BRIDAINE
Le chêne inculte règne au milieu des forêts.
Le génie éloquent le sera sans apprêts.
Je l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse;
Il m'est présent encore, il le sera sans cesse ;
Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin.
De s'égaler à lui l'orateur était loin.
Ce n'était point ce style ingénieux et tendre,
Ce langage épuré qu'une sensible voix
Parlait si doucement à l'oreille des rois ;
C'était un orateur saintement populaire,
Qui, content d'émouvoir, négligeait l'art de plaire.
D'une élégance vaine il dédaignait les fleurs ;
Il n'avait que des cris, des sanglots et des pleurs ;
Mais de longs traits de feu, jetés à l'aventure,
D'une chaleur brfdante animaient sa peinture.
C'était l'âme d'un père ouverte aux malheureux :
Son cœur se déchirait en gémissant sur eux.
Le faible et l'indigent croyaient voir, à son zèle ,
L'ange consolateur les couvrir de son aile.
Mais à l'homme superbe, à l'injuste oppresseur,
Au riche impitoyable, au cruel ravisseur.
Déclarait-il la guerre? une voix fulminante
A leur âme de fer imprimait l'épouvante.
Tout tremblait sous sa main : le méchant consterné,
D'un ténébreux abîme était enviroimé.
Il domptait l'habitude, il domptait la nature;
Il faisait du remords éprouver la torture.
De son faste à ses pieds l'orgueil se dépouillait,
La rapine tombait des mains qu'elle souillait.
La volupté rompait ses chaînes les plus chères;
Ennemis et rivaux se pardonnaient en frères ;
C'était un nouveau peuple, et ce peuple charmé,
Bénissait l'orateur qui l'avait transformé.
(Discours sur l'éloquence.)