ressent un peu de la jeunesse de l'auteur. Il est peu de ses sermons que l'on puisse comparer, soit à l'oraison funèbre du curé de Saint-André-des-Arts , où il sait si bien suppléer à la stérilité de son sujet ; soit à celle de Louis XV, où il a su si bien éviter les écueils , et concilier avec une adresse singulière les intérêts qu'il devait à la vérité , et le respect qui était dû à la mémoire du monarque ; soit à celle du maréchal du Muy, où il est simple et noble comme son héros ; et moins encore à celle de l'évêque de Noyon , où il a déployé autant de sensibilité que d'imagination. C'est ici surtout son chef-d'œuvre ; c'est ici principalement qu'il a su prendre le ton vraiment funèbre, et mettre autant de pathétique dans ses mouvements que d'harmonie dans son style. »
« Fidèles amis , dit-il en commençant ce discours , tendre et magnanime frère (le maréchal de Broglie) du pontife que celle église a perdu , vous avez donc voulu vous réunir en ce jour autour de ses cendres chéries, pour le pleurer encore au milieu de son église et de son peuple. Vous voulez que l'un des témoins de sa vie et des confidents de son cœur soit l'interprète de votre douleur et de votre tendresse , et qu'après avoir recueilli avec vous ses derniers soupirs, je rende encore à sa mémoire ce dernier hommage. Mais pourquoi réveiller une douleur que le temps semblait avoir assoupie? Pourquoi renouveler en ce jour des funérailles qui nous ont déjà coûté tant de larmes ? Ah ! que ceux qui ont perdu l'espérance de l'immortalité cherchent à oublier les morts, et qu'ils s'épargnent l'inutile douleur de pleurer sur une poussière