‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 26 sur 77 · BRIDAINE · texte numérisé non relu

BRIDAINE

Le chêne inculte règne au milieu des forêts.

Le génie éloquent le sera sans apprêts.

Je l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse;

Il m'est présent encore, il le sera sans cesse ;

Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin.

De s'égaler à lui l'orateur était loin.

Ce n'était point ce style ingénieux et tendre,

Ce langage épuré qu'une sensible voix

Parlait si doucement à l'oreille des rois ;

C'était un orateur saintement populaire,

Qui, content d'émouvoir, négligeait l'art de plaire.

D'une élégance vaine il dédaignait les fleurs ;

Il n'avait que des cris, des sanglots et des pleurs ;

Mais de longs traits de feu, jetés à l'aventure,

D'une chaleur brfdante animaient sa peinture.

C'était l'âme d'un père ouverte aux malheureux :

Son cœur se déchirait en gémissant sur eux.

Le faible et l'indigent croyaient voir, à son zèle ,

L'ange consolateur les couvrir de son aile.

Mais à l'homme superbe, à l'injuste oppresseur,

Au riche impitoyable, au cruel ravisseur.

Déclarait-il la guerre? une voix fulminante

A leur âme de fer imprimait l'épouvante.

Tout tremblait sous sa main : le méchant consterné,

D'un ténébreux abîme était enviroimé.

Il domptait l'habitude, il domptait la nature;

Il faisait du remords éprouver la torture.

De son faste à ses pieds l'orgueil se dépouillait,

La rapine tombait des mains qu'elle souillait.

La volupté rompait ses chaînes les plus chères;

Ennemis et rivaux se pardonnaient en frères ;

C'était un nouveau peuple, et ce peuple charmé,

Bénissait l'orateur qui l'avait transformé.

(Discours sur l'éloquence.)

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