‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 30 sur 77 · DE FRAYSSINOUS · texte numérisé non relu

DE FRAYSSINOUS

» Accourez donc, chrétiens, venez donc toutes, filles de Sion, venez voir votre Roi dans toute la gloire de sa majesté et dans tout l'éclat de son diadème; egredimini, et videte^ filiœ Sion j Regem in diademate. Voyez-le couronné d'honneur et de gloire , ceint d'autant de lauriers qu'il a répandu sur la terre de nouvelles vertus, et qu'il a remporté de nouveaux trophées sur l'erreur ; installé sur les débris de l'idolâtrie, sur les ruines de la synagogue, et demeurant seul Dieu dans la chute et la mort de tous les autres dieux. Chrétiens , il est temps de te reconnaître, il est temps de se prosterner devant ses opprobres, de le saluer roi des Juifs, et d'effacer, s'il est possible , leurs mépris sacrilèges par un culte infini et une adoration sans bornes ; il est temps de lui dire ce que les anges ne cessent de lui répéter : « Oui, Seigneur, vous êtes digne de recevoir la puissance, la divinité, la force, la sagesse et la bénédiction. On vous a cru faible, méprisable, insensé; de criminelles mains vous ont élevé sur un bois infâme, et ce gibet ignominieux est devenu un abri fécond, dont les rameaux majestueux ont ombragé toute la terre. Nous les baisons avec respect, ces plaies sacrées et ces augustes flétrissures dont vous avez su tirer tant de gloire. Qu'à votre nom tout genou fléchisse et dans le ciel et sur la terre, et dans les enfers. Que tout publie, par un commun concert de louange et d'admiration, comment vous n'avez fait de tous les peuples qu'un seul peuple, de tous les royaumes qu'un seul empît'e, de tous les empires qu'une religion, de l'univers entier qu'une seule conquête ! comment vous avez tout acquis dans ce même moment où tout nous fuit et nous échappe ; comment enfin vous avez commencé par où les autres cessent de vivre. »

Telle est l'éloquence de 31. de Boulogne : ses pensées et son style ont de l'élévation. Mais ces qualités sont obscurcies par de grands défauts. La pompe des phrases , poussée à l'excès, devient de l'enflure, et les grands mots de l'orateur ne laissent que trop apercevoir le vide de ses idées. D'ailleurs jusque dans ses discours les plus parfaits, il n'est pas exempt d'affectation et de recherche ; il arrondit avec complaisance ses périodes , et il est trop occupé du désir de paraître un homme éloquent.

Frayssinoas. (1765 — 1842.)

On admire des beautés plus naturelles dans les Conférences sur

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la Religion, par M. de Frayssinous. Cet orateur les commença en 4803, dans l'église de Saint-Sulpice, où la police de Buonaparte l'obligea de les interrompre en 1809. Il les reprit en 1814, et les termina en 1822. Son auditoire était composé d'une nombreuse et brillante jeunesse qui se pressait autour de sa chaire. Il fit devant elle une apologie complète de la religion chrétienne, en commençant par établir les principes mêmes de la philosophie. C'était une carrière nouvelle qu'il parcourut avec le plus éclatant succès. La clarté de la méthode , la force des raisonnements , la dignité et l'harmonie du style, le choix et le jugement qui brillent dans la composition, tout contribue à faire des conférences de M. de Frayssinous des modèles de cette éloquence qui a plutôt pour but de convaincre l'esprit [que de toucher le cœur. Un seul exemple suffira pour faire juger de sa manière.

f Nous apprenons des livres saints, dit-il, dans le discours sur Vexcellence de l'Incarnation, que Dieu , sortant de son repos éternel, donne l'être à ce qui ne l'avait pas, et tire du néant cet univers avec toutes sesmerveilles. Déjà les étoiles étincellent comme des diamants àlavoùlecéleste, le soleil remplit les espaces de sa lumière, la lune, reine des astres, préside à la nuit, les mers sont renfermées dans les prisons de l'abîme , la terre féconde se couvre de fleurs et de fruits, une multitude d'êtres divers peuplent les eaux, la terre et les mers ; tout obéit aux lois du souverain créateur, et il n'est rien qui ne soit adapté merveilleusement à ses desseins. Aussi l'écrivain sacré nous le rcprésente-t-il se complaisant dans le monde visible qu'il vient de produire , voyant que chaque chose est à sa place, que chaque trait de cet immense tableau a sa grâce et sa beauté , et que dans son ensemble il doit servir aux vues de sa sagesse durant toute la suite des temps : Vidit Deus quod esset bonum.

» Mais enfin qu'importe cet univers matériel, et quelle gloire en revient-il à Dieu, s'il n'existe point d'êtres intelligents qui puissent le connaître et l'adorer? Les créatures insensibles, le soleil, la lune, la terre et les mers, ne se connaissent pas elles-mêmes, et ne connaissent pas Dieu ; elles n'ont ni le sentiment de leur propre existence, ni le sentiment de l'existence de leur auteur; elles sont incapables de rapporter à Dieu, par la reconnaissance, ce qu'elles ont reçu de sa main toute puissante. Sans doute, Dieu n'est pas comme ces ouvriers incertains de leur talent, qui se plaisent à l'essayer dans les productions de leur industrie; il n'avait pas besoin de faire l'essai de sa puissance dans la forma-

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tion de ce monde, et le créer sans autre but ultérieur eût été une chose indigne de lui. Ne craignons pas de le dire : la création de la nature matérielle , sans la création de la nature intelligente , n'offrirait rien qui fût digne de la suprême 3Iajesté. Si la matière existait seule, tout serait mort dans la nature : ce monde physique serait une immense solitude ; ce serait un palais sans maître , un empire sans roi , un temple sans pontife. Que fait donc le créateur? Après qu'il a formé l'univers matériel avec toutes ses beautés et ses merveilles, l'Ecriture nous le représente méditant en lui-même quelque chose de meilleur que tout ce qu'il a fait jusque là ; Faisons, dit-il , Vhomme à notre image. Dans ce dessein sa main puissante façonne un peu d'argile, il l'anime d'un souffle de sa divinité; et voilà l'homme qui tient à Dieu par son esprit, et à la terre par son corps , qui porte dans son âme des traits des perfections divines qu'on verra reluire jusque sur son front, qui se trouve, comme son auteur, capable d'intelligence et d'amour, et qui, étant un être libre, rendra par là même à la divinité des hommages plus glorieux pour elle et méritoires pour lui. C'est Dieu lui-même, qui, lui communiquant quelque chose de sa royauté suprême, l'établit roi de la terre, lui assujettit tous les êtres qui croissent , vivent, respirent sur sa surface. Dès ce moment la création commence d'avoir un but digne du souverain auteur de toutes choses. Les créatures insensibles existent pour l'homme, et l'homme existe pour Dieu. Les êtres matériels ne connaissent pas Dieu, mais ils le font connaître , ils le manifestent et rendent ses perfections en quelque sorte visibles : leur éclat, leur beauté, leur harmonie excitent l'homme à louer, à glorifier leur auteur. Le soleil et les astres répandus dans le firmament, ne sont-ils pas comme autant de miroirs où viennent se réfléchir de toutes parts à mes yeux les rayons de la Divinité? Si le prophète convie toutes les créatures inanimées, la terre et les mers, les vents et les tempêtes, à bénir à jamais le créateur, ce n'est pas seulement de sa part un pieux enthousiasme : c'est encore une manière de reconnaître que par la grandeur et le concert de leurs mouvements, par le spectacle merveiUeux qu'elles présentent, elles nous invitent à payer en leur nom à notre commun maître le tribut de leurs hommages comme des nôtres tout à la fois. Nous pouvons même ajouter que l'homme n'est pas ici un simple spectateur, qu'il n'est pas seulement un témoin frappé d'admiration, mais que dans la création, tout se rapporte à lui. Nous ne savons pas, il est vrai, ce qui se passe dans les autres mondes, ni si Dieu y a placé des êtres capables de le connaître; mais nous savons que l'homme

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jouit de toutes les œuvres de la main divine. Oui, l'air, la lumière, les astres , tout sert à ses usages, à ses besoins, à ses plaisirs ; et sans prétendre que ce monde ait été fait exclusivement pour l'homme seul, toujours e&t-il incontestable qu'il peut se regarder comme un point central dans une sphère immense. Ainsi nous sommes autorisés à dire que les créatures matérielles bénissent, adorent leur créateur, non par elles-mêmes, mais par la médiation de l'homme qui les connaît, qui par elles s'élève jusqu'à leur auteur, et qui , pontife de la nature entière, en offre l'hommage à la Divinité.

» Sans doute ces hommages des créatures inanimées par le moyen de l'homme, et de l'homme par ses adorations personnelles, pouvaient être agréables à la divinité , surtout lorsque nos premiers parents encore dans toute l'intégrité de leur nature originelle, enrichis des dons les plus précieux, le cœur tout pénétré de reconnaissance et d'amour, se tournèrent vers le Dieu qui leur avait donné la vie et des biens si parfaits. L'expression de leurs sentiments ne put que plaire à celui qui les leur inspirait. Mais enfin l'homme, quelque vertueux, quelque saint qu'on le suppose, est toujours borné ; ses hommages parlent d'une nature trop faible pour ne pas rester à une distance infinie de l'infinie grandeur. Qui comblera cet intervalle immense? Comment l'homme acquerra-t-il ce qui lui manque pour offrir à Dieu un tribut qui ait quelque proportion avec sa majesté? On sent bien que les hommages, rendus à la puissance ou au mérite sont d'autant plus glorieux, que la personne qui les offre, a elle-même plus de dignité et de grandeur. Ainsi un puissant monarque , quelque honoré qu'il soit des hommages de ses sujets, le serait plus encore des hommages des rois qu'il verrait au pied de son trône. Mais enfin, comment l'homme scra-t-il rapproche de l'infinie majesté de son Dieu? C'est ici, Messieurs, que vous allez sentir ce qu'il y a de beau et de profond dans l'incarnation du Verbe. Je ne prétends point qu'elle fût nécessaire ; que Dieu ait dû choisir l'ordre de choses dans lequel elle devait avoir lieu : qu'il n'avait que ce moyen pour créer le plus parfait des mondes, et qu'il était tenu de le créer. Je laisse cette doctrine dcLeibnitz ou de Malbranche pour ce qu'elle est : peut-être est-il plus facile de rendre ridicule l'optimisme de ces deux grands philosophes que de le réfuter ; mais on peut très-bien n'y voir qu'un rêve sublime, et quoiqu'on ait su l'appuyer sur des raisons très-spécieuses, je suis loin d'y voir une réaUté. Dans ce moment, dégagé de tout esprit de système, je me borne à ce qu'enseigne le christianisme. Qu*cst-il donc

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arrivé? Le Fils éternel de Dieu s'unit à la nature humaine ; dans cette nature, il s'abaisse, s'humilie devant le Très-Haut; en même temps il se forme un peuple d'adorateurs qu'il s'associe, qu'il remplit et pénètre de son esprit ; il devient le chef d'un corps mystérieux, dont nous surtout, chrétiens, nous sommes les membres ; et dès lors voyez comment se déploie, avec une vaste magnificence, le plan de la création. Les êtres matériels adorent par la médiation de l'homme, l'homme adore par Jésus-Christ, et Jésus-Christ, Homme-Dieu, adore par lui-même d'une manière digne de Dieu. Ainsi, par l'incarnation du verbe divin , l'univers forme un concert magnifique de louanges infinies comme l'infinie majesté qui en est l'objet. Ce n'est point ici une théologie nouvelle ; elle est une suite du mystère de l'incarnation bien comprise ; je crois en trouver les éléments dans saint Paul , qui avait pénétré si avant dans les profondeurs de ce mystère. En effet, dans l'Eglise de Corinthe , fondée par cet apôtre, il s'était élevé quelques différents : les fidèles semblaient se partager entre ceux qui les avaient plus particulièrement instruits : l'un était pour Céphas , l'autre pour Apollon. L'apôtre, pour faire cesser ces vaines disputes, leur rappelle que les hommes ne sont rien, qu'ils doivent se mettre au-dessus de toutes ces considérations humaines, penser que leur gloire et leur seul désir doivent-être d'appartenir à Jésus- Christ, qu'en lui tout leur appartient, et à ce sujet il leur dit ces paroles remarquables : c Oui, toutes choses sont à vous, soit le monde , soit la vie, soit la mort, soit les choses futures ; tout est à vous, et vous, vous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu, » Omnia vestra sunt ; vos autem Christij Christus autem Dei.

» Donnons quelques développements à cette pensée de l'apôtre, si digne de nos réflexions. La religion nous enseigne que nos premiers parents étant devenus prévaricateurs. Dieu ne les abandonne pas après leur chute; mais qu'en même temps qu'il les châtie de leur révolte, il leur promet, ainsi qu'à leur postérité, un réparateur. Confiée aux premières familles du genre humain, cette promesse se perpétua dans une suite de générations, qui en furent les gardiennes fidèles, jusqu'à ce qu'un peuple particulier, le peuple hébreu , en fut spécialement le dépositaire. Ce libérateur devait être Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, qui, par sa mort, expierait les crimes de la terre , cl dont les mérites , embrassant tous les âges, sanctifieraient tous les justes depuis l'origine jusqu'à la fin des temps. Telle est la foi chrétienne sur les promesses et les suites de l'Incarnation : Or voyez la gloire qui en revient à Dieu. Si les sacrifices d'Abcl , de Noé, d'Abraham, de 3Iclchisé-

dech, si les cérémonies mystérieuses de l'ancienne loi, si la foi des patriarches, le zèle des prophètes, les vertus de tous les justes qui ont paru devant l'Evangile, n'eussent eu aucune liaison avec le sacrifice futur de Jésus-Christ, ils n'auraient eu qu'un mérite faible et borné; mais, par leur union avec les mérites du libérateur attendu , ils acquéraient une valeur immense, et avaient une proportion avec la divine Majesté. Ainsi, même avant Jésus-Christ, les créatures insensibles louaient Dieu par les justes de la terre, et les justes par Jésus-Christ, et Jésus-Clirist par lui-même d'une manière digne de Dieu : Omrda vestra sunt\ vos autem Christi, Christus autem Dei. D'après la même idée, quelle gloire ne devait pas revenir à Dieu du zèle des apôtres , des combats des confesseurs, du courage des martyrs,' des prières des âmes pieuses, de la résignation des chrétiens malheureux, des largesses inépuisables de la charité, de toutes les vertus sublimes et louchantes que la religion inspire? Car cette gloire, quoique rendue par une faible créature, devient comme infinie par l'union du fidèle avec l'Homme-Dieu. Tout est pour l'âme fidèle : l'âme fidèle est à Jésus- Christ , et Jésus-Christ est à Dieu : Omnia vestra sunt ; vos autem Christi, Christus autem Dei. Ce n'est pas encore tout : la religion, quoique sous des formes différentes , est aussi ancienne que le monde, elle s'est perpétuée avec lui pour durer même après lui. C'est un germe qui se montre sous les patriarches , qui croit sous la loi de l'Evangile, et reçoit dans les cieux sa pleine et parfaite maturité. Là tout est consommé; les élus ne font qu'un avec Jésus- Christ, et Jésus-Christ n'est qu'un avec le Père céleste : la gloire du chef rejaillit sur tous les membres. C'est par lui que les bienheureux louent , exaltent à jamais les grandeurs et la miséricorde de Dieu qui les couronne ; et leurs adorations, identifiées avec celles de Jésus-Christ Homme-Dieu, sont infinies comme le Dieu qui en est l'objet. Ainsi, par une suite du mystère de l'Incarnation , Dieu a reçu depuis l'origine, et recevra au-delà des temps, des hommages infinis comme lui. Dès lors, quelle religion plus digne de Dieu, et qui soit plus glorieuse, qu'une religion fondée comme la nôtre sur le mystère de l'Homme-Dieu? Quand ce ne serait là qu'un système, ce serait encore la plus sublime des conceptions humaines ; mais tout cela est trop loin des pensées de l'homme, pour que l'homme l'ait inventé. Je ne m'étonne donc pas que la faute de nos premiers parents ait donné lieu à l'Incarnation du Verbe; que, cette incarnation devant procurer à Dieu une si grande gloire , l'Eglise , en même temps qu'elle déplore la chute originelle, s'en console par le spectacle des biens ineffables que

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la Providence a su en tirer, et qu'elle ne craigne pas de s'écrier : f 0 heureuse faute , qui a mérité d'avoir un tel réparateur ! > 0 felix culpa, quœ talem mœruit habere redemptorem ! »

C'est dans ce style simple et magnifique tout à la fois que M. de Frayssinous fait admirer la beauté et la sublimité de nos dogmes. Rien n'est plus propre que de telles idées et un pareil langage à faire sentir le bonheur du chrétien fidèle qui connaît sa religion. La contemplation des mystères, dont la hauteur confond l'orgueilleuse raison qui voudrait les sonder, est pour lui la source des pensées les plus consolantes.

Blaccartby. (1769 — 1853.)

Un autre prédicateur, le P. Maccarthy, jésuite, dont le beau talent fut enlevé à la chaire en 4833, va nous montrer combien il en est autrement de l'homme qui a perdu la foi. Il peint sous ces traits le malheur de l'incrédule :

< Pour l'homme religieux tout est vivant et animé dans l'univers , tout l'entend et lui parle , tout est doué pour lui d'intelligence et de sentiment. Les cieux racontent la puissance du Dieu que j'adore; les nuits et les jours se succédant, annoncent sa sagesse et sa grandeur ; chaque saison vient manifester sa magnificence, et m'apporter en tribut ses bienfaits. Que dis-je? c'est luimême, tout invisible qu'il est, qui s'offre sous mille formes différentes à ma vue et à mes sens, dans les objets qui m'environnent; c'est sa lumière qui brille à mes yeux dans les rayons de l'astre qui m'éclaire , c'est sa bonté qui me sourit dans la sérénité d'un beau jour, ce sont ses parfums que je respire dans ceux des fleurs qui embaument les airs , c'est sa fécondité qui couvre la terre de ces moissons et de ces fruits que sa main semble présenter en invitant à les cueillir. Quel autre que lui apprend à cet insecte à me préparer son miel si doux, donne aux troupeaux ces riches toisons pour me vêtir, et ce lait abondant pour me nourrir; soumet à mes lois ce peuple innombrable d'animaux si dociles à mes volontés et doués de tant d'instincts divers pour me rendre les plus utiles services? Ainsi tout dans la nature parle à mon cœur, tout me montre l'action bienfaisante d'un être puissant et bon qui m'aime, qui daigne s'occuper de mes besoins et s'intéresser même à mes plaisirs. Transporté d'amour et de reconnais-

sance, je m'écrie : ô Dieu ! que de beautés et de perfections dans vos œuvres, mais que de soins et d'attention pour l'homme! Que lui réservez-vous donc dans la céleste patrie, puisque déjà dans son exil, vous le comblez ainsi de vos faveurs? 0 Dieu! que serace de vous voir un jour sans nuage et sans ombre , puisque la vue de vos moindres ouvrages nous cause des ravissements ineffables! J'entonne alors l'hymne d'actions de grâces; il me semble que toutes les créatures me répondent, que je les entends toutes, mêlant leurs voix à la mienne et tressaillant comme d'allégresse, former un concert unanime à la gloire du créateur. L'impie seul est étranger à cette harmonie universelle; tout est muet, tout est mort pour lui ; il a comme ôté du monde l'âme qui le vivifie. Que peuvent dire à son cœur les 'plus beaux spectacles que la nature lui présente, les dons les plus précieux qu'elle lui prodigue, quand il n'aperçoit nulle part ni intelligence, ni dessein, ni amour; quand il ne voit partout que matières insensibles, que combinaisons fortuites et fatalité aveugle? Spectateur stupide d'effets sans cause, de mouvements réguliers sans moteur, d'un magniOque ensemble sans ordonnateur et sans objet, il se lasse bientôt de contempler les vaines décorations de cette scène inanimée et de tous ces jeux du hasard qui l'étonnent sans l'intéresser ni l'émouvoir ; fils ingrat, fils dénaturé qui méconnaît son bienfaiteur et son père, il n'éprouve aucune de ces douces émotions qui élèvent avec attendrissement nos âmes, charment nos misères et font seules tout le prix de nos jouissances. 11 sèche et languit sans Dieu, comme on verrait se dessécher et se flétrir une fleur que le soleil ne visiterait plus de ses rayons, et sur laquelle ne tomberaient plus les rosées du ciel. C'est ainsi que pour l'incrédule la nature est sans âme et sans vie; j'ai ajouté que pour lui la société des hommes est sans douceur et sans charmes. »

L'orateur remplit celte seconde subdivision avec énergie, puis il ajoute :

« Quels sont donc les plaisirs et les jouissances qui restent à l'impie le plus favorisé des dons de la fortune et de la nature? je n'en vois plus d'autres que les talents de l'esprit, la richesse, les honneurs , la puissance , la gloire , les biens. Qu'il possède tout cela, que rien ne lui manque de ce qui peut satisfaire la sensualité, l'orgueil ou l'ambition de l'homme : sera-t-il plus heureux? Non, mes frères, parce que tous les biens périssables et les plaisirs du monde réunis sont sans proportion avec les besoins du cœur. Il n'y a rien dans l'univers d'aussi grand que le cœur de

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