DE BOISMONT
était la vanité dominante et l'cpidémic générale. Il voulut être l'orateur à la mode , et , pour son malheur, il y réussit. Avide de succès , impatient de parvenir à la réputation , il lui sacrifia les heureuses dispositions qu'il avait reçues de la nature , et son talent avorta. Nommé orateur en titre de l'Académie française, il fallut se monter au ton de son auditoire , prendre l'esprit de ses juges qui donnaient la vogue , et devenir comme eux plein de morgue et de prétention , d'afféterie dans le style , et d'emphase dans les pensées. Tel est, en effet, le caractère distinct des oraisons funèbres de l'abbé de Boismont. Le véritable orateur se cache sans cesse et se fait oublier; celui-ci se montre toujours et veut sans cesse qu'on l'admire. Il est impossible , en le lisant , de perdre de vue l'écrivain. On assiste à sa composition , on le voit arrangeant les mots , mettant toutes les phrases en rapports symétriques , et les faisant jouer ensemble; on sent enfin qu'il a dû lui en coûter autant pour écrire que pour penser. Jamais ce pathétique, cet abandon, cette effusion du sentiment, sans lesquels il n'y a point de véritable éloquence. C'est le Thomas de la chaire. Même enflure , même raideur, même sécheresse , même envie de briller et de mettre des résultats à la place des mouvements. » Ces défauts ne sont pas compensés par le petit nombre de morceaux d'une beauté réelle qu'on trouve dans ses oraisons funèbres. Nous citerons le meilleur de ces morceaux , pour montrer de quoi l'abbé de Boismont était capable. Il est tiré de l'oraison funèbre de Louis XV. L'orateur avait à parler de l'ascendant que prit en Europe, vers l'année 1734, la politique modérée du cardinal de Fleury.
« Ce fut , Messieurs , dans ces temps d'allégresse et de prospérité qu'éclata ce concert d'estime publique , si honorable à la mémoire de Louis. Il n'est point de voile , point de secret pour les vertus des rois. Heureuse destinée ! La modestie ne leur dérobe rien; ils sont forcés par état à jouir de toute leur renommée; ce fut le triomphe du jeune monarque. Connue, respectée dans toutes les cours , présente aux conseils de toutes les nations , son âme en devint le génie lutélaire. Sa droiture fut le droit public de l'Europe. Alors la réputation remplaça les victoires; la confiance enchaîna plus sûrement que les conquêtes; le cabinet de Versailles fut le sanctuaire de la paix universelle. Ce n'était plus ce foyer redoutable où l'orgueil assemblait les noires vapeurs de la politique , et préparait ces volcans qui embrasaient tous les Etats. Louis connaît le prix des hommes et le fragile honneur des triom-
phes. Il sait que la véritable gloire d'un roi consiste moins à braver les orages qu'à les détourner, à défier les jalousies qu'à les éteindre , à provoquer les ligues qu'à les prévenir. Plein de ces principes, il quitte ce tonnerre toujours allumé par son aïeul; il rend aux travaux utiles une partie de cette milice nombreuse qui appelle la guerre , en nourrit le goût , en perpétue les alarmes ; il se montre seul , pour ainsi dire , avec le poids naturel de sa puissance et le charme invincible de sa bonne foi , espèce de domination nouvelle; et comment ne devient-elle pas l'ambition de tous les rois? Est-ce à l'ombre des trônes qu'on devrait trouver la fausseté réduite en art? et si cet art malheureux est un opprobre, lorsqu'il trompe les hommes, quel nom mérite-t-il lorsqu'il agite les empires et qu'il se joue de la fortune et du sang des peuples? Louis le méprise ; il offre à l'Europe étonné un jeune roi absolu , adoré , ne craignant rien , et ne voulant point être craint , et l'Europe se précipite vers son trône ; elle y dépose, par ses ambassadeurs, ses prétentions, ses intérêts , ses espérances. Est-ce là cette nation qui , comme un athlète sanglant , essuyait fièrement ses plaies , et disputait à Utrecht les restes d'une grandeur déchirée? Puissante et modeste, elle décide aujourd'hui , elle prononce ; le même sceptre , plié par tant d'orages , est devenu l'arbitre de ces mêmes rivaux dont il avait été la terreur. Quelle sublime intelligence a pu opérer ce prodige? Un roi de vingt-quatre ans , sans armes , sans intrigues , enchaînant tout, calmant tout par la seule impression de sa franchise et de son désintéressement. Et l'estime due à ce roi pourrait être un problème ! Où vous placeriez-vous ? quel climat , quelle contrée choisiriez-vous pour la lui contester ? Interrogez Londres , Vienne , Madrid, Constantinople , le nord et le midi : tout repose dans le silence sur la foi de son intégrité. Partout vous trouverez l'action bienfaisante de cette âme juste et modérée : ce bien particulier à la France, était en même temps le bien de tous les peuples, il appartenait à toute l'Europe. »
La vieillesse de l'abbé de Boismont fut marquée par une singularité bien extraordinaire : c'est dans l'âge où l'on ne peut plus guère se corriger ni acquérir, c'est à soixante-dix ans qu'il fit un ouvrage où il paraît tout différent de ce qu'il avait été. Il fiit chargé de prononcer un sermon pour l'établissement d'un hôpital militaire et ecclésiastique ; et ce sermon , infiniment supérieur à ses oraisons funèbres , est , sans aucune comparaison , ce qu'il a laissé de plus beau , ou plutôt c'est le seul monument de véritable
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