‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 25 sur 77 · BRIDAINE · texte numérisé non relu

BRIDAINE

nerre,et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté, la mort qui vous menace, et de l'autre mon grand Dieu qui doit tous vous juger. Je tiens déjà dans ce moment votre sentence à la main. Tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! l'abus ingrat de toutes les espèces de grâces, la nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour nous, l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer et par-dessus tout l'éternité ! l'éternité! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Eh! qu'ai -je besoin de vos suffrages qui me damneraient peut-être sans vous sauver! Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. C'est lui-même, c'est lui seul qui, dans quelques instants, va remuer le fond de vos consciences. Frappés aussitôt d'effroi, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées , vous viendrez vous jeter entre les bras de ma charité, en versant des larmes de componction et de repentance ; et, à force de remords , vous me trouverez assez éloquent, i

Un pareil début mettait désormais Bridaine en droit de tout dire. On a conservé le souvenir de quelques traits de son sermon pour l'éternité, où il avait pris pour texte ce verset des psaumes : Annos œternos in mente habui , et qui était divisé en trois points • Il y a une éternité : nous touchons à l'éternité : nous sommes les maîtres de notre éternité. Il est difficile de peindre l'effroi prodigieux qu'il répandait dans l'assemblée , lorsque mêlant , selon son usage, des comparaisons populaires et frappantes à des conceptions sublimes, il s'écriait :

< Eh ! sur quoi vous fondez-vous donc , mes frères , pour croire votre dernier jour si éloigné ? Est-ce sur votre jeunesse? Oui, répondez-vous : je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah! vous vous trompez du tout au tout. Non, ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans : c'est la mort qui a déjà vingt ans, trente ans d'avance sur vous ; trente ans de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre , que vous lui devez, et qui vous ont rapproché d'autant du terme où la mort doit vous achever. Prencz-y donc garde, l'éternité marque déjà sur votre front l'instant fatal où elle va commencer pour vous. Eh! savez-vous ce que c'est que l'éternité? c'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement, dans le silence des tombeaux : toujours , jamais ! jamais, toujours ! et toujours ! Pendant ces cffroya-

bles révolutions, un réprouvé s'écrie : quelle heure cst-il? et la voix d'un autre misérable lui répond : l'éternité ! »

L'organe tonnant de Bridaine ajoutait, dans ces occasions, une nouvelle énergie à son éloquence, et l'auditoire, accablé par l'impétuosité de son action et la puissance de ses figures , était alors consterné devant lui. Le silence profond qui régnait dans l'assemblée, surtout quand il prêchait , selon sa coutume , à l'entrée de la nuit, était interrompu de temps en temps par des soupirs longs et lugubres, qui partaient à la fois de toutes les extrémités du temple, dont les voûtes retentissaient enfin de cris inarticulés et de profonds gémissements. Ces accents d'une douleur sourde et étouffée se démêlaient dans le lointain, au milieu des agitations du remords , qui faisait éclater bientôt son action secrète et profonde sur les consciences , par les cris soudains et redoublés dont chacun frappait alors sa poitrine.

Bridaine trouvait dans son zèle même l'art merveilleux de se concilier, de soutenir et de ranimer l'attention de la multitude pendant toute la durée de ses plus longs sermons. Il savait en varier sans cesse le ton et la couleur, pour mieux fixer l'intérêt de son auditoire. A la suite de ses tirades les plus véhémentes ou les plus pathétiques, il prenait tout-à-coup un air calme : il changeait de marche et de route pour arriver à son but; et ce relâche apparent n'était qu'un nouveau moyen oratoire d'enfoncer plus avant et de retourner dans tous les sens le trait dont son éloquence cachait et augmentait ainsi la force, en le poussant au fond de tous les cœurs. On verra dans un moment sa théorie en action. Cette espèce de délassement de l'orateur missionnaire préparait ainsi l'auditoire, par un court intervalle de repos, au récit très-adroit et très-intéressant d'une allégorie parfaitement adaptée à son sujet, sans qu'on pût soupçonner jamais son intention, avant le dénouement de l'espèce de drame dont il se réservait le secret. C'étaient des apologues qu'il lirait d'une allusion ou d'une parabole de l'Ecriture, des voyages des missions étrangères, de la vie des saints, de l'histoire ecclésiastique, de son imagination, ou de sa mémoire toujours inépuisable en ce genre si propre à piquer la curiosité des auditeurs , et dans lequel il savait être familier avec éloquence. Nous pouvons en citer un exemple , qui ne manquait jamais de produire un très-grand effet, dans sa conférence sur la communion indigne. Après avoir tonné avec toute la puissance de son zèle, de son talent et de son organe contre les sacrilèges, il s'arrêtait , il se séparait, pour ainsi dire, de son auditoire : il regar-

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çlait fixement l'autel en levant ses deux mains jointes : il semblait absorbé dans le respect et dans la douleur devant le tabernacle. Ce silence frappait encore plus que ses paroles ; il l'interrompait tout-à-coup en disant lentement, les yeux fermés, avec cette demivoix qu'il savait si bien affaiblir, au lieu de la rendre plus sonnante, quand il voulait commander une grande attention : Les aveugles! les ingrats l.... Que leur dirai- je de plus, s'ils ne partagent -pas d'eux-mêmes les transes de ma foi!... « Dieu », poursuivait-il en s'asseyant ou plutôt en paraissant succomber à son abattement, « Dieu réveille en ce moment dans mon esprit le souvenir d'une histoire édifiante, dont vous avez tous autant besoin que moi , pour soulager votre piété du récit et du poids de ces horribles profanations. 11 y avait donc, mes frères, très-loin d'ici, dans une ville que je ne dois point nommer, pour ne pas vous faire connaître les parties intéressées ; il y avait , dis-je, un jeune homme d'une très-grande famille, d'une parfaite conduite , de la plus belle espérance, et qui jouissait dans tout le pays de la meilleure réputation. C'était un fils unique , connu par son excellent cœur, et qui faisait la gloire et les délices de ses parents. Il arriva que d'autres jeunes gens de son âge, avec lesquels il n'avait aucune liaison, se compromirent de la manière la plus grave, dans une très-mauvaise affaire, avec sa propre famille, qui voulut absolument en avoir justice. On leur fit donc leur procès, qui fournit assez de preuves pour les pouvoir tous condamner à mort. La désolation était universelle dans la ville où ils devaient subir leur triste sort au milieu de la place publique. Notre charitable jeune homme en fut touché; et ne voyant pas d'autre moyen d'obtenir leur grâce, poussé par son bon naturel, il sut si bien s'y prendre, que par un effort de la générosité la plus extraordinaire, il intervint comme partie principale dans ce procès criminel, en se substituant lui-même à cette troupe de malheureux. Ce n'est pas tout. Il faut vous dire encore qu'il était fils du seigneur du lieu ; il poussa donc la charité jusqu'à se faire charger juridiquement, et à se charger par son propre fait de toute la responsabilité du crime qu'ils avaient commis, paraissant ainsi l'unique criminel aux yeux de la justice ; de sorte que les juges ne virent plus et ne durent effectivement plus voir que lui seul à poursuivre et à punir. On l'admira, on le plaignit. Mais la rigueur des formes et la lettre de la loi obligèrent les magistrats à prononcer contre lui, quoiqu'à regret, un arrêt de mort. Ce fut une consternation générale. Le jour de l'exécution est fixe au lendemain. Par une disposition de la Providence, au moment où le bourreau arrive sur la place pour

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préparer l'échafaud, il est frappé lui-même de mort subite, en présence de tout le peuple. On s'écrie sur le champ de tous côtés que c'est une déclaration manifeste du ciel, et qu'il faut absolument faire grâce au pauvre patient, victime volontaire du dévouement le plus héroïque. Tous les cœurs déchirés poussent à la fois le même cri en sa faveur. Mais tout-à-coup un autre jeune homme fait entendre sa voix au milieu de la multitude : c'était précisément l'un des complices impliqués dans le même procès criminel , et auquel un si beau sacrifice venait de sauver la vie. Personne ne se présente, dit-il, pour dresser l'échafaud : eh bien! je prends sur moi ce soin. Il n'y a point de bourreau : j'en ferai les fonctions, et je me charge du supplice. Tout le monde frissonne d'horreur, comme nous tous tant que nous sommes ici présents, en entendant une proposition si barbare, que les juges n'étaient pas en droit de rejeter. Il se met donc à l'œuvre, et la sentence fut exécutée. Vous frémissez, mes frères! A la bonne heure! Mais je suppose que vous me comprenez. Ce jeune homme si intéressant, qui vient de mourir en quelque sorte devant vous , pour le salut de ses frères, savez-vous qui c'est? C'est Jésus-Christ, en son état de victime toujours vivante dans le sacrement de l'Eucharistie! Et ce bourreau d'office, ce bourreau volontaire, qui est-il? C'est vous tous, pécheurs sacrilèges qui m'écoutez. Jésus-Christ, votre rédemteur et le mien, s'était donné pour vous une seconde vie par le testament et par le prodige de son amour. Il semblait pour toujours à l'abri d'une nouvelle mort dans ce tabernacle. C'est vous tous, malheureux Judas, c'est vous qui avez renouvelé son supphce après sa résurrection; c'est vous qui , par vos communions en état de péché mortel, avez dit, sinon en paroles, du moins par le fait, ce qui est pis encore : tirez Jésus-Christ du fond de ce sanctuaire oîi il est caché sous les voiles eucharistiques : livrezle moi sur cette table sainte : c'est moi qui vais le sacrifier de nouveau : c'est moi qui veux élever de mes mains sa croix sur un autre calvaire : c'est moi qui me charge d'être son bourreau ! »

Ces fragments doivent sans doute quelque chose au travail de Maury qui nous les a conservés. Cependant ils ne retracent qu'imparfaitement l'éloquence de Bridaine. Marmontel, qui l'avait entendu dans sa première jeunesse , s'en est toujours souvenu dans la suite avec des transports d'enthousiasme. C'était après plus d'un demi-siècle qu'il disait dans un de ses écrits :

Toutefois rendons gloire à la simple nature. Dans nos jardins l'arbuste a besoin de culture;

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