‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 24 sur 77 · MISSIONNAIRES · texte numérisé non relu

MISSIONNAIRES

On a pu le remarquer, les orateurs les plus célèbres du dixhuitième siècle n'ont été éloquents que lorsqu'ils ont suivi les inspirations du zèle et parlé le langage de la piété. Toutes les fois qu'ils ont été dominés par un esprit mondain , ou qu'ils ont eu de

(') Parmi la multitude des orateurs du second ordre , dans le dix-huitième siècle, on distingue encore Ségaud , Bretonneau , Griffet , Perrin, Le Chapelain , etc.

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timîdes condescendances et de tristes ménagements, ils ont vu s'éteindre la flamme de leur génie. Leurs discours froidement symétrisés pouvaient plaire , mais ils ne convertissaient pas. Au contraire, les simples missionnaires qui prêchaient dans les campagnes , avec le désir ardent , non de s'attirer une vaine renommée , mais de procurer le salut des âmes, montraient, dans leurs exhortations, l'enthousiasme qui fait l'éloquence , et parvenaient très-souvent à toucher et à changer les cœurs. Ils surent conserver au ministère de la parole sainte , son caractère de domination et même de dignité. Les défauts de langage dont ils ne furent pas toujours exempts , étaient bien moins choquants dans la chaire que la recherche et le bel-esprit d'un rhéteur. Ils descendaient peut-être à des détails trop famihers pour des auditeurs d'un goût délicat; mais ils faisaient brèche , mais ils arrivaient au but; mais ils allaient se placer au milieu des consciences ; mais ils enflammaient l'imagination; mais ils frappaient fortement les sens; mais la multitude les suivait et les écoutait avec transport ; mais ils opéraient enfin ces heureux fruits de salut que n'auraient osé se promettre les orateurs les plus consommés. Un grand nombre d'hommes apostoliques se signalèrent ainsi dans la carrière des missions. Mais il en est un surtout qui s'est fait un nom dans les fastes de l'éloquence de la chaire; il importe de nous arrêter ici à retracer ses triomphes.

Bridaine. (1761 — 1767.J

Nul n'a possédé aussi éminemment que Bridaine le rare talent de s'emparer d'une multitude assemblée. Il avait un si puissant et si heureux organe qu'il rendait croyables tous les prodiges que l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens ; et il se faisait entendre aussi facilement de dix mille personnes en plein air, que s'il eût parlé sous la voûte du temple le plus sonore. On remarquait dans tout ce qu'il disait une éloquence naturelle qui jaillissait des sources du génie ; des élans dont la vigueur agreste découvrait plus de talent et plus d'idées que l'indigence superbe de l'imitation ; des tours naturellement oratoires ; des métaphores très-hardies; des pensées brusques, neuves et frappantes; une élocution très-simple , mais assez noble dans sa popularité ; un art parfait d'exciter et de soutenir l'attention du peuple, qui ne se lassait jamais de l'entendre; des apologues ingénieux, attachants et quelquefois sublimes; le secret merveilleux d'égayer pieuse-

ment ses auditeurs et de les faire pleurer à volonté ; l'accent de l'indulgence mêlé aux cris déchirants d'une indignation douloureuse; tous les caractères d'une riche imagination; des beautés originales et inconnues, que les règles des rhéteurs n'ont jamais devinées; quelques traits ravissants, parfois même des morceaux entiers, traités avec un soin qui tempérait son imagination, et dans lesquels la régularité de sa composition attiédissait sensiblement sa chaleur ordinaire.

On connaît l'exorde du premier sermon qu'il prêcha dans l'église Saint-Sulpice, à Paris, en 4751. La plus haute compagnie de la capitale voulut l'entendre par curiosité. En arrivant à la chaire, Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques , un grand nombre de personnes décorées , une foule innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle , loin de l'intimider, lui inspira l'exorde qu'on va lire, et qui , dans son genre, ne paraîtra peut-être pas indigne de Bossuet ou de Démosthène.

€ A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi , il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pous vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talents que vous exigez, quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent ; et si je me sens humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité : comme si j'étais accoutumé à me prêcher moi-même ! A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous, comme moi, au jugement de Dieu , que des pécheurs. C'est donc uniquement devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très- Haut dans des temples couverts de chaume. J'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés dont la plupart manquaient de pain ! J'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion! Qu'ai-je fait, malheureux! j'ai centriste les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu! J'ai porté la douleur et l'épouvante dans ces âmes simples et fidèles , que j'aurais dû plaindre et consoler ! C'est ici , où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante ou sur des pécheurs audacieux et endurcis, ah! c'est ici seulement, au milieu de tant de scandales, qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son ton-

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