BEAUVAIS
insensible; mais nous, qui croyons à l'immortalité ; mais nous, qui avons les présages les plus consolants sur la destinée éternelle de l'ami que nous pleurons, comment voudrions-nous oublier celui que nous avons aimé, celui qui est vivant et immortel devant Dieu , celui dont le souvenir doit nous remplir de consolations? Doux souvenir d'un ami qui a expiré au sein de la foi et de la vertu! larmes délicieuses, aimable tristesse, plus chère aux âmes vertueuses et sensibles que toutes les joies du siècle !
» Et moi-même , 3Iessieurs , qui suis obligé de remplir une fonction si douloureuse pour l'amilié, cessez de me plaindre. Je sens combien elle doit affliger mon coeur ; mais mon cœur se complaît dans son affliction ; et si ces souvenirs renouvellent ma douleur, ils soulageront mon âme. Dans les anciennes mœurs , n'était-ce pas l'ami le plus fidèle qui rendait ce triste devoir? Voyez les fleurs dont saint Jérôme orna la tombe de son cher Népotien ; écoutez les Ambroise , les Grégoire , les Bernard , dont le cœur était si sensible ; écoutez les louanges dont ils font retentir les funérailles de leurs frères. Cherchons comme eux , dans notre douleur même , un remède à notre douleur. Répandons aussi des fleurs avec nos larmes sur la tombe de notre iflustre ami. Consolons-nous mutuellement par le souvenir de sa vertu et par la foi de l'immortalité : Consolamini , consolamini invicem in verbis istis.
i Quel étonnant contraste avait partagé la vie de celui que nous pleurons ! Les espérances et les qualités les plus brillantes , tout semblait préparer en lui l'un des personnages les plus heureux et les plus illustres de son siècle. Hélas ! à peine est-il entre dans la carrière des honneurs, qu'une langueur irrémédiable vient dessécher autour de lui toute sa gloire et sa prospérité. Mais aussi, avec queUe constance il a soutenu cette rigoureuse épreuve , et avec quel courage il a fait servir une mortelle infirmité au salut immortel de son âme ! Faisons reparaître un instant sur son tombeau les grandes espérances qu'il avait données à cette église et à toute l'Eglise de France ; et gémissons sur la fragilité des choses humaines. Déplorons ses malheurs , mais bénissons le ciel des grâces et des consolations dont il l'a comblé dans ses soufl'rances. Tels sont les deux objets du discours que nous consacrons à la mémoire d'illustrissime et révérendissime seigneur Charles dcBroglie, cvêque , comte de Noyon , pair de France , désigné Cardinal de la sainte Eglise romaine.
> Doleo super te , frater mi Jonatha. » Ainsi David exprimait
sa douleur, à la mort d'un jeune prince qu'il chérissait comme son frère. Doleo super le, frater mi Jonatha , décore nimis et amabilis. » 0 mon respectable ami ! ô mon aimable frère , frater mi , qu'il me soit permis de vous donner aussi ce tendre nom : l'amitié avait rempli l'intervalle qui nous séparait , frater mi , décore nimis et amabilis. Ce n'est point à une ombre vaine que j'adresse mes soupirs. Hélas!. mes yeux ne vous voient plus, mais ma raison , mais ma foi m'assurent que vous vivez toujours dans une âme immortelle ; mais je puis croire qu'en ce moment vous nous voyez , vous nous entendez , et que votre âme est comme présente à vos obsèques. Regardez les personnes qui vous furent les plus chères, rassembléesauprès de votre sépulcre : recevez les hommages et les larmes que nous vous offrons en présence de votre peuple. 0 vous! dans qui j'existais plus que dans moimême ; vous, dont la gloire et la vertu devaient faire le bonheur de ma vie! 0 vous qui m'avez donné jusqu'à la fin des témoignages si touchants de votre affection; vous que j'aimais comme David aimait Jonathas , comme une mère aime son fils unique , sicut mater amat unicum filium, ità ego te diligebam ! Un éloge funèbre! était-ce là le monument que je devais vous dédier de ma reconnaissance et de ma tendresse? Et comment ma voix pourra-tcUe prononcer ce déplorable discours? Mon Dieu , vous ne condamnez pas mon trouble et ma désolation sur le tombeau d'un ami si cher : Jésus lui-même a frémi, il s'est troublé, il a pleuré sur le tombeau de celui qu'il avait aimé.
» Mais daignez secourir ma faiblesse ; ne permettez pas que j'oublie dans ma douleur la sainte constance qui doit soutenir toujours un ministre de votre divine parole. »
De Boismont. [1715—1786.]
L'abbé de Boismont a montré , dans ses oraisons funèbres , une manière différente de celle de l'évêque de Senez. « Doué d'un esprit facile et d'une imagination brillante , dit M. de Boulogne , sachant manier habilement sa langue et s'emparer d'un sujet, soit pour mettre à profit ses ressources ou suppléer à sa stérilité , joignant à une grande richesse d'idées une grande pureté d'expressions , il aurait pu s'élever usqu'à la haute éloquence , et, sinon égaler, du moins suivre de près nos vrais modèles; mais il ne sut pas se précautionner contre le faux goût de son siècle et cette vanité du bel esprit, qui , à l'époque où il parut.