DE BOULOGNE
il a voulu que sa religion , ainsi que l'univers, fût tirée du néant ; et par cette seconde création, non moins grande que la première, il prouve à tous les yeux qui ne veulent pas se fermer, que rien d'humain ne s'est mêlé à son ouvrage, qu'il est tout de sa main, et que celui qui a changé et remué le monde par le seul levier de sa croix, est le même que celui qui l'a créé d'une seule parole : ut ea quœ sunt, per ea quœ non sunt destrueret. Et tandis qu'une politique profane demande encore quel bras puissant a renversé le vaste empire qui avait englouti lui-même tous les autres empires, et comment est tombé ce Lucifer superbe plus élevé que les astres ; pour nous, mes frères, ne voyons plus dans ces grandes ruines que la force invincible d'un Dieu crucifié, qui devait , selon le prophète, partager les dépouilles des forts; qui ne permettait le succès inouï de leurs armes victorieuses que pour ouvrir, en quelque sorte, une plus large entrée à son Evangile, et préparer ainsi un plus grand triomphe à sa croix.
» Mais la victoire des victoires, c'est qu'avec la croyance du seul mystère de la croix, les plus hautes vertus brillent incontinent. Des plaies sacrées de Jésus sort tout-à-coup ce feu de l'amour divin inconnu jusqu'alors sur la terre : échauffée par son sang, on ne peut plus compter cette foule de justes que chaque jour elle produit. Que j'aime à les voir accourir, se presser autour de la croix, et en embrasser avec joie les voies les plus sanglantes! 0 prodige nouveau ! le règne des sens disparaît pour faire place à l'empire de l'âme ; des anges se montrent dans des corps mortels ; les riches se dépouillent pour enrichir les pauvres; les pauvres tiennent à honneur leur bassesse, et bénissent leur infortune ; les déserts sont peuplés d'hommes divinisés qui ne méditent plus que les vérités éternelles; comme on avait vu courir à la fortune et aux plaisirs, on accourt au supplice et à la mort la plus horrible ; les opprobres du Christ sont préférés à tous les trésors de l'Eglise, et ses disciples, en s'élevant si fort au-dessus de l'homme , prouvent évidemment que leur maître crucifié n'est sans doute pas moins qu'un Dieu ; enfin la face de la terre est renouvelée , le ciel descend parmi les hommes, et l'univers changé adore un nouveau créateur, plus grand encore lorsque , par sa faiblesse et par le déshonneur de la croix , il le relire de ce second chaos où il était plongé, que quand il le fait sortir du néant par la vertu de sa parole. Qui jamais a ouï parler d'une telle grandeur? et qui jamais dans l'univers égala une telle gloire? Ne nous opposez point et ces nations qui ne le reconnaissent plus , ou ces nations qui ne le reconnaissent pas encore; car, outre qu'il compte des
Ho ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
disciples et des adorateurs sur tous les points de l'univers, ignorons-nous que l'œuvre de la croix ne doit recevoir sa perfection qu'avec le développement des siècles? Ignorons-nous que, dans les éternels décrets , l'ordre moral , comme l'ordre physique, n'est qu'une succession et un tempérement d'ombres et de lumières ? Mais, quels que soient ici les desseins de la Providence, et sans entrer dans une profondeur qui n'est pas de notre sujet, en estil donc moins vrai que ce qu'il y a encore de pure morale sur la terre est due à ce crucifié, que les dogmes surtout de l'éternité de Dieu et de la vie à venir, universellement professés, sont dus à ce crucifié ? En est-il moins vrai que c'est encore ce crucifié qui fait la distinction des nations policées et des nations barbares? de sorte que parmi celles où ce crucifié est méconnu, régnent la nuit, la dégradation et la mort ; et que partout où ce crucifié domine, là brillent exclusivement et toutes les grandes vertus et les grandes lumières. En est-il moins vrai que l'imposteur fameux qui envahit tant de contrées avec un fer sanglant, bien loin de rougir de ce crucifié, se donna bien moins pour son rival que pour son interprète? qu'ainsi le nom de ce crucifié est encore au-dessus de tous les noms , que ce crucifié en est encore le premier et tout ensemble le dernier, qu'il est l'unique après lequel il n'y en a point d'autre, et qu'en attendant que le soleil de la croix fasse le tour de l'univers , la plus grande partie l'adore comme un Dieu , tandis que l'autre l'honore comme un sage.
» Je la conçois donc maintenant, cette exaltation magnifique dont il parlait lui-même, en annonçant à ses disciples le genre de mort dont il devait mourir : et ego si exaltalus fuero à terra. Combien cette grande expression ennoblit le mystère de la croix et rend auguste son opprobre! Le voilà donc élevé de la terre; exaltatus à terra. Placé entre le ciel qu'il a ouvert et l'enfer qu'il a fermé, et du haut de sa croix mesurant l'univers, dit Lactance; découvrant l'empire qu'il acquiert, l'Eglise qu'il enfante ; embrassant tout le genre humain de ses bras étendus ; d'une main appelant l'Orient, de l'autre l'Occident; d'une main répudiant l'ancien peuple, de l'autre créant le nouveau ; d'une main dissipant l'ignorance, de l'autre l'impiété; mille fois plus fort que Samson, il ébranle ainsi les deux colonnes de ce temple où l'esprit de mensonge se faisait adorer; et, tandis que, par le charme de sa grâce, il éclaire , il attire tout ceux que son père lui a donnés , par la force de son bras, il surmonte et met en poudre tout ce qui s'oppose à la majesté de son règne et au triomphe de sa croix; et ego si exaltatus fuero à terra, omnia traham ad meipsum.