DE L ELOQUENCE DE LA CHAIRE DEPUIS LA RÉVOLUTION
De Boulogne. — Frayssinous. ^Maccarthy. — Guyon. — Supériorité de l'Eloquence de la chaire. — Sources principales où elle puise. — Son avenir. — Lacordaire. — De Ravignan. — Parallèle entre ces deux orateurs.
Ainsi la chaire chrétienne se soutenait encore, non sans quelque gloire, lorsque la Révolution française éclata. Cette révolution, dont les philosophes avaient été les précurseurs, et dont les prédicateurs furent les prophètes , vint l'abattre de sa hache impie, et ses derniers échos allèrent retentir sur des rives lointaines. Lorsqu'après les sanglantes fureurs qui déchirèrent la France et firent l'épouvante de l'Europe , la croix reparut sur les ruines de notre patrie comme un signe de régénération et de bonheur, on put croire qu'il allait être donné aux prêtres revenus de l'exil ou échappés au glaive, de combattre, avec la liberté des apôtres , les principes funestes qui avaient bouleversé la société jusque dans ses fondements, et d'annoncer, sans obstacle, les vérités saintes qui font la vie des empires. Mais Buonaparte voulait les tenir dans sa main comme un instrument de servitude. Leur parole fut trop souvent enchaînée et obligée de descendre à de serviles louanges. Sous le règne des rois légitimes, la tribune sacrée semblait devoir recouvrer son antique gloire; elle allait, disait-on, briller de son éclat et de celui du trône. Toutefois il n'en fut pas ainsi. La religion, qui avait présidé à la formation de la monarchie , ne fut admise dans l'Etat que comme par grâce et par un reste du respect qu'on avait conservé pour elle. La plupart des grands et des hommes du pouvoir n'é-
dll ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
coûtèrent les discours de ses ministres que parce que l'étiquette ou la bienséance leur fit un devoir de les entendre. D'ailleurs, l'esprit d'impiété qui continuait à se répandre partout, portait avec lui l'indifférence ou le dédain pour tous les exercices du culte catholique. La piété des princes et de quelques hommes d'un haut rang ne suffisait pas pour donner aux prédicateurs l'ascendant qu'exige leur saint ministère. Cependant plusieurs triomphèrent de tant d'obstacles. Sous l'Empire et sous la Restauration, la chaire chrétienne eut encore des hommes puissants en paroles. Ils proclamèrent avec dignité les dogmes de la foi ; ils attaquèrent avec toute l'autorité de la raison et de l'expérience les systèmes absurdes des impies ; ils montrèrent à nu la honte d'une philosophie anti-chrétienne, elles plaies qu'elle avait faites et qu'elle voulait faire encore à la société.
De Boulogne. (1747 — 182S.)
Le premier qui déploya son courage parmi ces généreux athlètes, est M. de Boulogne, évêque de Troyes. Déjà célèbre comme prédicateur avant la révolution, il soutint depuis la dignité de la chaire par des sermons où l'éclat du style se joint au mérite des pensées, et par des instructions pastorales pleines de vigueur, et qui, franchissant les bornes de son diocèse , ont même été traduites dans des langues étrangères. Partout, dans ses discours comme dans ses écrits, il rappelle ces grandes idées d'ordre et de stabilité, ces maximes de justice et de sagesse, et surtout ces sentiments de religion qui ont une si haute influence sur le bonheur des particuliers et sur celui des Etats ; partout il fait sentir l'illusion d'une vaine philosophie, qui n'a jamais su que dessécher et détruire : il lui arrache le masque dont elle se couvre, et peint avec énergie l'impuissance de ses conseils, la stérilité de sa morale et l'inanité de ses efforts.
a Futils discoureurs , s'écrie-t-il dans son discours sur la passion vous m'offrez des systèmes, et je demande des consolations. Que m'importe tout ce verbiage pompeux dont vous fatiguez ma raison? Il me faut des secours qui soulagent mon cœur. C'est lui qui souffre, c'est lui surtout qui est malade ; et vous le laissez en proie à son aridité, et vous lui arrachez sa plus chère espérance : et, pour soulager ma misère, vous ne songez qu'à nourrir mon orgueil. Ah! si vous pouviez compter tous les malheureux que
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VOUS faites! Vous avez séduit les riches, les grands du monde; je n'en suis pas surpris , l'abondance corrompt, et les grandeurs aveuglent : mais votre triomphe est encore imparfait; portez maintenant votre aride morale dans les tristes chaumières, allez endoctriner ce pauvre que la faim dévore , cette mère désolée, dont le tendre nourrisson suce bien moins le lait que les larmes; ce malheureux couché sur une paille humide, allez lui dire qu'il est victime de sa crédulité, qu'en serrant dans ses bras l'effigie d'un Dieu souffrant , il n'embrasse qu'un vain fantôme , qu'il n'est point de Jésus pour lui, que sa seule raison doit être son
sauveur, son seul courage toute sa consolation Barbares, vous
n'osez pas : vous croiriez insulter à son état et outrager son infortune; lui-même pourrait-il vous entendre ? Vous disserteriez, et il pleure : vous raisonneriez, et il souffre ; et quand on pleure et quand on souffre, il faut des remèdes et non pas des maximes, des sentiments et non pas des discours. Ah! le Dieu affligé que j'adore, les lui apporte ces remèdes, ces sentiments de force et de patience , de paix et de résignation , dont son exemple est une source inépAèable. Ah! laissez-nous notre Evangile avec sa simplicité, notre Dieu avec ses faiblesses, notre croix et sa sainte folie; laissez aux pauvres leur ami, aux infirmes leur soutien, aux mourants leur consolation , à tous les affligés leur sauveur et leur père. »
Souvent aussi M. de Boulogne développe avec magnificence les grandes preuves de la religion chrétienne.
e II règne sur le monde, dit-il dans le même sermon, en parlant de Jésus- Christ; il règne sur le monde par ses victoires. Eh! que ne pourra point celui dont le trépas est honoré du deuil de toute la nature ! Quelles victoires ne doit pas se promettre ce vainqueur de la mort même, qui, par la puissante clameur qu'il pousse en expirant, nous annonce qu'il ne meurt point, comme les autres hommes, par faiblesse et par nécessité ; que la vie ne lui est point arrachée, mais qu'il la donne de lui-même, comme il l'avait prédit; et que la mort, pour le frapper, a attendu , pour ainsi dire, qu'il lui en ait donné le signal! Chose admirable! il s'était fait peu de disciples dans le temps même qu'il jetait le plus grand éclat par la sainteté de ses œuvres et par le nombre de ses miracles ; maintenant qu'il a subi le dernier des supplices comme un insigne scélérat, les peuples tombent à ses pieds. Tandis que ses mains sont clouées à la croix , il agite , il secoue , dit l'Ecriture , les extrémités de la terre , et tout est ébranlé j)ar la puissance de son
dernier soupir. Du fond même de son tombeau , lui naît cette nombreuse postérité qu'annonçait Isaïe ; et là où toutes les grandeurs viennent s'anéantir, les siennes commencent. Le calvaire devient celte montagne élevée au-dessus de toutes les montagnes; on l'aperçoit du couchant à l'aurore ; les rois accourent de loin ; les Barbares se soumettent, et les géants de la terre viennent se prosterner devant l'étendard de la croix. Quoi donc! par quels moyens s'est opérée cette étonnante révolution ? et par quel art a-t-on pu désenchanter le monde? Comment un Dieu couvert d'opprobres a-t-il fait disparaître ces divinités si révérées, devant qui se courbait l'univers? Comment l'aigle romaine est-elle venue s'abattre au pied de l'infâme gibet? Mes frères, c'est ici qujl faut le chanter avec le prophète : c'est par le bois qu'à régné notre Dieu. Ce n'est ni par le nombre des armées, ni par la quantité des trésors, ni par les orgueilleux raisonnements de l'éloquence humaine , mais par la force et la vertu secrète du bois ignominieux. Bien loin de le tenir caché, de l'embellir par des fictions, ou d'en diminuer la honte par les ornements du discours ou par de subtiles allégories , il est prêché sans honte ainsi que sans détour. Le grand Paul ne veut savoir que lui et sa sainte folie, et c'est de ce scandale même qu'il fait dépendre tout le succès de ses paroles. Les Juifs demandent des miracles, il leur annonce Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié ; les Grecs demandent des raisonnements, il leur annonce Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, afin, dit-il, que la vertu de la croix ne s'affaiblisse point, et qu'aucune force ainsi qu'aucun talent ne puissent s'approprier la grandeur de ses œuvres et les progrès de ses victoires : Ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus. Et maintenant où sont les sages et les docteurs, où sont les scrutateurs curieux des sciences de ce siècle; ubi sapiens? ubi scriba? N'est-il donc pas écrit : je perdrai la sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents? Qui a été contraint de se taire, ou de l'Evangile ou de la philosophie? La croix est-elle tombée devant les idoles, ou les idoles devant la croix de Jésus-Christ? Sont-ce les Césars qui ont dompté les apôtres , ou les apôtres, rebut du monde, qui ont dompté les Césars invincibles? Grand et magnifique spectacle! Dieu s'est servi de ce qu'il y avait de plus faible pour briser ce qu'il y avait de plus fort; de tout ce qu'il y avait de plus insensé pour confondre ce qu'il y avait de plus sage, et même de ce qui n'était pas, pour anéantir ce qui était ; il a persuadé contre toutes les règles de la persuasion; il a fait croire à ce scandale par ce scandale même; i! a dompté les plus vastes génies comme les plus petits enfants ;