DE BOISMONT
éloquence qui nous reste de lui , le seul titre qui recommande sa mémoire aux connaisseurs. Là tous ses défauts ont entièrement disparu , et sont remplacés par tous les mérites qui lui manquaient : il a de l'onction, de la vérité, du pathétique; ses moyens sont bien conçus et supérieurement développés , ses vues sont justes et grandes, ses expressions heureuses; il parle au cœur, à la raison , à l'imagination ; en un mot , il est orateur. Il s'agissait de solliciter l'humanité en faveur de la vieillesse indigente de ceux qui ont consacré leur vie et donné leur sang à l'Etat; c'est la première partie de son discours. Il s'agissait de même d'assurer, dans un asile honorable , les secours nécessaires aux besoins et aux maladies de ceux qui ont vieilli au service des autels : c'est la seconde partie. Toutes deux sont dignement remplies , et la dernière surtout , qui était la plus délicate , a paru la mieux traitée.
Cette seconde partie mériterait d'être citée tout entière , nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur le morceau où il trace le caractère du bon pasteur :
t Le pasteur sur lequel la politique peut-être ne daigne pas abaisser ses regards, ce ministre relégué dans la poussière et l'obscurité des campagnes , voilà l'homme de Dieu qui les éclaire, et l'homme d'Etat qui les calme. Simple comme eux, pauvre avec eux , parce que son nécessaire même devient leur patrimoine , il les élève au-dessus de l'empire du temps , pour ne leur laisser ni le désir de ses trompeuses promesses , ni le regret de ses fragiles félicités. A sa voix, d'autres cieux , d'autres trésors s'ouvrent pour eux ; à sa voix , ils courent en foule aux pieds de ce Dieu qui compte leurs larmes ; ce Dieu , leur éternel héritage , qui doit les venger de cette exhérédation civile , à laquelle une providence qu'on leur apprend à bénir, les a dévoués. Les subsides , les impôts , les lois fiscales , les éléments même fatiguent leur triste existence : dociles à cette voix paternelle qui les rassemble, qui les anime, ils tolèrent, ils supportent, ils oublient tout. Je ne sais quelle onction puissante s'échappe de nos tabernacles : le sentiment toujours actif de cette autre vie qui nous attend , adoucit dans les pauvres les peines de la vie présente. Ah ! la foi n'a point de malheureux : ces mystères de miséricorde, dont on les environne, ces ombres, ces figures, le traité de protection et de paix qui se renouvelle, dans la prière publique , entre le ciel et la terre , tout les remue , tout les at-
tendrit dans nos temples ; ils gémissent , mais ils espèrent , et ils sortent consolés.
» Ce n'est pas tout : garant des promesses divines , ce pasteur, cet ange tulélaire, les réalise en quelque sorte, dès cette vie, par les secours , par les soins les plus généreux , les plus constants. Je dis les soins, et peut-être, hommes superbes, n'avez-vous jamais compris la force et l'étendue de cette expression. Peignez-vous les ravages d'un mal épidémique , ou plutôt placez-vous dans ces cabanes infectes , habitées par la mort seule, incertaine sur le choix de ses victimes: hélas! l'objet le moins affreux qui frappe vos regards , est le mourant lui-même ; épouse , enfants , tout ce qui l'environne , semble être sorti du cercueil pour y rentrer pêle-mêle avec lui. Si l'horreur du dernier moment est si pénétrante au milieu des pompes de la vanité , sous le dais de l'opulence , qui couvre encore de son faste l'orgueilleuse proie que la mort lui arrache , quelle impression doit-elle produire dans les lieux où toutes les misères et toutes les horreurs sont rassemblées ! Voilà ce que bravent le zèle et le courage pastoral. La nature, l'amitié, les ressources de l'art, le ministre de la religion seul remplace tout ; seul au milieu des gémissements et des pleurs , livré lui-même à l'activité du poison , qui dévore tout à ses yeux , il l'affaiblit, il le détourne; ce qu'il ne peut sauver, il le console , il le porte jusque dans le sein de Dieu; nul témoin, nul spectateur; rien ne le soutient, ni la gloire, ni le préjugé, ni l'amour de la renommée, ces grandes faiblesses de la nature , auxquelles on doit tant de vertus : son âme , ses principes , le ciel qui l'observe , voilà sa force et sa récompense. L'Etat , cet ingrat , qu'il faut plaindre et servir, ne le connaît pas : s'occupe-t-il , hélas ! d'un citoyen utile qui n'a d'autre mérite que celui de vivre dans l'habitude d'un héroïsme ignoré? »(*)