‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 2 sur 77 · SERMON.NAIRES DU XV' SIÈCLE · texte numérisé non relu

SERMON.NAIRES DU XV' SIÈCLE

aussi sous le nom de Maillard, un passage qui nous parait décisif. Le prédicateur, après une citation latine, se tourne vers un groupe de femmes, et les apostrophe ainsi : « Vous dites, mesdames, que vous n'entendez pas le latin, et que vous ne savez ce que je veux dire, je vais vous l'expliquer. » Il s'explique en effet, et, dans le sermon imprimé, l'apostrophe et l'explication sont en latin : Obscurum per obscurius. Ne faut-il pas conclure de là qu'il parlait en langue vulgaire ; car s'il eût dit en latin à ses auditeurs qu'ils n'entendaient pas le latin, la plaisanterie aurait pu être bonne; mais qui l'aurait comprise?

Mais comment expliquer le mélange des deux langues dans les sermons imprimés? Réduisons d'abord le fait à ses proportions réelles. Ce mélange fréquent dans Ménot est beaucoup plus rare dans Maillard, et n'existe pas dans Raulin. Pour se rendre compte de cette différence , il faut savoir que ces sermons n'ont pas été publiés par leurs auteurs; ils étaient improvisés, et certains auditeurs les rédigeaient ensuite, en consultant leur mémoire et les notes qu'ils avaient prises. De plus, l'usage était alors de mettre en latin tout ce qui se disait en langue vulgaire. Les pays de la langue d'Oc, ainsi que la Bretagne, n'auraient pas compris la langue d'Oil, et les clercs de toutes les provinces comprenaient la langue latine. Malheureusement c9s traductions étaient entreprises par des gens peu habiles, et toutes les fois que leur latin se refusait à reproduire les idiotismes de la langue vulgaire , ils les transcrivaient sans scrupule, ou se contentaient de les déguiser en barbarismes; de là ces locutions fançaises intercalées dans le texte latin, et ces phrases presque macaroniques. Ce mélange n'est donc point le fait des orateurs, mais de traducteurs inhabiles.

Passons au second grief, c'est-à-dire au burlesque et à la bouffonnerie. Remarquons d'abord que le mélange des langues est pour beaucoup dans ce reproche, et qu'en l'écartant nous l'avons atténué d'autant. Il ne reste donc plus que l'emploi des locutions vulgaires, des comparaisons familières et des apologues plaisants. Si nos sermonnaires ont fait de la plaisanterie un but et non un moyen, il faudra passer condamnation. Mais si cette concession au besoin d'intéresser l'auditoire et de réveiller son attention, ne les détourne pas du but moral ; si , après avoir conté une anecdote piquante, ou débité im malicieux apologue, ils en tirent une leçon; s'ils reprennent le ton sérieux ; s'ils rappellent l'auditoire, qu'ils amusent un instant, aux vertus chrétiennes, aux droits de la religion, ne serons-nous pas forcés de voir dans ce procédé un heureux artifice oratoire, renouvelé des Grecs à la vérité, mais

toujours puissant? Le premier mérite d'un homme qui parle n'est-il pas de se faire écouter et d'arriver à l'intelligence et au cœur de ceux qui l'écoutent? Les sermonnaires du xv^ siècle ont parlé la langue du peuple : étrange reproche ! car c'est au peuple qu'ils s'adressaient ; hien plus, la langue noble qu'on les blâme de n'avoir pas employée n'existait pas ; on n'avait pas encore établi de hiérarchie entre les mots, ils allaient tous sur le pied de parfaite égalité. Il n'y avait parmi eux ni nobles ni roturiers ; le départ des deux langues ne s'est opéré que plus tard ; préparé par Ronsard, il a été accompli par Malherbe et perpétué par l'Académie. Le choc des mots nobles et bas, qui pour nous produit le burlesque, ne pouvait donc être remarqué par les auditeurs de Ménot et de Maillard.

Le cynisme de nos orateurs religieux , conlinue M. Géruzez , court chance aussi de n'être qu'un anachronisme des critiques modernes. Pour bien juger un siècle, il faut le faire revivre et se placer au point de vue des contemporains. Les gros mots , les paroles grasses scandalisent aujourd'hui notre délicatesse. Eh bien ! ces mots qu'on repousse de nos jours , qui , cent cinquante ans auparavant , excitaient le rire , si nous reculons encore d'un siècle et demi, ces mots passaient inaperçus. Ils n'avaient rien de choquant pour les oreilles du xv^ siècle ; reçus dans la conversation, ils passaient naturellement dans le discours.

Ménot. (...—1518.)

Ménot, cordelier et professeur de théologie, prêcha avec un égal succès à Tours et à Paris à la fin du xv'' siècle. Tous ses sermons se divisent en deux parties : la première est ihéologique, et la seconde morale. Le texte, emprunté à l'Ecriture, est généralement bien choisi et revient toujours à propos. Les citations indiquent une connaissance étendue de l'Ecriture , des Pères et de quelques auteurs profanes. On voit aussi , par des allusions au roman de la Rose et par des emprunts faits à Villon, qu'il n'était pas étranger à la littérature contemporaine. Le recueil de ses sermons a pour litre : Sermones quadragesimales , olim Turonis declamati.

Maintenant, pour aborder de front la difficulté, nous emprunterons nos premières citations à ces similitudes vulgaires, à ces apologues qui font la force principale des soutiens de l'opinion que nous combattons.

MÉNOT. t)

Ménot veut faire sentir à ses auditeurs combien son ministère est difficile , quels obstacles rencontre la parole évangélique auprès des hommes tout occupes de leurs plaisirs, de la recherche des honneurs, de la poursuite des richesses. Il n'attaque pas directement cette folie du siècle , il se fait comprendre par une image, et cette image , il ne \a la chercher ni bien haut ni bien loin. C'est la basse-cour qui la lui fournit, et il rapproche malignement la basse-cour et la cour. Ecoutons notre sermonnaire :

i Aussi longtemps que la poule trouve à gratter et à manger dans la basse-cour, on la rappelle en vain au poulailler. Il en est ainsi des gens qui trouvent à manger dans le champ du monde, ils ne veulent pas recourir à Dieu, qui les invite à rentrer dans leur conscience ; ils jouent tout le jour, et je ne sais s'ils reviendront à Dieu ; d'autres sont occupés aujourd'hui à gratter les honneurs en cour, et ils ne trouvent pas le temps de retourner au Seigneur. »

Voilà une image familière et naïve ; mais le rappel à Dieu sous cette forme piquante n'avait-il pas plus d'effet qu'une déclamation en termes généraux et ampoulés? La leçon n'allait-elle pas ainsi plus directement à son adresse?

Ailleurs Ménot emploie une comparaison heureuse pour exhorter les chrétiens à ne pas se laisser distraire par les biens de la terre et à s'élever toujours vers la perfection.

t Voyez, dit-il, l'alouette dès qu'elle a pris son essor ; elle ne s'abaisse pas vers les graines éparses sur le sol, mais elle ne cesse de chanter et de s'élever vers le ciel. >

Ménot veut expliquer à son auditoire que Dieu pour être témoin de nos péchés n'en est pas pour cela l'auteur. Il ne s'amuse pas à disserter sur la prescience, ni sur le libre-arbitre, ni sur l'éternité. Il met sa thèse en images , il parle aux yeux et par les yeux à l'intelligence.

< Supposez que ce soir deux hommes se baignent dans la Loire; vous direz : voilà deux grands fous; à peine pouvons-nous nous réchauffer chez nous , et ceux-ci se plongent tout nus dans l'eau froide. L'un d'eux s'approche de la fosse qui est auprès du pont j il s'y enfonce et court péril de sa vie. Quelqu'un s'écrie du haut du pont : Ami , n'allez point là ; celui-ci n'en tient pas compte et se noie : le second, au contraire, profitera de l'avertissement et se sauvera. Eh bien! je vous demande si l'homme placé sur le pont est la cause du péril et de la mort du noyé. Certes non. Voilà

le Seigneur : de même que le témoin qui est sur le pont connaît le danger où court cet obstiné et le voit se précipiter dans l'abîme, ne veut point sa perte, ne la cause pas, mais veut l'empêcher; de même Dieu , en nous voyant courir à notre damnation , ne la veut pas, mais l'empêche, en nous exhortant à ne pas aller à notre peinte. »

II y a certainement de l'adresse dans cette mise en scène; rien n'était plus capable d'intéresser ces bons Tourangeaux et de leur faire comprendre un mystère qui inquiète la foi des simples. On ne se plaindra pas que la couleur locale manque à ce tableau. Ménot ne se contente pas de parler par images, il tient compte du temps et du lieu où il parle. C'est en hiver, c'est à Tours ; il tirera parti de ces circonstances; il mettra en scène ses auditeurs, le pont qu'ils connaissent tous, et le fleuve dont ils sont si fiers ; et ceux qui l'écoutent ainsi , tenus en éveil, tomberont d'accord avec lui que s'ils se perdent, c'est par le vice de leur volonté, et non par l'iniquité de Dieu.

Citons encore une comparaison :

« Si les hommes savaient ce qu'ils ont de temps à vivre, la meilleure part serait au plaisir, et peut-être donneraient-ils le reste aux louanges du Seigneur. Si quelqu'un pouvait se dire : J'ai trente années devant moi , il ferait beau voir ses vols et ses débauches. Mais nous sommes comme l'oiseau sur la branche, qui meurt, en chantant, du trait qui le frappe à l'improviste. »

Comme cette comparaison est habilement jetée! Quel trait imprévu! Quelle justesse et quelle touchante mélancolie! Comme notre pensée se reporte involontairement vers cet oiseau du fabuliste :

« Mortellement atteint d'une flèche empennée ! s

Puisque nous avons nommé La Fontaine, nous allons maintenant citer un apologue de Ménot que le Bon-Homme n'aurait peut-être pas désavoué. Ménot entreprend de flétrir la flatterie, et de mettre ses auditeurs en garde contre les surprises des hommes aux douces paroles et au cœur faux. A ce propos, il raconte ingénument la fable suivante :

« Les singes tenaient conseil avec leurs épouses et leurs assesseurs; passe un babouin. « Oh! crie le président, vous passez ainsi sans faire honneur à la cour. — Et d'où serais-je tenu de vous faire honneur, à vous, infectes et déshonnêtes personnes? » Le babouin

MENOT. /

fut empoigné et sa queue rasée. « Oh ! quel honneur! quel bonheur d'être de votre cour ! » Ainsi dit le renard. Aussitôt on lui donne longue queue , ample tunique et le droit de faire ce que bon lui semblera. < Maître Jean, vous porterez l'aumusse, vous aurez une belle queue de renard : vive qui flatte! vous aurez même un bénéfice. » N'est-ce pas ainsi que cela se pratique aujourd'hui? Quelqu'un se sera fait le complaisant d'une famille, il aura torché les enfants ou les aura conduits à l'école; il a su bien jouer de la langue en louant monsieur et madame , il faudra lui donner un bénéfice; et c'est ainsi que se distribuent les biens du Seigneur; et ce parvenu, lorsqu'il est en haut , ne connaît plus personne ; il fait le superbe comme un grand diable; il dédaigne ses parents, et peut-être ceux qui sont cause de sa fortune ! >

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien ce récit est vivant et dramatique , comme la satire et la morale y sont habilement enchâssées. On croit d'abord que l'orateur, tout entier au plaisir de raconter, oubliera son rôle de moraliste, mais bientôt il nous détrompe en s'écriant dans l'amertume de son cœur : Voilà comment se distribuent les biens du Seigneur !

Les narrations de Ménot ne sont pas moins remarquables que ses apologues ; telle est celle de la passion. Elle lire son principal intérêt de certains détails familiers qui rendent la scène présente aux yeux, et qui, ramenant le fait aux proportions humaines, excitent un pathétique à la portée d'un auditoire vulgaire. Le même genre d'intérêt se retrouve à un degré élevé dans le récit de la mort de l'impie. Massillon a traité le même sujet, mais son procédé est diamétralement opposé. Dans Massillon, tout est général; son impie n'a ni nom, ni fonction spéciale, ni pays; c'est l'impie dans sa plus grande généralité. Le langage a le même caractère , car le propre du style noble est l'emploi des expressions les plus étendues; dans Ménot, c'est tout le contraire. La dignité, la patrie de l'impie, ses habitudes, sa famille, tout est déterminé. Cette différence peut s'expliquer par celle des auditoires. Les généralités conviennent aux esprits cultivés, le vulgaire ne s'intéresse qu'aux détails ; il faut que tout lui soit montré au doigt, et qu'on arrive à son intelligence par ses yeux. Ménot montre donc tout ce qu'il veut faire comprendre.

Le récit du sermonnairc est emprunté à la chronique d'Eusèbe; c'est un fait historique, une réalité; il en prévient ses auditeurs, et les attache par là. Il décrit d'abord la vie dissolue de l'impie , ses danses, ses festins, ses orgies. Dieu se lasse, la maladie vient

et cloue l'impie sur son lit de douleurs. Son confesseur arrive, on réconduit, poliment toutefois. Le curé revient à la charge, avec le saint viatique : même accueil; le curé retourne à son église comme il était venu. Cependant le moribond voit en songe sa condamnation écrite sur le livre de vie. Le désespoir s'empare de son cœur sans le ramener à résipiscence ; pendant trois jours, sa langue hors de sa bouche s'agite convulsivement, et prononce des mots étranges. Enfin la femme de l'impie l'avertit qu'il est temps de faire son testament. Le notaire arrive, toute la famille est assemblée autour du lit de mort. Le mourant dicte ainsi ses dernières volontés :

« Comme il est juste que chacun soit rétribué selon ses mérites, attendu que je ne me suis jamais confessé, attendu que dans ce monde je n'ai jamais rien acquis que par tromperie, et que j'ai suivi la volonté du démon, je donne mon âme à tous les diables et je veux qu'on m'ensevelisse dans l'enfer. — Mais, disent les assistants, la miséricorde de Dieu est grande. — Non, reprit-il, l'arrêt est porté, le temps de la miséricorde est passé. — Et vous, en s'adressant à ses filles rangées autour de son lit, pour vous doter et pour vous parer, j'ai été obligé de m 'enrichir par l'injustice ; vous avez été les instruments de ma damnation. Ne voulant ni vous abandonner, ni vous oublier dans mon testament, je vous donne, vous et ma femme , et mes fils et les vôtres, à tous les diables de l'enfer. »

f Quand tout fut fini, ajoute l'orateur, une tempête descendit du ciel, et on ne trouva plus que la poussière empestée d'un cadavre. »

Ce récit si complaisamment développé, si brusquement terminé, devait produire une grande impression de terreur. Les circonstances de cette impénitencc finale longuement détaillées, et la soudaineté de la vengeance divine, forment un contraste qui serait le triomphe de l'art, s'il n'était le produit d'une heureuse rencontre. Toutefois de pareilles trouvailles n'arrivent pas aux orateurs vulgaires.

C'est surtout lorsque Ménot prend en main la cause du pauvre opprimé contre les riches oppresseurs, que son cœur s'échauffe et qu'il trouve ses plus belles inspirations. Nous douions que l'éloquence de la chaire fournisse beaucoup de traits comparables à celui-ci :

<t Aujourd'hui Messieurs de la justice portent de longues robes, et leurs femmes s'en vont vêtues comme des princesses. Si leurs

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vêlements étaient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. Seigneurs justiciers, les revenus que vous dépensez sont-ils de votre patrimoine? Non, certes; et les pauvres mineurs orphelins reçoivent de vous des tuteurs pour apprendre un métier; mais vous les mettez sous la dent des loups, car ce sont eux qui les volent et qui les dépouillent; ne doutez pas que leurs clameurs ne montent jusqu'au ciel et devant Dieu. Savez-vous où vont les cris des veuves et des orphelins? ils vont à Dieu, lui demander vengeance de ceux qui les ont dépouillés. Au-dessus de vous tous il y a le grand juge souverain. »

Lorsque le sujet le comporte . Ménot s'élève quelquefois à des pensées nobles et touchantes, et presque sans mélange de familiarité. Nous n'en rapporterons pas d'autre preuve que le passage suivant , qui rappelle la mélancolique ballade de Villon et son touchant refrain :

« Mais où sout les neiges d'antan? »

« Celui qui place la mort devant ses yeux triomphe facilement de la tentation ; car celui qui songe sans cesse qu'il doit mourir, méprise aisément toutes choses : demandons aux saints du paradis ce qu'ils ont fait tant de fois en prières dans le désert; comment ils ont pu s'abstenir ainsi de boissons, de jeux, de plaisirs. Quoique saint Jérôme eût reçu le chapeau de cardinal, et qu'il l'eût porté par obéissance pour le souverain pontife, toutefois, en voyant la corruption de la cour, il alla dans le désert où il fut tenté ; là, il se frappait la poitrine à coups de pierre , et il creusa la terre; il y descendit jusqu'à la ceinture, et il disait : Je te rendrai à la terre d'où tu es sorli. Il passa trois jours dans cette posture , ne mangeant que de l'herbe qu'il pouvait atteindre comme une brebis dans la prairie. Peut-être passa-t-il ainsi seize ou vingt ans de sa vie. Or, qu'est-ce que passer seize ou vingt ans dans les délices du siècle, à faire son plaisir, pour être ensuite pendant l'éternité dans le feu de l'enfer? Ainsi la pensée de la mort nous pousse à la pénitence : nous mourons tous, et, comme l'eau, nous rentrons dans la terre, et nous ne revenons plus à la surface. Oui, Seigneur, nous allons tous à la mort. L'eau de la Loire ne cesse de couler, mais est-ce l'eau de la veille qui passe aujourd'hui sous le pont? Le peuple qui est aujourd'hui dans cette ville n'y était pas il y a cent ans. Maintenant je suis ici , l'an prochain vous aurez un autre prédicateur. Où est le roi Louis, naguère si redouté? et Charles qui, dans la fleur de sa jeunesse, faisait

trembler l'Italie? Hélas! la terre a déjà pourri son cadavre. Où sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé? n'avez-vous pas lu le roman de la Rose et Mélusine,et tant d'autres beautés célèbres? Voilà que nous mourons tous , et que , comme les eaux, nous entrons dans la terre pour ne plus revenir à sa surface; je crains bien que si Dieu ne jette pas un regard de miséricorde, nous n'allions tous en enfer, pécheurs indignes. Je veux donc vous persuader à tous de faire pénitence pour que Dieu soit en paix avec vous, suivant le texte que nous avons choisi : Seigneur, ne vous irritez pas. i

Si l'on songe que ces passages, que nous aurions pu multiplier, sont empruntés, presque sans choix, à des discours imparfaitement recueillis, souvent mutilés dans des analyses incomplètes; si l'on songe qu'ils sont tous tirés de Ménot , le plus déconsidéré de ces sermonnaires , celui qu'on présente ordinairement comme le type du cynisme et de la bouffonnerie, nous croyons qu'on sera forcé de reconnaître qu'on a trop médit de ces pieux orateurs, que leurs discours justifient en partie l'admiration de leurs contemporains, et protestent, tout défigurés qu'ils sont, contre le mépris et le dédain dont on les accable.

Ménot, comme on l'a vu, est un homme singuHèrement vif et singulièrement spirituel, auquel les parties élevées de l'éloquence ne manquent pas non plus, qui sait s'indigner et s'attendrir à propos.

11 ne se contente pas de piquer l'attention de son auditoire, de le tenir en éveil par des récits ingénieux, par des traits de satire, mais il s'empare vivement de l'âme, il l'émeut , il la remue profondément par des invectives , des apostrophes d'une haute éloquence.

Un des caractères de ces prédicateurs, c'est d'avoir conservé le patronage des classes inférieures, c'est de s'attaquer de préférence aux forts , aux puissants, de reprendre les vices chez ceux dont l'exemple est le plus funeste. C'est aux gens d'église, c'est aux gens de palais, c'est aux gens de cour que s'adresse cette apostrophe si vive et si poignante :

« Ces vêtements dont vous Vous parez, si on les mettait sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. »

C'est toujours en vue du peuple, c'est pour désarmer ses oppresseurs, que l'orateur chrétien s'indigne et qu'il tonne; or, c'est là la véritable mission de la chaire. La chaire étant l'interprète de la parole évangélique , doit sans doute prêcher aux pauvres la patience et la résignation dans leurs peines ; mais elle

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doit aussi s'adresser à ceux qui possèdent , à ceux qui gouvernent, les attendrir et amollir leurs cœurs parla charité. Tous les elTorts humains qui tendent à amener une amélioration dans la condition des classes inférieures, tous ces efforts seront stériles, ils se renouvelleront en vain , s'ils ne sont pas secondés par le sentiment religieux , par la charité, qui nous apprend à compatir à la misère de nos frères. La science moderne , en montrant d'où viennent les richesses et où elles s'entassent, ne peut qu'inspirer aux uns l'envie , aux autres la terreur. Elle divise la société en castes ennemies. L'Evangile seul peut commander aux pauvres la patience, et la bienfaisance aux riches. Donc, toutes les fois que nous voyons un orateur fidèle à cette mission, toutes les fois que nous le voyons s'armer d'indignation contre les violences exercées sur le faible, nous pouvons dire qu'il est dans son rôle, dans sa vocation, et qu'il est le digne interprète de la morale évangélique. Or, ces sympathies si vives en faveur du pauvre , nous les avons trouvées constamment dans Ménot; c'est là le principe de ses mouvements les plus nobles, les plus véritablement éloquents. Tel est le vrai terrain de l'éloquence religieuse.

Voici de quelle manière notre orateur attaque les avocats, les gens de justice qui lui paraissent ligués contre les pauvres, contre les veuves, contre les orphelins, pour les dépouiller de leurs héritages.

« Lorsque vous êtes au Palais, que vous plaidez les uns contre les autres, il semble que vous soyez prêts à vous entre-dévorer, que vous ayez un vif désir de proléger l'innocence ; et lorsque vous êtes sortis de l'audience, vous allez ensemble à la buvette, et là, vous dévorez la substance de vos clients. Vous êtes semblables à des renards qui semblent disposés à s'entre-décbirer et qui se précipitent tous en commun sur le poulailler pour y dévorer leur proie. »

Voilà une image assez juste , assez vive, et le ton plaisant , le tour badin ne fait qu'ajouter à l'effet qu'elle devait produire.

Ménot procède toujours par un exemple, par une comparaison , et tout aussitôt arrive l'application , application directe par voie d'apostrophe , c'est-à-dire par la plus puissante de toutes les figures oratoires. Car lorsque la parole plane pour ainsi dire sur une assemblée sans jamais s'abattre, tout le monde demeure tranquille; ce sont, comme dit Massillon, de ces vérités vagues qui se disent à tous les hommes, et que nul ne prend pour soi et ne se dit à soi-même. L'apostrophe, au contraire, l'inexorable

apostrophe, vient saisir son homme au milieu de l'auditoire ; elle fait descendre le trouble dans sa conscience et monter la rougeur à son front. Ainsi procède Ménot.

Ce n'est pas qu'à côté de ces mouvements d'une haute éloquence et si conformes à l'esprit évangélique , on ne trouve un grand nombre de taches qui tiennent généralement à l'esprit subtil et sophistique du temps. Il ne faut pas croire que ces hommes aient été étrangers aux habitudes d'esprit et de langage de leur siècle. Quelle que soit la supériorité de l'esprit, on est toujours influencé par ce qu'on entend , par ce qu'on voit autour de soi : ainsi , pour montrer la subtilité de l'esprit dont on faisait alors grand cas, les prédicateurs, et Ménot, tout le premier, se permettent des rapprochements qui nous paraissent puérils. Ainsi, à propos de difl'érenls crimes , ils rappelleront l'alphabet et diront qu'il est le symbole de tous les péchés , et alors prenant successivement toutes les lettres , ils diront : l'A représente l'avarice , le B tel autre crime, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils aient épuisé les vingt lettres de l'alphabet (il n'y avait alors que vingt lettres). Une autre fois ils rapprocheront la mission de Jésus- Christ, les différentes phases de sa vie, de la marche du soleil et de son passage dans les différents signes du Zodiaque. Ils diront : Les astrologues nous disent que le soleil passe par les différents signes du ciel. Eh bien, le Christ qui est le soleil de justice, passe aussi par différents signes : il est dans le signe de la Balance, lorsqu'il rend justice aux hommes; dans le signe des Gémeaux, lorsqu'il prend une double nature; dans le signe du Lion, lorsqu'il juge tout le monde sans acception de personnes; dans lesigne du Scorpion, lorsqu'il punit les coupables ; dans le signe delà Vierge, lorsqu'il s'incarne et descend dans le sein delà vierge Marie , etc. Les signes du Zodiaque trouvent tous ainsi leur application à quelques circonstances de la vie de Jésus-Christ. C'est de l'affectation , de la subtilité , c'est certainement du mauvais goût. Mais à tout prendre , il vaut mieux faire du soleil le symbole du Christ , que de transformer avec Dupuis le Christ en symbole du soleil. La fausse éloquence est moins funeste que la fausse science. D'ailleurs ces rapprochements étaient un objet d'admiration pour les contemporains, et tout ce qui doit être applaudi se dit volontiers. Les écrivains et les orateurs , aussi bien que les hommes politiques , sont tous , à un certain degré , esclaves de leurs contemporains , serfs du suffrage et de l'admiration de ceux qui les écoutent.

Ainsi nous voilà édifiés sur le compte de Ménot ; nous savons

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que tous les reproches qui lui ont été adressés doivent être atténués , que le mélange barbare de deux langues est le fait de ceux qui ont recueilli ses discours, que le burlesque qui résultait de ce mélange ne doit pas lui être imputé; que la plaisanterie qui se mêle au sérieux n'est jamais pour lui un but, mais un moyen , et que ce moyen il l'emploie souvent avec une rare habileté. Nous savons enfin que le cynisme des expressions n'est qu'un effet accidentel qui tient au progrès de la délicatesse : ce qui est cynique maintenant n'était que comique auparavant , et semblait tout naturel au temps de Ménot, où il ne pouvait effaroucher un sentiment qui n'existait pas. Ainsi donc, ce qui restera de vrai , ce seront les habitudes familières du langage , les subtilités , l'affectation , le mauvais goût ; mais il y a loin de là aux reproches qu'on adressait généralement aux scrmonnaires; 11 faut donc revenir sur l'opinion reçue et modifier un arrêt trop sévère.

maiUard. (...—1502.)

Olivier Maillard était, comme Ménot, un homme grave et instruit; ce n'était pas un prédicateur populaire, un prédicateur de campagne , c'était un esprit très-cultivé , un savant professeur de théologie. Cette science théologique se montre, il est vrai, trop souvent dans ses discours et les dépare ; mais enfin c'est de la science et non de la barbarie. Maillard vivait à la cour de Louis XI et de Charles VIII ; il fut le prédicateur de l'un et le confesseur de l'autre. On cite même une réponse qu'il fit à Louis XI , qui honore son courage , et qui a été provoquée par un acte non moins courageux. Maillard avait osé , dans un de ses sermons, attaquer la conduite du roi. Louis XI fut instruit de cette audace , appela Maillard et le menaça de le faire noyer. Maillard répondit : « Le roi est libre de faire de moi comme de tant d'autres, mais j'irai plus rapidement en paradis par eau qu'il n'y arrivera avec ses chevaux de poste. » C'était une allusion à l'établissement récent des postes. La réponse est vive ; elle est ingénieuse ; c'est un acte de courage à l'appui d'un acte d'indépendance. Un autre Maillard , du xvi* siècle , s'est signalé par ses mauvaises mœurs; il faut se garder de le confondre, comme on l'a fait, avec notre scrmonnairc. A chacun sa gloire et sa honte.

Maillard a placé dans un de ses discours une réflexion , à pro-

nos des homicides, qui rappelle un des morceaux les plus éloquents de Pascal.

« Tuer un homme coupable , s'écrie-t-il , avec l'autorité des lois , ce n'est pas un péché ; mais tout homicide qui s'accomplit contre l'autorité des lois, est le plus grave des péchés. Détestables homicides, vous détruisez ce que vous ne pouvez rétablir! Sachez qu'un homicide ne meurt jamais d'une bonne mort : aussi , lorsqu'un meurtrier passe près du cadavre de sa victime , le sang en jaillit et demande vengeance au Seigneur. »

Ceci est de la plus grande beauté.

Quoique Maillard ait moins de mouvement que Ménot , il n'est pas rare de rencontrer dans cet orateur d'heureuses inspirations, des germes féconds que l'éloquence a développés plus tard. Nous nous contenterons de citer le trait suivant, que Massillon a rencontré à son tour, et qui lui a fourni la plus belle page de l'éloquence chrétienne; nous voulons parler du morceau qui fit naître dans son auditoire un frémissement de terreur et d'admiration.

« Pécheurs mondains, s'écrie Maillard , puisse le Seigneur souverain ne pas vous traiter ainsi ! Etes-vous dans l'élat où vous voudriez mourir? Vous, femmes, qui étalez vos parures indécentes, voudriez-vous mourir dans l'état où vous êtes? Je crois que sur mille on n'en trouverait pas quatre. Qu'on fasse entendre ici la trompette du jugement dernier, et l'on verra ceux qui répondront à l'appel. Je vous le demande , ferez-vous un contrat avec Dieu lorsque vous serez dans la mort? Saint Augustin vous répond que cela est impossible. « Alors ils m'invoqueront, et je ne répondrai pas parce qu'ils auront méprisé ma discipline et qu'ils n'ont pas eu la crainte du Seigneur ; je vous ai appelés , et vous avez refusé de me suivre; j'ai étendu ma main, et personne n'a jeté un regard en arrière! « Pauvres pécheurs, que direz-vous au lit de la mort? Vous direz : hélas! hélas! Je veux donc vous dire qu'à la bonne heure vous devez disposer vos consciences. »

Entre Maillard et Massillon , il y a toute la distance de l'esquisse d'un élève au tableau d'un maître ; mais l'idée est la même, tous deux interrogent la conscience de leurs auditeurs , et par la même prosopopée, ils éveillent devant eux l'appareil du jugement dernier.

RAULIN. io

RanUn. (1443—1514.)

Raulin est plus grave et plus didactique que Ménot et Maillard. Il n'a ni la même vivacité de tours , ni la même liberté de paroles ; peut-être même que le recueil de ses sermons, publiés sous le nom de Chemin vers le Paradis, n'est guère qu'un traité de direction pour la conduite des pécheurs. Ce traité aura été disposé sous" forme de sermons , pour que les prédicateurs pussent y puiser des matériaux. Le casuiste est partout dans ce recueil , l'orateur nulle part ; c'est toujours le ton d'un homme qui explique, qui analyse , qui conseille , ce n'est pas celui d'un prédicateur qui prétend émouvoir une grande assemblée.

Le seul point de ressemblance entre Raulin et les orateurs qui nous ont occupés, ce sont certaines anecdoctes , certains apologues mêlés à la narration et venant à l'appui des préceptes. Voici l'un de ces récits qui a inspiré le chef-d'œuvre de La Fontaine , Les animaux malades de la peste. Ce n'est pas tout à fait le même texte ; sa fable est moins dramatique que celle de La Fontaine. Le lion est bien le président, non de l'assemblée, mais du chapitre; il ne se confesse pas, un lion est impeccable; mais c'est lui qui reçoit la confession des autres animaux. Voici le récit de Raulin qui a pour but de reprocher aux grands l'abus de leur puissance.

« Le lion tint chapitre ; différents animaux vinrent se confessera lui. Le loup commença : il avoua qu'il avait dévoré force moutons , mais il ajouta que c'était dans sa famille une vieille habitude, que de temps immémorial les loups avaient mangé les brebis, et qu'il ne se croyait pas si coupable. Le lion lui dit : c Puisque c'est l'habitude de vos ancêtres, un droit héréditaire, continuez ; seulement vous direz un Pater. » Le renard fait une confession semblable , et il dit : « J'ai croqué beaucoup de poulets , dévasté beaucoup de basses-cours, mais de tout temps mes ancêtres l'ont fait avant moi, et je croque de race. » « Soit , dit le lion, continuez , faites comme vos ancêtres et dites un Pater. » L'âne vint à son tour ; il se frappe la poitrine avec componction , il avoue qu'il a commis trois péchés : le premier, c'est d'avoir mangé du foin qui était tombé sur des ronces. « C'est un grand péché que de manger le foin d'autrui ! Voyons , continuez. » L'âne avoue qu'il a fiente dans le cloître des prêtres. Le lion se recric plus vi-

vement : « Souiller ainsi la terre sainte , c'est un péché mortel ! » Son troisième aveu, on ne put le lui arracher qu'au milieu des pleurs et des sanglots ; il avoue ainsi qu'il avait brait pendant que les frères chantaient dans le chœur, et qu'il avait fait de la mélodie avec eux. Le lion lui dit : « Oh ! c'est un grave péché que de chanter pendant que les frères chantent , de les mettre en désaccord et de semer la zizanie dans l'église. »

On voit qu'il y a dans cette confession si plaisante , si ingénieuse , le germe de l'inestimable aveu du roussin de La Fontaine^ Dirons-nous toute notre pensée? il nous semble que cette confession en trois parties , ce triple aveu de peccadile arraché avec tant d'effort et gradué avec art , n'est pas moins plaisant que le tableau tracé par notre grand fabuliste.

Raulin est encore auteur de quelques ouvrages ascétiques fort estimés de son temps.

Barlette. (...—1470.)

Nous dirons quelques mots sur Barlet ou Barlette, contemporain de Ménot et le héros de la chaire italienne. Les succès de Barlette furent immenses , et il suffit pour les constater de rappeler ce proverbe Qui nescit Barletare , nescit prœdicare. Ainsi Barlette était considéré par ses contemporains comme le modèle de la véritable éloquence. On ne saurait lui refuser l'esprit, la vivacité, le mouvement ; mais , esclave du goût des Italiens pour la bouffonnerie , il transforma la chaire en théâtre. Son soin principal est de divertir ses auditeurs, et l'enseignement moral semble n'être à ses yeux qu'un accessoire.

On a fait honneur à Barlette d'une apostrophe célèbre : « 0 vous qui êtes les femmes de ces seigneurs et de ces usuriers, si on mettait vos robes de pourpre sous le pressoir, le sang des pauvres en sortirait. » Nous avons vu cette idée dans les sermons de Ménot. Elle avait été exprimée par un religieux, François-Jacques Legrand, qui prêchait devant la cour de Charles VII, le jour de l'Ascension, avait dit :

« La plus grande marque de noblesse et de grandeur qu'on nous fasse voir aujourd'hui , c'est d'aller souvent aux bains , c'est de vivre luxurieusemcnt, c'est d'avoir de superbes habits à grandes manches , bien brodés et bien frangés ; et quoique cela , Sire , vous soit commun avec eux , je ne feindrai pas

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de (lire à votre majesté qu'elle doit considérer toutes ces dorures comme les larmes , comme le sang et comme la substance la plus pure de ses sujets , qui gémissent, et dont les cris, je le dis avec autant de compassion que de vérité, sont montés jusqu'au trône du souverain des rois , pour lui demander justice des mauvais traitements qu'ils endurent. »

Sur la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, plusieurs prédicateurs commencèrent à purger la chaire des défauts dont elle était infectée. Tels furent Molinicr, Senault, Texicr , Biroat , Joly , Froraentières et Claude de Lingendcs (1595 — 16G5). Ce dernier n'eut pas sur son siècle toute l'influence qu'il pouvait avoir, parce qu'avant de publier ses sermons, il les traduisit en latin.

Le Père le Jeune. (I.j92— 1672.)

Le Père le Jeune, de* l'Oratoire , fit ce que Lingcndes n'avait pu faire ; il commença rhcurcuse révolution qui allait s'opérer dans l'éloquence chrétienne. Les sermons qu'on a de lui méritent encore aujourd'hui d'être lus par les prédicateurs. Ils ne sont pas remarquables à la vérité par la pureté du style, mais on y trouve une élocution facile et naturelle, une abondance qui étonne, une onction touchante qui pénètre l'àme , une instruction solide et variée , une originalité piquante , et enfin une méthode précieuse, quoique trop uniforme.

Massillon les avait sans cesse entre les mains , il en conseillait la lecture aux autres, et il est facile de reconnaître par ses ouvrages que lui-même en avait beaucoup profité.

La péroraison qu'on va lire montrera quelle est l'éloquence du Père le Jeune , et quelles ressources elle peut offrir.

e Mais ce qui m'épouvante , dit-il à la fin d'un sermon sur l'enfer, ce qui m'épouvante et qui est plus digne d'appréhension dans la damnation du mauvais riche et des autres réprouvés, c'est la durée de leur supplice. Car si vous me demandez combien y at-il que ce malheureux est en enfer? je vous dirai que , selon le calendrier de ce monde, il y a plus de seize cents ans; selon le calendrier de Dieu, il n'y a pas encore deux jours; unus dies apud Dominum sicut mille anni , et mille anni sicut dies unus. Selon le calendrier de l'enfer, il y a plus de cent mille ans, car les moments y semblent des années, et les heures des çiècles;

selon le calendrier de réternité , il n'y a pas encore un jour, une heure, pas encore un moment , car il n'y a rien de diminué de l'éternité. Saint Jean-Baptiste dit que le Fils de Dieu mettra le froment en son grenier, et jettera les pailles dans un feu qui ne s'éteindra point ; et le prophète Isaïe dit que le fond de cette demeure funeste sera de la poix ardente le jour et la nuit, dont la fumée s'élèvera en tous les siècles des siècles. Il n'y va pas seulement des intérêts de la justice de Dieu qui doit être honorée à jamais , mais de la vérité dont les paroles doivent être fermes, immuahles, irrévocables. Justitia tua, justilia in œternum , et lex tua Veritas ; quœ procedunt de labiis meis non faciam irrita. Saint Jean dit qu'il ne faut pas prier pour un homme qui a persévéré en son péché jusqu'à la mort. Si Dieu ne me le défendait, je prendrais la hardiesse de lui présenter une pauvre requête pour quelqu'un de mes amis qui est à présent en enfer, et je lui dirais : Mon Dieu , vous ne demandez de ce malheureux que quelques larmes de vraie pénitence pour avoir pitié de lui ; permettez-lui d'en répandre une petite de cent mille ans en cent mille ans ; que son ange gardien la conserve , il en sera ravi. Quand il en aura répandu autant qu'il en pourrait entrer dans toules les maisons de cette ville, pourra-t-il espérer le pardon de votre miséricorde? Il me répond par Ezéchiel : non miserebor. Quand il en aura répandu autant qu'il y a jamais eu d'eau en toutes les fontaines, en toutes les rivières , en toutes les mers du monde ^ pourra-t-il espérer pardon? Il me répond par le même prophète : non parcet oculus meus. Quand il en aura répandu suffisamment pour remplir le vide qui est entre le ciel et la terre , n'en répandant qu'une petite goutte de cent mille ans en cent mille ans, pourra-t-il espérer que vous aurez pitié de lui? Il me répondra toujours : non miserebor et non parcet oculus meus. Je n'aurai jamais pitié de lui.... Si vous saviez que d'un œuf on verrait un jour éclore un millier d'aspics , de scorpions , de couleuvres , de vipères, ne l'écraseriez-vous pas, si vous pouviez? Il vous semble que ce n'est rien qu'un péché mortel , parce que vous n'en voyez pas les mauvais effets ; c'est un œuf qui contient en semence et d'où l'on verra éclore mille funestes éternités : éternité de disette, éternité de maladie, éternité de douleur, éternité de déshonneur, éternité de torture, éternité de feu et de flamme, éternité de regret, de tristesse, de dépit, de rage, de désespoir effroyable.

» lié ! mon Dieu, qu'est cela ? Hé ! mon Dieu, qu'est cela? A quoi penserons-nous si nous ne pensons à ceci? Quand je médite

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cette éternité, je me pàmc , je me perds , je ne sais où j'en suis, je suis tout hors de moi-même , il me prend envie de faire comme le proplièlc, d'aller par toutes les rues pleurant, criant à pleine tête : éternité, éternité , éternité : Intelligite insipientes in po-^ pulo, et stulti aliquandà sapite. Sommes-nous chrétiens , sommesnous hommes? où est notre foi? Où est notre jugement, si nous n'évitons de cent lieues loin le bord de ce précipice , le risque , Je danger, l'ombre du danger de cette éternité malheureuse ? Et n'est-il pas vrai , mes chers amis , n'est-il pas vrai que j'ai grand sujet de pleurer, quand je considère que tout cela étant , et même tout ce que j'ai dit n'étant rien en comparaison de ce qui est, vous n'y voulez pas penser? Et après cela vous me dites que vous êtes chrétiens ! N'ai-je pas sujet de pleurer, quand je contemple que maintenant à l'heure où je vous parle , plusieurs de votre connaissance et de la mienne , plusieurs de ceux qui ont péché comme nous , qui ont péché à cause de nous , et moins que nous , endurent toutes ces peines? et si vous me demandez : quand est-ce qu'ils en sortiront? je vous réponds, et écoutezmoi : jamais , jamais , non jamais ils n'en sortiront. JV'ai-je pas sujet de répandre des larmes de sang , quand je considère que de cette compagnie (ah! mon Dieu, mon Seigneur !) de cette compagnie , de ceux qui sont ici , de ceux qui me voient , de ceux qui m'entendent , il y en a qui souffriront toutes ces peines que j'ai racontées et cent raille fois davantage? oui, quelqu'un de nous, et qui n'y pense pas, et ce sera peut-être celui qui y pense le moins , qui ira possible cette semaine , ou ce mois , ou au plus lard avant que l'année finisse. Mon Dieu ! y en aura-t-il quelqu'un? peut-être plus de deux qui brûleront en enfer en toute éternité ; peut-être plus de six , peut-être plus de douze de ceux-ci qui sont devant moi , de ceux ici même. Ne sera-ce point vous? ne sera-ce point vous ? ne sera-ce point moi qui prêche aux autres? J'ai plus sujet de le craindre que personne : priez Dieu pour moi, mes chers amis, priez Dieu qu'il me fasse miséricorde. Qui sera-ce de nous? est-il possible qu'il y en ait quelqu'un en cette compagnie si fortunée? si je savais qu'il y en eût un seul en cette compagnie qui dût être de ce nombre, qui voulût persévérer en son péché; si je le savais , si je le connaissais , je ne sais pas ce que je ferais, ce que je ne ferais pas ; je descendrais présentement de cette chaire , et, prenant un crucifix en main, soupirant et sanglottant , je me prosternerais à ses pieds , je le baignerais de mes larmes , je le prierais, je l'exhorterais , je le menacerais , je le conjurerais, et je ne le quitterais pas qu'il ne m'eût donné cspé-

rance de sa conversion. Hélas ! lui dirais-je , êtes-vous donc un réprouvé qui devez être à jamais l'objet de la colère de Dieu?... Quoi ! vous ne jouirez jamais de Dieu pour lequel vous avez été créé? vous ne le glorifierez jamais?... Sera-t-il dit que votre âme, qui est la sœur des anges , soit à jamais la compagne des démons? -que votre corps soit à jamais abîmé dans un étang de feu et de soufre ardent? 0 que malheureux et infortunés sont votre père et votre mère , d'avoir donné la vie à un avorton qui doit être la curée de la mort éternelle ! Malheureuse et infortunée l'heure en laquelle ils parlèrent de se marier, puisque de leur mariage se devait éclore une si mauvaise engeance ! Malheureuse et mal employée la peine qu'on a mise à vous élever, la terre qui vous porte , le pain que vous mangez , l'air que vous respirez , puisque tout cela ne sert qu'à nourrir et conserver un dénaturé , un

ennemi irréconciliable de Dieu! Chrétiens, ce que je dirais

à ce réprouvé , je vous le dis à vous , et à vous , et à vous , et à moi premièrement , si nous ne changeons de vie et si nous ne faisons pénitence. Pensons-y ; cela nous importe, d

Saint François de Sales. (1567—1622.)

Ces mouvements pathétiques auxquels s'abandonnait le Père le Jeune , font voir ce que peuvent sur le talent l'ardeur d'un saint zèle et une conviction profonde. Le prédicateur qui ne consulte que les intérêts de Dieu et le salut éternel de ceux qui l'écoutent, ne peut manquer d'être éloquent, même lorsqu'il n'a qu'une langue encore informe pour exprimer ses pensées. Aussi plusieurs saints personnages de ces temps faisaient sur les peuples une impression extraordinaire , et l'on peut sans crainte assurer qu'ils étaient de grands orateurs. Quelle éloquence en effet ne devait pas avoir un saint François de Sales , par exemple , lorsque dans ses douces et pathétiques instructions, il emliammait les justes du feu de l'amour divin , inspirait aux pécheurs de vifs sentiments de repentir, et ramenait en foule les hérétiques dans le sein de l'Eglise ! Ecoutons un de ses panégyristes, qui n'est ici que son historien.

d Dès qu'il paraît dans la chaire de l'Evangile, la douceur et la modestie de ses regards , le feu vif et pénétrant de ses yeux , le son tendre et touchant de sa voix lui ouvrent d'abord tous les cœurs. Son éloquence n'est point un torrent impétueux qui roule avec bruit ses flots ; c'est un fleuve paisible qui pénètre peu à peu le sein de la terre , et fertilise les campagnes voisines de ses

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