‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 32 sur 77 · GUYON · texte numérisé non relu

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cilité, mais n'avaient produit aucun changement. Alarmée de plus en plus , elle avait épié toutes les démarches de son fils , afin de pouvoir découvrir la cause de son refroidissement pour la religion. Toutes ses recherches avaient été inutiles , elle avait gémi, prié. Enfin son cœur maternel ne peut plus supporter le poids de la peine qui l'accable. Navrée de douleur, elle entre un jour dans la chambre de son fils , et là , donnant un libre cours à ses larmes, elle le conjure de lui faire connaître la cause du changement de sa conduite. — Mais maman , répond l'enfant étonné , vous vous alarmez inutilement : je suis toujours le même ; je vous aime toujours avec la même tendresse. — Mon fils, répond-elle en sanglottant, vous feignez de ne pas me comprendre ; non , je ne me plains pas de votre tendresse. Mais Dieu ne peut-il se plaindre de vous? Ah ! dites-moi : pourquoi avezvous changé à son égard ? — Mais , maman.... — Mon fils , vous ne pouvez me tromper là-dessus, vous ne pouvez vous tromper vous-même : de grâce , au nom de toute ma tendresse et de toute la vôtre ; dites-moi le secret de voire cœur. L'enfant baisse la tête et garde le silence, la mère redouble ses pleurs et ses prières, enfin son fils s'attendrit. — Puisque vous l'exigez , dit-il , je ne vous cacherai rien ; non , je ne vous cacherai rien.

» Je vous l'avoue , instruit par vos douces leçons , et surtout par vos exemples, j'aimai d'abord la religion, j'en pratiquai les devoirs avec franchise , avec plaisir, et je trouvais en cela mon bonheur. Je fus surtout heureux, oh! oui, bien heureux à l'époque de ma première communion, et dans celles qui la suivirent immédiatement : mais depuis , j'ai réfléchi. Maman , je vous aime bien de tout mon cœur, mais vous n'êtes plus mon modèle ; je veux imiter mon père ; tout le monde l'honore , l'estime et le recherche; je voudrais lui ressembler; et je sais que mon père ne pratique point la religion comme vous ; peut-être n'aurait-on

pas les mêmes égards pour moi, si D'ailleurs, mon père est

instruit , il est incapable d'aller contre sa conscience ; voilà pourquoi je voudrais , sans vous alarmer, devenir peu à peu semblable à mon père. — Ah ! mon fils , s'écria sa mère , quelle révélation! non je ne vous dirai rien ; mais , je vous en conjure , restez dans votre chambre.

c Après ces mots entrecoupés de sanglots, elle sort, et se traîne dans les appartements de son époux , qu'elle épouvante par ses cris de douleur. Il cherche à la calmer, à connaître la cause de ses larmes. Elle ne peut que lui dire : Ah ! monsieur ! votre fils et elle s'évanouit dans ses bras. Des secours prompts

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lui sont donnés ; elle reprend un peu de force et raconte, en pleurant , la scène qui vient de déchirer son cœur. A ce récit inattendu, il demeure immobile de stupeur. Bientôt ses larmes coulent en abondance. — 0 mon épouse , s'écrie-t-il , où est mon fils ? — Je l'ai laissé dans sa chambre. — Viens , suis-moi. Ils vont ensemble vers l'appartement du jeune homme; le père s'arrête sur le seuil. — 0 mon fils , dit-il en sanglottant , qu'il est dur pour un père de s'excuser devant son fils ! Oui , je suis coupable , mon ami , ta maman m'a tout raconté. Mais n'accuse pas ma foi , elle est restée pure et entière dans mon cœur. Un malheureux respect humain m'a empêché de conformer ma conduite à ma croyance. Hélas ! je n'avais pas pensé que mon exemple dût t'être si funeste ! Mais , mon fils', la leçon est trop forte. Tu me rends à la vertu , à la religion, tu viens de m'éclairer et de me rendre mon courage; viens, je te rendrai aussi à la piété. Embrasse-moi et pardonne. Quel est ton confesseur? Oh! je veux qu'il soit aussi le mien; allons lui faire ensemble , toi , l'aveu de ta faiblesse , et moi , celui de mon crime. Sur-le-champ ils allèrent ensemble au tribunal de la pénitence , et la piété de la famille ne se démentit plus dans la suite.

» Pères et mères , comprenez par là quel est le crime et quelles sont les suites du respect humain. Ah ! puissiez-vous réparer vos torts comme ce bon père ! Et vous , jeunes époux , qui avez des enfants au berceau, n'oubliez pas cette leçon touchante. Vous aimez à prodiguer vos caresses à ces doux fruits de votre amour. Oh! n'oubliez pas ce qu'il demandent de vous. Souvenez-vous qu'en élevant vers vous leurs mains innocentes, ils vous disent : ô mon père , ô ma mère , rappelez-vous que vous devez me conduire au ciel ; ne cessez pas de m'en indiquer le chemin par vos exemples; je vous dois le bienfait de la vie, seriez-vous assez cruels pour me préparer une mort éternelle ? Et nous , qui que nous soyons , mes frères , souvenons-nous que le respect humain est indigne d'un homme ami de l'honneur et de la vertu , qu'il outrage indignement le Dieu qui nous a fait pour sa gloire, et nous a rachetés au prix de son sang. Concevons des sentiments dignes de la noblesse de notre origine , de la sublimité de nos destinées , et de la grandeur du roi immortel qui nous a confié ses intérêts. Servons Dieu avec courage , avec intrépidité , et la couronne des braves sera un jour placée sur nos fronts , et nous serons mis en possession d'une gloire et d'une félicite éternelle. » {Analyse des sermons du P. Guyon.)

Avant de continuer nous présenterons avec quelques développements des observations qui n'ont été qu'indiquées dans ee qui précède.

SUPÉRIORITÉ DE l'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.

Ce qui frappe d'abord, en parcourant l'histoire de l'éloquence de la chaire, c'est la supériorité de ce genre sur tous les autres.

t II n'y a rien de semblable dans le monde profane, dit M. Laurentie : on a beau nous vanter les orateurs qui parlent pour la liberté des peuples , qui ébranlent les grandes multitudes, qui éclairent et gouvernent les conseils publics, qui, par la parole enfin, exercent un si grand empire sur les hommes ; dans tous ces beaux effets de l'éloquence humaine, il y a toujours quelque chose d'étranger qui vient au secours du génie, c'est un intérêt de faction, c'est un entraînement de parti, c'est une ambition cachée. Mais voici un orateur qui n'a rien pour lui de tout cela , et cependant il commande avec autorité, et tout lui obéit. Quel est donc ce prodige? C'est que cet orateur paraît au milieu des hommes au nom de Dieu même.

» Il faut remarquer qu'il n'y a rien ici de chimérique. Véritablement l'orateur chrétien parle avec l'autorité du ciel ; c'est pour cela qu'il voit à ses pieds les peuples tout entiers. Les grands de la terre viennent se confondre devant sa chaire avec la multitude ignorante; les savants se mêlent aux hommes incultes ; une même puissance abat toutes les vanités; la gloire humaine n'a plus ses distinctions et ses titres; la majesté même des rois disparaît en quelque sorte devant un mortel. Il faut avouer que cette seule image réalise bien toutes les idées que l'on a jamais pu avoir de l'éloquence ; car ici on la voit avec toute sa grandeur : elle domine les volontés les plus rebelles , elle brise les cœurs, elle s'enflamme à l'aspect des autels sacrés, elle ouvre les voûtes célestes pour en faire sortir les feux vengeurs, elle pénètre dans les abîmes, elle épouvante les consciences, elle console la vertu, elle encourage le malheur ; jamais la parole humaine ne fut appelée à remuer ainsi tout ce quil y a de mystérieux dans le cœur de l'homme, à domp-

ter ses passions ardentes, ou à exciter ses mouvements vertueux, > {De l'étude et de renseignement des lettres.)

D'autres littérateurs , hommes du monde , ont aussi donné cette haute idée de l'éloquence chrétienne, i II est certain, dit La Harpe, que le ministère de la parole n'a nulle part plus de dignité quedans la chaire. Partout ailleurs c'est un homme qui parle à des hommes : ici c'est un être d'une autre espèce, élevé entre le ciel et la terre, c'est un médiateur que Dieu place entre le ciel et lui. Indépendant des considérations du siècle, il annonce les oracles de l'éternité. Le lieu même d'où il parle , celui où on l'écoute , confond et fait disparaître toutes les grandeurs, pour ne laisser sentir que la sienne. Les rois s'humilient comme le peuple devant son tribunal, et n'y viennent que pour être instruits. Tout ce qui l'environnne ajoute un nouveau poids à sa parole : sa voix retentit dans l'enceinte sacrée et dans le silence d'un recueillement universel. S'il atteste Dieu, Dieu est présent sur les autels; s'il annonce le néant de la vie, la mort est auprès de lui pour lui rendre témoignage, et montre à ceux qui l'écoutent qu'ils sont assis sur les tombeaux. > {Cours de littérature.)

« La religion, dit Marmontel, à élevé à l'éloquence, non pas une tribune, mais un trône; et ce trône, c'est la chaire. Pour se faire une idée du ministère qu'elle y exerce , il faut se figurer dans un temple , au pied des autels, sous les yeux de Dieu même, et en présence de tout un peuple , une lice ouverte, où l'éloquence, aux prises avec les passions, les vices, les faiblesses, les erreurs de l'humanité, les provoque les unes après les autres, quelquefois toutes ensemble, les attaque, les combat, les terrasse avec les armes de la foi, du sentiment et de la raison. L'homme qui parle est l'envoyé du ciel , et par la sainteté de son caractère, il semble porter sur le front le nom du Dieu dont il est le ministre : la cause qu'il défend est celle de la vérité et de la vertu : ses titres sont les droits de l'homme, la loi de la nature empreinte dans tous les cœurs, et la loi révélée.... Les intérêts qu'il agite sont ceux du ciel et de la terre, du temps et de l'éternité : enfin les clients qu'il rassemble autour de lui et comme sous ses ailes, sont la nature dont il défend les droits ; l'humanité dont il venge l'injure; la faiblesse dont il protège le repos et la sûreté; l'innocence à laquelle il prête une voix suppliante pour désarmer la calomnie, ou des accents terribles pour l'effrayer; l'enfance abandonnée, pour qui, dans l'auditoire , il cherche des cœurs paternels; la vieillesse souffrante ; l'indigence timide , la grande famille de

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Jcsus-Christ, les malheureux en Hiveur desquels il émeut les entrailles du riche et du puissant. Tel est le fidèle tableau du plaidoyer é\angélique.» {Eléments de littérature.)

t Le Prédicateur, dit M. de Cormenin, est maître de son sujet, et ce sujet est magnifique comme la création , sublime comme Dieu, infini comme le temps. Il n'est borné ni par les montagnes ni par les mers. II descend dans les profondeurs de l'océan pour y interroger la végétation obscure du plus petit coquillage. Il monte au-dessus des nuées dans les palais du ciel, tout resplendissants de lumière et tout peuplés de séraphins harmonieux. Il foule à ses pieds la poussière des siècles et des mondes, et de sa verge prophétique, il chasse devant lui les générations qui n'ont pas encore vu le jour. Une fleur des champs que le vent arrache de sa tige dans un vallon solitaire, un volcan qui retombe en laves de flamme sur les toits d'une cité, un enfant qui meurt , un trône qui s'écroule, rien n'est étranger à l'éloquence sacrée.

» Mais ce qui, pour le prédicateur est plus inépuisable que la nature, ce sont les mystères de la religion et les secrets plus incompréhensibles encore du cœur humain. Quels trésors! quelles grandeurs! quels sujets ! soit qu'armé de la parole de Dieu, il commande aux orgueilleux l'humanité , aux haineux le pardon des injures, aux égoïstes l'amour de leurs frères; soit qu'il traîne les âmes épouvantées au bord des abîmes sans rivages et sans fond de l'éternité , qu'il les y suspende et qu'il les y plonge ; soit qu'il les ramène de la nuit des tombeaux, qu'il les ravisse sur les ailes de son éloquence et qu'il leur ouvre les arcades du firmament; soit qu'il torture les consciences mauvaises, et qu'il les pique avec la pointe du remords ; soit qu'il dise aux malheureux : Espérez ! et aux petits enfants : Aimez-vous les uns les autres ! » {Livre des Orateurs.)

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