CAUSES DE DECADENCE
Aussi , si l'on voulait définir les causes de la décadence de la chaire, il n'en faudrait pas donner de plus réelle et de plus sensible que l'affaiblissement de la foi, soit dans les orateurs chrétiens, soit dans les peuples pour qui ils ont exerce le ministère de la parole. Massillon peut encore ici nous servir d'exemple.
Tant que cet illustre évèque eut à parler devant une cour sévère , son éloquence garda son caractère de gravité chrétienne : c'est que lui-même n'avait qu'à céder au sentiment profond de sa piété; il ne trouvait rien dans son auditoire qui put déconcerter la simplicité de son zèle, ni l'obliger à mêler quelques pensées humaines aux grands intérêts du ciel. Mais une cour nouvelle se montre. Déjà l'esprit de liberté s'est manifesté dans les discours et dans les maximes ; des habitudes hardies ont succédé à la piété soumise, dont les modèles édifiaient l'Eglise ; un certain bruit de philosophie indépendante, mais surtout un triste spectacle de mœurs dégradées est venu affliger l'orateur sacré. C'est par le respect d'un vieux souvenir et d'une tradition vénérable que l'on consent à appeler son ministère au milieu des passions; mais d'avance on est résolu à ne pas prêter l'oreille à son langage, si l'on y retrouve l'inflexible sévérité de son ancienne éloquence. C'est avec ces préoccupations d'esprit que Massillon parut de nouveau à la cour d'un roi de huit ans, en présence de beaucoup de désordres et de vices hideux. Certes on ne peut le nier : de telles circonstances devaient modifier singulièrement les formes de son langage, et on ne sait même s'il eût pu échapper tout-à-fait à une si triste influence, quand même un caractère plus fier serait venu au secours de son génie. Mais ce qu'il faut dire aussi, c'est que 3Iassillon, qui devait sans doute à l'enfance de son royal auditeur des modifications de langage , les accorda principalement à la corruption de la cour. La religion eût trouvé naturel qu'on fit un effort pour plier ses maximes à l'intelligence d'un jeune roi : mais l'orateur trouva plus facile de se plier lui-même à la décadence de
son siècle : ici commença en même temps la décadence de la chaire.
Or il est remarquable que plus Massillon s'éloigne de la majesté de son ministère par la timidité nouvelle de sa parole, plus il fait d'efforts pour relever son éloquence par une savante harmonie et par d'ingénieux artifices. On dirait qu'il sent lui-même que la chaire est abaissée par le choix de cette morale toute nouvelle, par la prédication de ces vertus mondaines qu'il présente en vain sous des couleurs chrétiennes à des auditeurs que le christianisme tout pur aurait trop flétris; mais ce qui est vrai, c'est que toute cette pompe de paroles ne rend pas à l'éloquence de Massillon le caractère de grandeur et de dignité qu'elle avait lorsqu'il cédait à l'unique inspiration de son zèle et de sa piété. Ce résultat était inévitable : lorsqu'il vient se mêler quelque pensée humaine au hesoin généreux de prêcher aux hommes des vérités saintes, il faut que l'éloquence disparaisse pour ne laisser apercevoir que l'effort pénible d'une déclamation ingénieuse, et le savant travail d'un discours stérile.
La chose paraît bien plus sensible encore dans les prédicateurs qui suivirent ce premier exemple de Massillon ; quelques-uns eurent de beaux talents et jouirent d'une grande renommée, mais aucun ne devint un vrai modèle d'éloquence , parce que tous portèrent dans la chaire un son mondain et un langage académique : funeste concession faite à un siècle libertin, à qui on ne croyait devoir rappeler qu'une morale douce et commode, de peur d'effaroucher son impiété, tandis que c'était bien plutôt le moment de faire retentir la parole de Dieu dans toute son austérité, et d'en épouvanter les passions. (M. Laurentie, De l'Etude et de renseignement des lettres.)
Ces orateurs en se pliant à la décadence de leur siècle, précipitèrent la décadence de la chaire.
Mais telle^ était encore, même à cette époque, l'influence d'une piété ardente et d'un zèle courageux, que d'autres prédicateurs qui avaient souvent moins de génie , produisaient de bien plus grands effets dans la chaire, parce que le spectacle même des ravages de l'incrédulité et de la corruption des mœurs, en portant dans leur âme une sainte indignation et une profonde tristesse, exaltait leur talent et leur inspirait des mouvements sublimes. Loin de composer avec leurs auditeurs, en flattant leur délicatesse, et en évitant de remuer leurs consciences, ils attaquaient avec plus de force, ils faisaient retentir à leurs oreilles les redoutables juge-
ments de Dieu et les grandes vérités du salut. Souvent ils développaient les preuves magnifiques qui [établissent la divinité de la religion , détruisaient tous les vains systèmes des impies, montraient le vide et l'absurdité de toutes leurs objections, dévoilaient les causes honteuses de l'incrédulité et de l'indifférence ; et lorsqu'ils avaient ainsi dissipé toutes les ténèbres que les passions élèvent contre la foi, alors descendant dans le cœur de tant de chrétiens lâches et criminels, ils leur montraient la difformité de leur conduite, et les conjuraient de revenir à Dieu, de se mettre en garde contre les faux docteurs qui voulaient les séduire, et de n'écouter que la voix de la religion, qui, en éclairant leur esprit et en réformant leurs mœurs, les rendrait heureux dès ce monde, et leur préparerait pour l'autre des jouissances éternelles. C'est ainsi que les missionnaires , et tous les prédicateurs qui étaient remplis d'un zèle apostolique, se montraient véritablement éloquents. Les obstacles même donnaient une nouvelle énergie à leur talent; ils opéraient des conversions éclatantes; il rappelaient tous les grands effets de l'éloquence populaire. Si on résistait à l'impétuosité de leur zèle , ils s'animaient d'une nouvelle ardeur, ils s'abandonnaient à de saints transports; à l'exemple des prophètes, ils menaçaient de la colère de Dieu, ils faisaient entendre le bruit de ses vengeances, ils montraient. les fléaux qui allaient fondre sur une nation infidèle, et les abimes dans lesquels devaient s'engloutir bientôt et les magistrats et les prêtres, et les rois et les peuples.
AVENIR DE l'éloquence DE LA CHAIRE.
Ainsi l'esprit de Dieu, qui animait un grand nombre de ministres de la religion, conservait encore à l'éloquence chrétienne, pendant le dix-huitième siècle, sa dignité et sa puissance. C'est ce même esprit qui produisit plusieurs grands orateurs sous l'Empire et sous la Restauration. Il anime plus que jamais le clergé de France, et l'on peut en conclure que le règne de l'éloquence sacrée n'est point fini parmi nous. Nos seigneurs les évèques, et les prêtres qui travaillent sous leurs ordres, donnent au monde un touchant spectacle par l'exemple de leurs vertus : c'est déjà là une sorte d'éloquence qui portera d'heureux fruits et achèvera de détruire les préjugés qu'on avait répandus contre eux. Mais ils auront aussi réloquence des discours, car les talents ne manquent
pas à leur zèle. Comme ceux qui les ont précédés dans la carrière, ils trouveront des inspirations dans la conviction de leur foi et dans les transports de leur piété. Il est vrai qu'ils auront de grands obstacles à vaincre. Ils s'adressent à une société égarée et corrompue. Le matérialisme l'a pénétrée dans presque toutes ses parties, il l'a blessée au cœur ; elle se décompose et se dissout, à mesure que le poison fait sentir son souffle de mort. Cependant il est facile d'apercevoir encore des germes de vie. L'excès même du mal semble devoir ramener au principe du bien. Les hommes ne peuvent demeurer sans croyances, ils éprouvent un besoin de foi, et ils reviendront à la vraie religion, à l'Eglise catholique. Ceci même n'est plus seulement une conjecture, mais un fait commencé. Un mouvement religieux, comme on l'a dit, se manifeste dans les âmes. Le règne de la philosophie antichrétienne est passé , ou du moins elle ne se livre plus aux mêmes excès ; l'ironie et le sarcasme ne sont plus de mode ; à peine si quelques impies décrépits retrouvent encore assez de force pour renouveler leurs anciens blasphèmes. Mais en général on commence à respecter la religion et ceux qui la professent ; on convient qu'elle a favorisé le progrès des sciences, fécondé le génie des arts, et perfectionné l'humanité. Ces dispositions conduisent à reconnaître qu'elle est divine , et à comprendre qu'elle seule encore est capable de régénérer le monde. Et en effet le catholicisme seul est debout ; le protestantisme est parvenu à son dernier terme : les diverses sectes qui le composent se subdivisent à l'infini, et sont poussées, par une suite nécessaire des principes, dans la nullité de croyances et dans l'indifférence sur toutes les religions. De nouvelles hérésies, de nouveaux schismes ne paraissent plus possibles; on sera catholique, ou l'on ne sera plus rien. Qu'a fait Chatel avec son église catholique française? Qu'ont fait les Saints-Simoniens lorsqu'ils ont entrepris, disaient-ils de remplacer le catholicisme? Ils ont manifesté leur impuissance, et ils ont été des objets de ridicule ou de scandale. Déjà c'en est fait d'eux ; ils sont morts avant d'avoir commencé à vivre. Le catholicisme, au contraire, brille d'un plus grand éclat; il s'affermit malgré les révolutions qui semblaient devoir l'abattre; tous les moyens qu'on avait employés contre lui tournent à sa gloire et à son triomphe ; la science en particulier, qui l'avait attaqué avec fureur, sert à le justifier et à le venger ; car elle est comme un acide qui fait peu à peu tomber l'erreur en poussière, et dégage la vérité des matières étrangères par lesquelles les passions des hommes avaient cherché à l'obscurcir. Des faits aussi frappants ne peuvent manquer de produire
une vive impression sur les esprits. Ils sont un secours puissant pour l'orateur qui est appelé à défendre l'Eglise. Il y a de quoi exciter l'enthousiasme dans ce grand spectacle d'une société qui, après avoir soutenu tant d'assauts depuis son origine, résiste encore dans ces derniers temps aux nouveanx efforts de ses ennemis; tandis qu'autour d'elle tout se détruit ; tandis que les trônes les plus anciens et les plus affermis s'abiment dans les révolutions ; tandis que tous les plus beaux systèmes des philosophes s'usent et se détruisent les uns les autres, et qu'enfin l'anarchie règne hors du sein de l'Eglise, dans la morale, dans la politique et dans la littérature. Comment le prédicateur ne ferait - il pas admirer ce grand miracle de la puissance d'en haut? Comment ne ranimeraitil pas, avec l'aide de Dieu , les principes de foi qui sont encore dans les eœurs? Et quels sentiments d'amour ne devra-t-il pas inspirer , lorsqu'il montrera cette même religion répandant ses bienfaits sur le monde; lorsqu'il la présentera une main dans le ciel où elle a son appui, et l'autre étendue sur les mortels pour guérir leurs blessures et leur communiquer la vie; lorsqu'il la suivra de l'un à l'autre hémisphère, travaillant à étendre ses conquêtes et à porter la vérité et la civilisation jusque dans les îles les plus inconnues, jusque dans les contrées les plus sauvages; lorsqu'il fera comprendre qu'elle doit encore , si ce que nous voyons n'est pas la lin, faire sortir l'ordre du chaos de notre société présente, rendre la vie à ce corps défaillant, et continuer sa course au milieu des siècles, toujours en éclairant les hommes ses enfants, toujours en faisant le bien , jusqu'à ce quelle achève ou plutôt qu'elle continue dans le ciel ses magnifiques destinées? L'orateur chrétien eut-il jamais une aussi grande mission à remplir? Eut-il jamais à traiter des sujets ou plus touchants ou plus sublimes? Ou si les sujets étaient les mêmes, n'ont-ils pas acquis avec les siècles plus d'importance et plus de grandeur? Car l'Eglise est comme un grand fleuve qui s'accroit dans son cours, et qui devient plus majestueux et plus profond à mesure qu'il s'avance et qu'il s'approche du vaste océan où il doit confondre ses eaux.
En développant des sujets aussi magnifiques, en défendant une si grande cause , qui est celle de Dieu et de l'humanité, il ne manquera pas d'attirer un grand nombre d'auditeurs. Il ne verra point devant sa chaire une cour brillante comme celle qui l'environnait autrefois : les hommes du pouvoir se retirent au contraire : ils refusent d'entendre les ministres de Dieu et de recevoir de leur bouche les enseignements du ciel. Mais si la chaire chrétienne ne brille plus d'un éclat emprunté, elle resplendit plus
que jamais d'une lumière divine, elle imprime un profond respect dans l'esprit des peuples , et l'orateur voit devant lui , nous ne dirons pas seulement le grand nombre de ces chrétiens fidèles qui sont toujours avides d'écouter la parole sainte , mais il voit aussi des pécheurs qui sentent le besoin de chercher, dans un sincère retour à Dieu , la paix que leurs consciences ont perdue ; il voit des hommes égarés par les illusions du monde ou par les faux systèmes de l'impiété , et qui aspirent à connaitre la vérité ; il voit une foule de malheureux qui sentent le vide des choses humaines et l'impuissance d'une philosophie menteuse , et qui ne demandent qu'à recevoir les solides consolations que la religion seule peut leur procurer. Ce n'est pas encore partout que l'orateur chrétien aperçoit ce grand nombre d'auditeurs. Dans quelques parties de la France l'indifférentisme domine avec trop d'empire , il s'est étendu jusque dans les campagnes. Mais ailleurs il n'en est pas ainsi : il y a des provinces nombreuses qui sont encore remplies de foi ; il en est d'autres dans lesquelles elle se ranime ; et l'on peut espérer que l'heureux mouvement qui est imprimé à la société , se communiquera jusque dans les lieux où il rencontre le plus d'obstacles. Ce mouvement n'est pas un vain rêve ou une consolante illusion. Il a été signalé par tous les grands écrivains de notre siècle ; il a été signalé par un grand nombre de nos évêques, dans la pensée qu'il amènerait le tiiomphe de la foi. C'est ce mouvement qui a porté monseigneur l'archevêque de Paris , cet illustre prélat qui grandit à chaque événement , à établir dans sa métropole des conférences sur la religion. Dans cette circonstance il n'a fait que céder au saint empressement d'une partie distinguée de la jeunesse. Aussi quel brillant succès ont eu ces conférences ! Quel enthousiasme dans les orateurs ! quel zèle , quelle avidité dans ceux qui venaient les entendre ! L'éloquence chrétienne a rappelé les plus beaux chefs-d'œuvre des temps anciens , elle a commencé une nouvelle ère qui ne sera pas moins brillante que toutes celles qui ont fait jusqu'alors la gloire de la religion.
Nous écrivions ces réflexions en 4854. Depuis cette époque les faits ont justifié nos paroles. De beaux talents se sont fait connaître et des fruits admirables de salut ont été produits. Chaque année le nombre des chrétiens s'accroît et la pratique des devoirs religieux est remise en honneur. Deux orateurs surtout, MM. Lacordaire et de Ravignan ont opéré un très-grand bien et acquis dans les conférences de Notre-Dame une éclatante renommée.
Le P. Lacordalre.
Jean-Baptiste-Henri Lacordaire est né le 12 mai 1802 à Receysur-Ource, dans la Bourgogne. « Il semble, dit M. Lorain, que, dès ses plus tendres années, il eut comme un pressentiment de sa destinée d'orateur chrétien. On se souvient de l'avoir vu à huit ans, lire à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue, imitant, à une fenêtre qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des, prêtres qu'il avait entendus prêcher. » Il entra au lycée de Lyon en 1812. Ses succès furent médiocres dans ses premières études ; mais en rhétorique ils devinrent éclatants. Du collège il passa à l'école de droit de la même ville. Il s'appliqua avec ardeur et avec succès à l'étude de la jurisprudence. Cette étude cependant ne lui suffit pas. 11 se livra aussi à des exercices littéraires plus conformes à son goût. Il devint l'âme d'une académie de jeunes gens qui s'était formée à Dijon sous le titre de Société d'études. Les compositions qu'il communiquait à ses amis, les vives discussions auxquelles il s'abandonnait contribuèrent sans doute à développer ses talents oratoires , et à préparer de loin l'éloquent conférencier de Notre-Dame. « Nous écoutons encore, dit le même écrivain, ces improvisations pleines d'éclairs , ces argumentations remplies d'agilité, de ressources inattendues, de souplesse et de saillies; nous voyons cet œil étincelant et fixe, pénétrant et immobile, comme si le regard devait descendre dans tous les plis de la pensée ; nous entendons cette voix claire , vibrante , frémissante , haletante , s'enivrant d'elle-même , n'écoutant qu'elle seule , et s'abandonnant sans réserve et sans contrainte à la verve intarissable de sa riche nature. Nous nous rappelons ces longues controverses , que n'interrompaient point les plus longues promenades. Ces discussions presque fébriles , quelquefois emportées , s'animaient par degré jusqu'à une sorte de violence , et se terminaient parfois aussi par les traits les plus divertissants , par les péroraisons les plus plaisantes , par d'ineffables éclats de rire. 0 belles années si vite écoulées ! précieux et magnifiques jeux de l'esprit , vous prédisiez à la cause de Dieu un incomparable athlète ! Les penchants oratoires d'Henri Lacordaire le portaient , s'en qu'il s'en aperçut , à une telle solennité , que , réduit à la proportion d'un salon , nous trouvions presque exagéré, et légèrement déclamatoire peut-être, cela même qui devait un jour remplir majestueusement les basiliques chrétiennes. »
Lacordaire , après avoir terminé ses études de droit , vint à Paris sur la fin de 1822. Il plaida plusieurs causes avec un succès qui le fit remarquer. Le célèbre Berryer lui dit un jour, après un entretien d'une heure qu'il eut avec lui , qu'il pouvait se placer au premier rang du barreau , s'il évitait l'abus de sa facilité pour la parole.
Un magnifique avenir s'ouvrait donc devant lui. Cependant il éprouvait un indicible malaise. Il se sentait, écrivait-il, faible, découragé, solitaire au milieu de huit cents mille hommes. Il avait eu le malheur de perdre la foi au lycée ; il était devenu non un athée , un voltérien forcené , ainsi qu'on l'a prétendu , mais un déiste. Il s'était imaginé , peut-être, comme tant d'autres à cet âge, qu'une démocratie sans limites, une égalité sans mesure , une vague croyance en Dieu , sans pratique et sans culte , peuvent suffire à l'homme et à la société. Lacordaire n'est jamais allé au-delà car il disait déjà dans son beau langage : « Chacun est libre d'engager un combat contre l'ordre ; mais l'ordre ne peut être vaincu. Je le compare à une pyramide qui s'élève de la terre aux cieux , nous ne saurions en ébranler la base , parce que le doigt de Dieu repose sur le sommet. »
Lacordaire nous apprend lui-même par quel chemin son esprit revint bientôt à la religion. Dès le 15 mars 1824 , il écrivait à l'un de ses amis : « Je suis arrivé aux croyances catholiques par mes croyances sociales , et aujourd'hui rien ne me paraît mieux démontré que cette conséquence : la société est nécessaire ; donc la religion catholique est divine , car elle est le moyen d'amener la société à sa perfection , en prenant l'homme avec toutes ses faiblesses et l'ordre social avec toutes ses conditions. »
Plein de ces convictions , Lacordaire ne se borna point à pratiquer avec courage tous les devoirs du christianisme ; il renonça aux espérances que le monde lui offrait , et vint mettre ses talents au service de l'Eglise. Ordonné prêtre en 1827, il fut nommé à l'humble charge d'aumonier d'un couvent de la Visitation, et en 1828 à celle d'aumonier adjoint du collège Henri IV.
Cependant la révolution de juillet éclata. (1830) M. de La Mennais , dont la renommée était immense déjà , se fit écrivain politique et fonda V Avenir, journal où les questions religieuses les plus élevées et les plus délicates furent traitées au point dp vue de la liberté et de l'émancipation complète de l'église. M. de La Mennais , qui avait réuni autour de lui l'élite du jeune clergé , attacha l'abbé Lacordaire à la collaboration de V Avenir. Dans cette lutte nouvelle pour les catholiques , où les rédacteurs , tous
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hommes distingues , essayaient de briser les entraves du pouvoir temporel et combattaient vaillamment, avec une mâle énergie, les ennemis de la liberté religieuse, Lacordaire fut un des jouteurs les plus intrépides. Ce fut lui qui écrivit les plus périlleux articles sur la suppression du budjet du clergé, sur la liberté d'enseignement; ce fut lui qui parla de la liberté de la presse, de l'Italie, de la Pologne , de la Belgique. Toutefois parmi toutes les caustiques apostrophes que le polémiste lançait, sans se répéter jamais , et avec l'excusable véhémence de la lutte quotidienne, aux gallicans , aux philosophes , aux athées , aux gentilshommes, aux rois, et même à tous les catholiques timides, il avait toujours devant les yeux l'autorité de ce Dieu qui devait être la liberté et le frein de la liberté. Aucun excès de la force n'eut lieu sans qu'il le flétrit. Il voulait rendre à la religion sa popularité antique , mais il s'indignait noblement contre les vils briseurs de croix , contre les misérables destructeurs de l'archevêché ; il prenait généreusement la défense des évêques qui souffraient, etc.
L'article aux évêques de France fut déféré au jury au mois de février 1831 , en même temps qu'un autre article de M. de La Mennais. L'abbé Lacordaire se défendit lui-même avec une franchise originale , et obtint une sentence d'absolution. Il parla aussi avec un grand charme et une rare distinction en présence de la chambre des pairs dans le procès de l'Ecole libre.
Cependant la circonspection hostile des évêques , les alarmes d'un grand nombre de prêtres , les plaintes sourdes ou patentes des plus anciens et des plus honorables amis de la dynastie tombée, l'étonnement extrême d'une foule de catholiques qui ne comprenaient pas encore que les appels à la liberté pratique et à la liberté religieuse , à la liberté de la presse , à la liberté d'association , à la liberté de l'enseignement , dussent sortir de la bouche des chrétiens et du sacerdoce chrétien lui-même ; la frayeur naturelle aux gens honnêtes et mal résolus , de voir s'envenimer les passions publiques par des provocations , même des plus généreuses , et plus que tout cela , la position personnelle de M. de La Mennais , chef officiel de l'Avenir, qui inspirait déjà à l'épiscopat et au clergé de fortes défiances, tout avait amassé autour du nouveau journal un incroyable faisceau d'obstacles bien plus difficiles à vaincre qu'à braver.
Les rédacteurs de VAvenir pensèrent avec raison qu'ils ne pouvaient surmonter tant d'embarras , s'ils n'étaient soutenus contre les inimitiés, les dissentiments, les défiances de toutes sortes, par l'autorité apostolique dont ils avaient toujours
soigneusement réservé, ménagé, respecté, défendu les droits. MM. de La Mennais , de Montalembert et Lacordaire partirent donc pour Rome. On connaît les résultats de ce voyage. L'abbé Lacordaire de retour fit paraître une brochure intitulée : Considération sur le système philosophique de M. de La Mennais. Dans cette brochure il combat les doctrines erronées de son ancien maître , et rompt publiquement avec lui.
Ce fut après cette publication que M. de Quélen invita Lacordaire à faire les conférences à Notre-Dame. Tout Paris voulut entendre ce jeune orateur, dont la plume sacerdotale d'écrivain politique avait eu des hardiesses inouïes de liberté et de progrès. On vit se coudoyer dans la vaste basilique toutes les gloires contemporaines. Chateaubriand et M. Arago , M. Berryer et Cuvier, Victor Hugo et M. de Cormenin , Ballanche et M. de Lamartine , la pairie et la magistrature, les ministres et les députés, les écoles de droit et de médecine, les journalistes de toutes les opinions , tous s'y donnaient rendez-vous , tous étaient émus dans les entrailles , fascinés et émerveillés.
Et cependant l'orateur était d'une taille ordinaire , d'une figure pâle et souffrante , et son organe assez ingrat et voilé. Quand l'abbé Lacordaire apparaît dans la chaire , rien ne se révèle en lui de cette souveraineté de la parole, de cette lave brûlante de l'âme, qui finissent par illuminer et clectriseï" l'auditoire. Il s'anime, il s'échauffe par degré ; les idées qu'il déroule, toutes éclatantes de métaphores et de comparaisons , frappent , étonnent , transportent ; hardi jusqu'à la témérité à l'endroit des injustices et des forfaits du gouvernement contre l'église du Christ, il fulmine contre eux de sanglants réquisitoires où la science de l'avocat marche de pair avec la foi dévorante du prêtre. Mais l'abbé Lacordaire brille surtout par l'éloquence insinuante et persuasive , il suit le chemin du cœur de cette jeunesse , pleine d'instincts généreux et nobles, et que l'âge orageux des passions précipite hors de la ligne austère du devoir; avec des expressions de père et d'ami , compatissantes et douces , il sonde ses plaies cachées , il en extrait le poison mortel , et il administre avec miséricorde le baume qui soulage et guérit ; il la connaît si à fond , cette jeunesse de notre siècle dont il a fait partie , dont il a partagé les erreurs et les égarements. L'expérience donne un poids immense à ses arguments, la foi des ailes à sa charité, le sentiment une force invincible à ses convictions.
L'abbé Lacordaire est , sans contredit , le premier prédicateur de notre époque , non pas cependant un prédicateur modèle. Il joint un grand savoir aux dons suprêmes de l'éloquence ; il a ce
qui ébranle les masses lettrées, des éclairs d'inspiration sublime , le sens profond de la génération actuelle et des grandes choses qui lui sont réservées ; il ne s'emprisonne pas dans des thèmes rabattus et uses ; sa forme littéraire est neuve , incisive , originale ; il défend la cause de Dieu et celle des peuples qu'on opprime , et il a contre tous les despolismcs d'écrasants anathèmes. C'est le prédicateur par excellence du catholicisme et de la nationalité française au XIX* siècle.
Après les premières stations de l'abbé Lacordaire à la métropole, son orthodoxe fut quelque peu suspectée. Le langage nouveau qu'il introduisit dans l'enseignement catholique déplut. C'est à cette époque qu'il conçut le projet d'aller à Rome et de ressusciter en France , avec l'autorisation du souverain pontife , l'ordre des Dominicains. C'était en 1839.
Le 14 février 1841 il reparut, la tête rasée, avec la robe blanche des Dominicains , dans la chaire de Notre-Dame. Il traita admirablement un magnifique sujet , la Vocation de la nation française dans le monde. Voici la fin de ce discours :
€ Nous ne pouvons cacher des fautes que tout l'univers a connues ; et , résolus de ne pas taire les nôtres, il nous est permis de rappeler de qui nous en reçûmes l'exemple. Ce fut donc en Angleterre que l'incrédulité naquit. La France alla l'y chercher, et, une fois qu'elle en eut rapporté le germe, il mûrit sur son sol avec une rapidité et sous une forme qui ne s'étaient jamais vues. Jusque-là, quand on attaquait la religion , on l'attaquait comme une chose sérieuse; le dix-huitième siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans les salons ; il atteignit les marches du trône; on le vit sur les lèvres du prêtre, il prit place au sanctuaire du foyer domestique, entre la mère et les enfants. Et de quoi donc, grand Dieu ! de quoi riaient-ils tous? ils riaient de Jésus-Christ et de l'Evangile ! et c'était la France !
» Que fera Dieu?.... Ici, Messieurs, je commence à entrer dans les choses contemporaines; il ne s'agit plus du passé, mais de ce que nos yeux ont vu. Plaise à la sagesse d'où découle la nôtre, que je ne dise rien qui ne soit digne d'être entendu par une assemblée d'hommes qui estiment la vérité !
« La France avait trahi son histoire et sa mission ; Dieu pouvait la laisser périr, comme tant d'autres peuples déchus, par leur faute, de leur prédestination. Il ne le voulut point ; il résolut de la sauver, par une expiation aussi magnifique que son crime avail
i51 ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
été grand. La royauté était avilie : Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur l'échafaud. La noblesse était avilie : Dieu lui rendit sa dignité , il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l'admiration des peuples, il le releva dans la spoliation, la misère et la mort. La fortune militaire de la France était avilie : Dieu lui rendit la gloire, il la releva sur les champs de bataille. La papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole , il la releva par la France. Un jour les portes de cette basilique s'ouvrirent, un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où vat-il? Il entre, il traverse lentement cette nef, il monte vers le sanctuaire; le voilà devant l'autel. Qu'y vient-il faire, lui, l'enfant d'une génération qui a ri du Christ? Il vient se prosterner devant le vicaire de Jésus-Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l'épée ; il vient courber sa tête militaire devant le vieillard du Vatican, et confesser à tous que la gloire ne suffit pas, sans la religion, pour sacrer un empereur. Il avait compris, malgré toutes les apparences contraires, que le souffle divin ne s'était point retiré de la France, et c'est-là vraiment le génie, de ne pas s'arrêter à la superficie des choses, mais d'aller au fond en surprendre la réalité cachée. C'est là vraiment gouverner les peuples, de ne pas croire à leurs mauvais penchants, et de leur révéler à eux-mêmes ce qui reste en eux de grand et de bon. Ainsi Dieu sauva-t-il la France; ainsi releva-t-il tout ce qu'elle avait abattu ; ainsi l'environna-t-il de la majesté du malheur et de l'expiation.
> Un peuple traité de la sorte est-il un peuple abandonné? Le signe de la résurrection n'est-il pas visiblement sur nous? Comptez, s'il vous est possible, les œuvres saintes qui, depuis quarante ans, élèvent dans la patrie leur tige florissante. Nos missionnaires sont partout, aux échelles du levant, en Arménie, en Perse , aux Indes, en Chine, sur les côtes d'Afrique, dans les îles de l'Océanie; partout leur voix et leur sang parlent à Dieu du pays qui les verse sur le monde. Notre or court aussi, dans tout l'univers, au service de Dieu ; c'est nous qui avons fondé l'Association pour la Propagation de la Foi, ce trésor de l'apostolat, tiré par sou de la poche du pauvre, et qui porte chaque année des ressources royales aux missions les plus lointaines de la vérité. Les frères des écoles chrétiennes, revêtus de leur simple habit, traversent incessamment les rues de nos villes , et au lieu des outrages qu'ils y recevaient trop souvent, ils n'y rencontrent plus que les regards bienveillants de l'ouvrier, le respect des chrétiens et l'estime de
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tous. Apôtres obscurs du peuple de France , ils y créent , sans bruit, en mêlant Dieu à l'enseignement élémentaire, une génération qui reconnaît dans le prêtre un ami, et dans l'Evangile le livre des petits, la loi de l'ordre, de la paix, de l'honneur et de la fraternité universelle. L'enfance même ne reçoit pas seule leurs leçons ; ils ont appelé à eux l'adulte, et reconcilié le froc avec la veste de bure, la rude main du travailleur terrestre avec la main modeste du travailleur religieux. Voulez-vous voir un spectacle plus consolant encore, et qui n'avait pas de modèle dans l'ancienne France? Regardez, voici des adolescens, des étudiants, des jeunes hommes placés à l'entrée de toutes les carrières civiles et industrielles, sans distinction de naissance et de fortune ; la charité chrétienne les a réunis, non pour assister le pauvre d'un argent philantropique, mais pour le visiter, lui parler, le toucher, voir et sentir sa misère, et lui porter, avec le pain et le vêtement, le visage pieux d'un ami. Chaque ville, sous le nom de Conférence de Saint Vincent de Paul, possède une fraction de cette jeune milice, qui a placé sa chasteté sous la garde de sa charité , la plus belle des vertus sous la plus belle des gardes. Quelles bénédictions n'attirera pas sur la France cette chevalerie de la jeunesse, de la pureté et de la fraternité en faveur du pauvre? Avec la même ardeur que nos pères combattaient autrefois les infidèles en terre sainte , ils combattent aujourd'hui l'incroyance, la débauche et la misère, sur cette autre terre sainte de la patrie. Que la patrie protège leur liberté de sa reconnaissance, et vous. Messieurs, assemblés ici précisément en faveur de cette œuvre, ne considérez pas dans vos bienfaits les pauvres qui en attendent le secours, mais aussi la main qui vous sollicite pour eux. Payez à la fois dans l'aumône un double tribut, le tribut de la charité et celui de l'admiration.
» Je n'ai pas fini , Messieurs , de vous dire toutes les causes d'espérance qui réjouissent dans notre pays le cœur du chrétien. Où s'est réfugiée, dites-moi, la pénitence chrétienne? Où découvrirez-vous, dans le reste du monde, rien qui égale la solitude , le travail et l'austérité de la Trappe? Après avoir erré, durant vingt-cinq années de la Suisse à l'Autriche , de l'Autriche à la Russie , de la Russie à la Prusse , partout victime d'une hospitalité passagère et sans entrailles, la Trappe est revenue à la France, son berceau; elle y à multiplié ses maisons, sous la protection de la liberté commune, et jamais en aucun temps, la vertu de la croix n'a mieux et plus largement fleuri que sous le froc fécond de ces descendants de saint Bernard et de Rancé. Ne voyez-vous pas aussi, sous toutes les formes ressusciter l'esprit monastique, cet
esprit qui s'éteignait dans l'ancienne France, avant même que des lois usurpatrices eussent frappé du marteau les vieux cloîtres tant aimés de nos aïeux? Le Chartreux, le Jésuite, le Capucin, le Bénédictin rapportent à la France leur dévouement multiple, la prière, la science, la parole, la contemplation et l'action, l'exemple de la pauvreté volontaire, le bénéfice de la communauté. Et aujourd'hui même, devant cette foule qui m'écoute et qui ne s'en étonne pas, apparaît sans audace et sans crainte le froc séculaire de saint Dominique.
> Que sera-ce si vous arrêtez votre pensée sur les maisons religieuses où les femmes ont réuni leurs vertus sous la tutelle de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance? Là il ne vous sera plus possible de nombrer les ordres et les œuvres. La charité a mis le doigt sur les nuances mêmes des besoins ; elle a des mains pour les cicatrices autant que pour les blessures. Et pas un scandale depuis quarante ans! pas une plainte! pas un murmure! La liberté a été plus féconde que les vieilles mœurs féodales; elle a tiré des familles plus de suc généreux et dévoué. La France est toujours le pays des saintes femmes, des filles de charité, des sœurs de la Providence et de l'Espérance, des mères du Bon Pasteur, et quel nom pourrai- je créer, que leur vertu n'ait baptisé déjà?
» Mon dernier regard sera sur une église de Paris, solitaire il y a peu d'années, aujourd'hui le rendez-vous des âmes de cent pays, qui y prient de près et de loin pour la conversion des pécheurs : c'est vous rappeler Notre-Dame-des-Victoires, et terminer cette courte revue des travaux de la France dans le bien par un nom trop heureux pour qu'il ne soit pas le dernier.
» Il est vrai , Messieurs , tous les obstacles ne sont pas vaincus ; toutes nos conquêtes ne sont pas acceptées ; l'erreur ne voit pas d'un œil traquille nos efforts persévérants. La bourgeoisie qui nous gouverne n'a pas encore fait acte de réconciliation pleine et entière avec le Christ et son Eglise. Mais la bourgeoisie n'est pas une classe à part, inabordable, enfermée dans ses privilèges et ses préjugés ; la bourgeoisie c'est nous tous. Par un bout elle touche au peuple, où elle se recrute incessamment, et, par l'autre bout, elle touche à la noblesse et au trône , dont les membres d'élite tendent à se rapprocher par l'inévitable attrait de la distinction pour tout ce qui est distingué. Cette classe est donc mobile, sans cesse renouvelée par l'ascension de ses parties inférieures, qui ne lui permettent pas de se créer un esprit à toujours, et sujette aussi au souffle qui vient des hautes régions. Dieu a dit à la bourgeoisie
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française : Tu veux régner, règne ! Tu apprendras ce qu'il en coûte pour gouverner les hommes , tu jugeras s'il est possible de les gouverner sans mon Christ. Pourquoi penser qu'elle demeurera toujours ce qu'elle est encore trop gcncralement aujourd'hui? Pourquoi n'cntendrait-elle pas les leçons répétées de l'expérience? Beaucoup de ses fils grossissent déjà nos rangs ; ce sont eux qui forment, pour la plus grande partie, la Société de Saint-Vincent de Paul, et qui recrutent, par leur dévouement, les ordres religieux. Ne désespérons pas d'une classe qui est le fond de la société moderne , et dont l'avènement au pouvoir, signalé par tant de faits considérables se rattache sans doute au plan général de la Providence. Les difficultés ne doivent qu'animer notre zèle. Elles sont loin d'être aussi fortes qu'il y a cinquante ans, et cependant, dès 1795, le comte de Maistre , entrevoyant l'horizon qui s'est ouvert depuis sous nos yeux, écrivait ces remarquables paroles : « L'esprit religieux n'est pas éteint en France, il y soulèvera des i montagnes, il y fera des miracles. » Justifions par notre persévérance une prophétie que la résurrection de notre Eglise place déjà parmi les plus hauts pressentiments de la pensée ; rappelons à Dieu les cœurs par la charité , autant que les esprits par la lumière. Que ceux qui travaillent ne se découragent point ; que ceux qui n'ont encore rien fait mettent la main à l'œuvre. Et dans ce moment même , Messieurs , avant de sortir d'ici , unissez-vous au moins par l'aumône à tous les vœux, à tous les efforts, à toutes les prières, à tous les sacrifices, qui, depuis cinquante ans, montent vers le ciel en faveur de notre patrie.
» Monseigneur, la couronne de saint Denis est tombée sur votre tête dans une heure à jamais mémorable, à l'heure où plus que jamais s'opère la réconciliation entre l'Eglise et la France ; j'en ai pour garant cette foule qui se presse autour de votre siège. Je prie Dieu , Monseigneur, que vous portiez longtemps cette couronne. Je ne puis oublier qu'à une autre époque , je fus soutenu dans cette chaire par vos conseils et votre affection. L'occasion solennelle de vous en remercier m'avait manqué jusqu'aujourd'hui, je la saisis avec joie. Je me félicite de me retrouver sous les mêmes auspices, au jour où je viens inaugurer l'ordre et l'habit des Frèies Prêcheurs français en face de mon pays , et vous achèverez , Monseigneur, de couronner ce moment de ma vie, en répandant sur nous votre bénédiction. »
Une qualité essentielle de l'éloquence du P. Lacordaire, et même une condition de sa réussite , c'est l'improvisation. Par une heu-
reuse combinaison de la nature et de l'art, dit M. Lorain, il a pu devenir assez sûr de lui-même, pour n'avoir pas à prendre le souci de donner d'avance la forme à son idée, et pour posséder la confiance que dans une solennelle basilique, au milieu du plus imposant auditoire, dans un ordre de contemplations austères et profondes, les couleurs, les images de la parole ne trahiront point l'impétuosité subite de sa pensée.
Il a remarqué même , dans le cours de ses épreuves oratoires , que ses meilleures inspirations lui sont souvent arrivées dans les parties précisément les moins méditées, les moins préparées de son discours, et que, plusieurs fois au contraire, il a manqué tout effet oratoire dans les endroits qui, volontairement ou involontairement , se trouvaient le mieux arrêtés , le plus écrits dans sa tête.
Il va sans dire que l'entraînement de cette parole, qui secoue l'auditoire , mais que l'émotion de l'auditoire agite et emporte à son tour, est sujet à des inconvénients inévitables, à de périlleuses audaces, à des longueurs, à des incorrections, à des écarts. Il n'est pas rare que l'esprit de l'orateur, tandis qu'il parle , et par les liens mystérieux de la parole elle-même soit traversé tout à coup par une pensée inattendue, et qu'il s'arrache à la suite préméditée de ses idées et de son discours, pour suivre au vol cette pensée soudaine, à peu près comme l'œil suit involontairement l'oiseau qui voltige dans la grande nef d'une cathédrale.
Lorsque les conférences se lisent imprimées, les longueurs, les digressions, les expressions incorrectes ou inexactes, ont disparu en grande partie; mais aussi la flamme, la vie, la couleur, la soudaineté et toute l'action, et tout l'accent de l'orateur, ont disparu en même temps. C'est la fleur séchée dans un herbier ; les contours et les formes demeurent , le parfum et la couleur se sont bien envolées.
Et cependant il est peu d'improvisateurs dont la parole puisse laisser de plus magnifiques traces écrites que la parole du P. Lacordaire. Car chez lui le grand improvisateur couvre le grand écrivain, en sorte que, si l'on n'a plus affaire au premier, on trouve encore le second. Double et rare privilège sur cette terre, où l'une de ces deux facultés, même isolée, est déjà le plus excellent présent du Ciel ! Le P. Lacordaire sort victorieux des deux épreuves. On peut le lire avec charme, après l'avoir entendu avec étonnement et émotion. Ce n'est plus le même plaisir de l'esprit, mais c'en est encore un très-grand.
De tous les orateurs , dit M. H. de Riancey, le P. Lacordaire,
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qu'on nous permette ce terme, est le plus indescriptible. Il n'y a pas d'expression dans la langue pour rendre son action , son attitude, son geste ; les vibrations irrésistibles de sa voix qui pénètre au plus intime des entrailles ; l'éclai merveilleux et fascinateur de son regard ; et cette incroyable domination que, du premier mot, du premier coup d'oeil, il exerce sur l'auditoire le plus rebelle, ou le plus sympatbique. Plus que personne il a le don prodigieux de faire courir dans les âmes ce frémissement d'admiration et d'enthousiasme qui s'étend avec la force et la rapidité du courant électrique ; c'est par excellence l'homme qu'il faut voir et écouter. On peut le lire et on se prend encore d'étonnncment et d'admiration ; mais par-dessus tout, il est nécessaire de l'avoir entendu. J'oserai presque dire que sans cela on ne le comprend qu'imparfaitement, tandis que, quand on l'a suivi, ses intonations, sa manière, sa conviction demeurent gravées dans la mémoire et s'y réveillent chaque fois qu'on le relit. (Correspondant.)
Citons encore quelques morceaux.
Où trouver une peinture plus belle, plus effrayante, une satire plus haute de l'état des esprits, des mœurs et de l'opinion, à la fin du dix-huitième siècle ?
€ Que fait cependant l'Eglise? l'Eglise semble pâlir. Bossuet ne rend plus d'oracles; Fénélon dort dans sa mémoire harmonieuse; Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique ; Bourdaloue ne parle plus en présence des rois ; Massillon a jeté au vent du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne ; Espagne , Italie , France, par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour. Les trônes se mêlent à leurs conjurations. Catherine II, du milieu des steppes de la Crimée, au sortir d'une conquête sur la mer ou sur la solitude, écrit des billets tendres à ces heureux génies du moment; Frédéric II leur donne une poignée de main entre deux victoires ; Joseph II vient les visiter, et dépose la majesté du saint empire romain au seuil de leurs académies. Qu'en dites-vous? Que dites-vous du silence de Dieu? Qu'est-ce qu'il fait? Déjà le siècle a marqué le jour de
sa chute; attendez : une heure, deux heures, trois heures
demain matin, ils enterreront le Christ, Ah! ils lui feront de belles funérailles ; ils ont préparé une procession magnifique ; les cathédrales en seront, elles se mettront en route et s'en iront, deux à deux , comme les fleuves qui vont à l'océan , pour disparaître avec un dernier bruit. Qu'en dites-vous, encore une fois, Messieurs?
C'est vrai, Dieu se taisait, il se faisait petit. Il avait tout ôté à son Eglise, tout, excepté lui; tout, excepté le triomphe de l'erreur contre l'erreur même. Jamais Dieu , jusque là , n'avait laissé à l'erreur son développement total ; il lui avait toujours rompu la gorge un moment ou l'autre, avant qu'elle fut reine. Cette fois, il laissait faire jusqu'au bout. Attendons à notre tour, et, avant même la fin, regardons dans les mœurs quels étaient les effets du triomphe de la raison pure.
» Que faisait dans le monde la chasteté , cette vierge évoquée du tombeau par la doctrine catholique. Qu'y faisait-elle? Voici le palais des rois très-chrétiens : dans la chambre où avait dormi saint Louis, Sardanapale était couché. Stamboul çvait visité Versailles, et s'y trouvait à l'aise. Des femmes enlevées aux dernières boues du monde jouaient avec la couronne de France; des descendants des croisées peuplaient de leur adulation des antichambres déshonorées , et baisaient, en passant, la robe régnante d'une courtisane, rapportant du trône dans leurs maisons les vices qu'ils avaient apportés , le mépris des saintes lois du mariage, l'imitation des saturnales de Rome, assaisonnées d'une impiété que les familiers de Néron n'avaient pas connue. Au Heu du soc et de l'épée, une jeunesse immonde ne savait pins manier que le sarcasme contre Dieu et l'impudeur contre l'homme. Au-dessous d'elle se traînait la bourgeoisie, plus ou moins imitatrice de cette royale corruption, et lançant à sa suite ses fils perdus, comme on voit derrière les puissants rois de la solitude , les lions et leurs pareils, des animaux plus petits et vils qui les suivent pour lécher leur part du sang répandu.
» Un jour enfin , le jour de Dieu se leva. Le vieux peuple franc s'émut de tant d'ignominie ; il étendit sa droite ; il secoua cette société tombée dans l'apostasie de la vertu et la jeta par terre d'un coup, à l'étonnement puéril de tous ces rois qui flattaient la raison pure! L'échafaud succéda au trône, moissonnant avec indifférence tout ce qu'on lui apportait, rois, reines, vieillards, enfants, ieunes filles, prêtres, philosophes, innocents et coupables, tous enveloppés dans la solidarité de leur siècle et dans son triomphe sur Jésus-Christ. Une dernière scène acheva les représailles de Dieu. La raison pure voulut célébrer des noces, car elle n'avait célébré sur l'échafaud que ses fiançailles ; elle voulut aller plus loin et pousser jusqu'à ses noces. Les portes de cette métropole s'ouvrirent par ses ordres tout puissants; une foule innombrable inonda le parvis, menant au maître-autel la divinité qu'on lui avait préparée pendant soixante ans. En dirai-je le nom? L'antiquité
avait eu des images qui exposaient la dépravation au culte des peuples; ici c'était la réalité, le marbre vivant d'une chaire publique. Je me tais, Messieurs, je laisse ce grand peuple adorer la divinité dernière du monde , et célébrer sans mystères les noces immortelles de la raison pure. »
Personne n'a pu oublier, dit M. Lorain , avec quel frémissement de voix, avec quel éclair deroeil, avec quelle fierté radieuse de cœur dont rien ne peut reproduire l'effet, il s'écriait un jour en parlant des rapports de l'Eglise avec l'autorité temporelle :
< Nous ne tenons pas notre liberté des Césars; nous la tenons de Dieu , et nous la garderons parce qu'elle vient de lui. Les princes pourront bien se réunir pour combattre les prérogatives de l'Eglise, les charger de noms flétrissans afin de les rendre odieuses , dire que c'est une puissance exorbitante, qui perd les Etats ; nous les laisserons dire , et nous continuerons à prêcher la vérité, à remettre les péchés, à combattre les vices, à communiquer l'esprit de Dieu. Si l'on nous envoie en exil , nous le ferons dans l'exil ; si l'on nous jette dans les prisons, nous le ferons dans les prisons; si l'on nous enchaîne dans les mines, nous le ferons dans les mines; si l'on nous chasse du royaume , nous passerons dans un autre. Il nous a été dit que jusqu'au jour où il sera demandé compte à chacun de ses œuvres, nous n'épuiserons pas les royaumes de la terre. Mais si l'on nous chasse de partout , si la puissance de l'Antéchrist vient à s'étendre sur toute la face du monde, alors, comme au commencement de l'Eglise, nous fuirons dans les tombeaux et dans les catacombes. Et si enfin on nous poursuit jusquelà, si l'on nous fait nionter sur les échafauds, dans tout noble cœur d'homme nous trouverons un dernier asile, parce que nous n'aurons pas désespéré de la vérité, de la justice et de la liberté du genre humain. »
Le P. Lacordaire est admirable dans ce mouvement oratoire d'une de ses péroraisons.
« 0 mes amis , Dieu seul connaît vos destinées ; mais quoiqu'il arrive , premièrement et avant tout , ne vous étonnez pas. Le christianisme catholique , c'est Milon de Crotone sur son disque huilé : nul ne l'y fera glisser, et nul ne l'en arrachera. Quand donc vous verrez les vents se lever, les nuées se noircir, souvenez-vous que , si votre part est de prouver la vérité de sa doctrine par la fermeté de votre adhésion et de votre amour, c'est la part de vos adversaires de la prouver aussi , malgré eux , par la violence de
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leur répulsion ; souvenez-vous que c'est la rencontre permanente de ces deux mouvements, le croisement invincible de ces deux épées sur la tête de l'Eglise, qui forme éternellement son arc de triomphe. Et, en second lieu , ô mes amis , que vos vertus soient toujours plus grandes et plus visibles que vos infortunes , afin que la postérité, qui est le premier jugement de Dieu, en vous trouvant par terre , vous y trouve comme ces soldats qui tombent la poitrine vers l'ennemi, et prouvent, tout morts qu'ils sont, qu'ils étaient dignes de vaincre , si c'était le sort du courage et du droit de l'emporter toujours, j
Pour faire apprécier le talent du P. Lacordaire comme orateur et comme écrivain, nous croyons devoir mettre sous les yeux une conférence entière, et nous choisissons de préférence celle où il combat avec tant de supériorité l'audace des rationalistes contemporains qui voudraient anéantir la vie de Jésus-Christ. Déjà, dans plusieurs conférences successives , il avait fait resplendir d'un majestueux éclat la personne adorable de Notre Sauveur, en dévoilant sa vie intime, en faisant briller sa puissance, en racontant l'établissement, la perpétuité et le progrès de son règne, et en montrant sa préexistence dans les siècles passés. C'est alors que , pour laisser à ces grandes preuves toute leur force , il poursuit les ennemis de la divinité du Christ dans leurs derniers retranchements, et renverse tous les vains systèmes qu'ils ont élevés de nos jours. Ils ont tenté d'anéantir la vie de Jésus-Christ , ou de la dénaturer, ou de l'expliquer. Il les réfute , dans trois conférences qui nous paraissent admirables entre toutes celles du puissant orateur.
Voici la première :
Des efforts du rationalisme pour anéantir la vie de Jésus-Christ.
« Monseigneur, Messieurs , » Jésus-Christ a vécu en Dieu , il s'est survécu en Dieu, il s'est préexisté en Dieu; il s'est préexisté dans le peuple juif, il a exprimé sa vie dans l'Evangile, et c'est ce triple anneau de sa manifestation quia rendu sa divinité maîtresse ici-bas. Une fois que le genre humain en a eu pleine conscience , il s'est senti comme accablé par cette démonstration, et de Théodose à Louis XIV, dans l'espace de treize cents ans , la discussion a paru impossible contre le Christ, en ce sens du moins que tout le monde l'a subi ou accepté comme fondement. Mais , ce temps écoulé , le rationalisme , qui avait été détrôné par Jésus-Christ , a essayé de re-
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vendiquer l'empire qu'il avait perdu ; ïl a cru que les siècles , ayant couvert de leurs flots tout ce formidable édifice , quelques chances se rencontreraient en faveur du doute et de la négation, et qu'on pouvait , demander au xviii^ siècle de l'ère chrétienne contre une doctrine vieillie d'heureuses représailles et de nouveaux jugements. Le rationalisme s'est ainsi retrouvé en face de Jésus-Christ , placé lui-même entre l'Eglise catholique et le peuple juif, comme entre l'aile droite et l'aile gauche de la vérité, et une triple guerre s'est ourdie pour renverser l'ouvrage dont l'édification s'était autrefois achevée malgré les impuissants efforts qu'on allait renouveler. Le peuple juif fut dépeint comme une race vile , ignoble , odieuse , indigne de toute croyance autant que de tout respect ; l'Eglise catholique comme un instrument de misère pour le peuple , de servitude pour les esprits , d'asservissement pour les nations et les rois: j'ai défendu l'Eglise devant vous, Messieurs, pendant de longues années; hier, j'ai rétabli la physionomie du peuple juif, je ne reviendrai ni sur l'une ni sur l'autre de ces discussions. Jésus-Christ m'appelle au cœur même du combat dont il est le centre et le chef. Au fond , le peuple juif était composé d'hommes, l'Eglise catholique aussi , et , si grands que soient des hommes , ils ne sont pas exempts , même en portant dans leur cœur l'esprit de Dieu , de quelque ombre et de quelques infirmités : il n'en est pas ainsi du Christ. Figure miraculeuse par sa perfection , il ne souffre , tel que l'Evangile le montre, aucun doute humain, et s'il reste sur ce piédestal sans tache, c'est en vain que le rationalisme jettera à droite et à gauche sa foudre perdue; le Christ, impassible au centre de la vérité catholique, la protégera tout entière de son inébranlable divinité. Il était donc nécessaire de détruire Jésus- Christ, soit en anéantissant sa vie, soit en la dénaturant, soit, au moins, en l'expliquant. On l'a tenté , Messieurs , et c'est l'exposition de cette triste tentative qui terminera nos conférences de cette année. Commençons par celle qui était la plus décisive des trois , et qui avait pour objet de mettre à néant la vie du Christ. » Le Christ est-il une chimère ou une réalité? Appartient-il à la fable ou à l'histoire ? telle est la question. Elle peut vous étonner, Messieurs, et pourtant elle est sérieuse; car des gens d'esprit ont nié hardiment l'existence de Jésus-Christ, et d'autres , sans aller jusqu'à cette extrême audace , ont cherché du moins à diminuer la certitude de sa vie et à en affaiblir avec art l'éclat historique. II s'agit donc de placer ou plutôt de maintenir Jésus- Christ dans l'histoire, et pour cela nous devons nous enquérir
avant tout de la nature et des lois de l'histoire; car, tant que nous ne les connaîtrons pas , îl nous sera impossible de décider si Jésus-Christ est ou non une figure historique. Je vais donc traiter de Ihistoire, après quoi nous verrons si le Christ y est présent ou s'il en est absent.
» L'homme vit dans le temps, c'est-à-dire dans un élément singulier qui le fait à la fois vivre et mourir; il s'avance entre un passé qui n'est plus et un avenir qui n'est pas encore , et s'il n'avait pas la faculté de rassembler en lui ces trois états de son existence , il ne ferait que naître incessamment sans jamais parvenir à posséder la vie. Car à peine aurait-il fait un pas que l'oubli en aurait emporté la trace, et ainsi serait-il toujours devant lui-même comme une ombre qui sort de terre et qui s'évanouit. Dieu, contre cette terrible puissance du temps, lui a donné la mémoire par laquelle l'homme vit dans ce qui n'est plus aussi bien que dans ce qui est présent, en sorte que ressuscitant à toute heure, quand il le veut, ses jours anciens, il se voit dans la plénitude de sa personnalité , semblable à un édifice dont les assises ont été successivement posées, mais que l'œil parcourt et découvre tout entier. Or, la mémoire qui suffit à l'homme pour vivre ne suffit pas à l'humanité ; tandis que l'homme est avec une mémoire qui subsiste autant que lui, l'humanité est multiple et sa mémoire expire à chaque génération , ou du moins il n'en transmet à la génération suivante qu'une faible partie. Le père raconte au fils ce qu'il a vu , le fils le dit au petit-fils ; mais à chaque degré, le souvenir s'obscurcit, et peu à peu la lumière de celle tradition n'éclaire plus que les sommets lointains des plus grands événements. Encore finit-elle par se dégrader; les lignes se confondent aux yeux d'une postérité qui s'éloigne toujours , et si Dieu n'intervenait pas pour porter secours au genre humain perdant la trace de lui-même , on le verrait demeurer dans une éternelle enfance, entre un passé informe et un avenir inconnu. L'expérience, source de tous les progrès, lui manquerait constamment. Ni la vérité, ni l'erreur, ni le bien, ni le mal ne se connaîtraient que par un combat puéril , recommençant toujours au même point, spectacle indigne de l'homme, indigne de Dieu , où la vérité et le bien , faute d'une carrière aussi grande qu'eux-mêmes , ne pourraient jamais déployer leurs caractères de stabilité et d'immortalité. Dieu , qui avait pourvu par la mémoire à l'identité progressive de l'homme, devait évidemment pourvoir à la perpétuité continue du genre humain par une mémoire conforme aux destinées de ce vaste corps , c'est-à-dire par une
mémoire une, universelle, certaine, capable de lui donner la conscience totale de ses œuvres depuis le commencement jusqu'à la fin. En parlant ainsi, Messieurs, j'ai défini l'histoire.
» L'histoire est la vie de l'humanité présente à elle-même comme notre propre vie nous est présente ; l'histoire est la mémoire du monde. Mais quelles difficultés pour la créer! Dieu allume dans notre intelligence un flambeau qui éclaire notre passé , parce qu'il est notre intelligence même , une et indivisible, voilà qui est fait; mais comment donner au genre humain , multiple et divisé , une semblable lumière ? Comment lui donner une mémoire immortelle , à lui qui meurt chaque jour? une mémoire immuable, à lui qui n'est que changement? une mémoire certaine , à lui qui peut douter si facilement de ce qu'il ne voit pas? Dieu y pourvut en nous donnant l'écriture. Par elle, une chose dite une fois peut être entendue toujours ; un spectacle une fois donné peut être visible toujours ; elle saisit le flot qui passe et le rend éternel. C'était déjà l'immortalité et l'immutabilité, ce n'était pas encore la certitude. Car le faux s'écrit comme le vrai. On a écrit, c'est bien ; mais qui nous garantit la vérité de ce qui est écrit? Un homme, il y a deux mille ans, a fait un livre où il raconte des choses dont il affirme avoir été témoin : qu'est-ce qui nous prouve qu'il n'a pas menti , et que la fable ne nous soit pas arrivée sous l'habit apparent de l'histoire? Evidemment, l'écriture toute seule ne répond pas à celte question ; l'histoire commence avec elle, mais elle n'est pas l'histoire dans la totalité de ses éléments. L'histoire , s'il y en a une, doit commander à notre esprit avec la même autorité que toutes les puissances qui ont reçu mission de le gouverner. De même qu'il y a au monde une force morale qui ne nous permet pas de dire qu'il est légitime à l'enfant de tuer son père, une force mathématique qui ne nous permet pas de bâtir une maison sur un plan privé d'équilibre, de même aussi il doit y avoir au monde une force historique qui ne nous permette pas de dire à l'histoire : Tu as menti. Si cette force n'existe pas , l'histoire n'existe pas non plus.
» Quelles sont donc les conditions de l'histoire, ou plutôt quelles sont les conditions d'une écriture historique ? Car l'écriture est l'élément fondamental, persistant , substantiel de l'histoire. Sans l'écriture , nous n'avons plus que des traditions plus ou moins confuses , mais comme l'écriture peut tromper, il faut que nous connaissions les conditions qui élèvent l'écriture à l'état d'écriture historique, c'est-à-dire à l'état d'écriture authentique, certaine, 'il faillible , vraie. Ces conditions sont au nombre de trois.
Premièrement , l'écriture doit être publique. Tout ce qui est secret n'a point d'autorité ; toute écriture mystérieuse est une écriture vaine , parce qu'elle n'a pas été contrôlée. Rien n'est puissant en ce genre que par le contrôle de tous. Le peuple est le seul notaire capable de certifier sa propre histoire , parce qu'il est la réunion de tous les âges, de toutes les pensées , de tous les intérêts , et qu'une conjuration populaire , pour mentir à la postérité, est un spectacle qui loin de s'être vu, ne peut pas même se concevoir. Un homme fabrique l'eiTCur ; un peuple a trop d'idées et de passions diverses pour s'entendre dans le but de tromper les siècles futurs. Un peuple , d'ailleurs , n'est jamais seul ; il vit entre des peuples contemporains dont l'histoire est mêlée à la sienne, et, fut-il capable d'un mensonge unanime , il soulèverait inévitablement la protestation du siècle même sous les yeux duquel il aurait inauguré son complot.
ï La seconde condition de l'écriture, pour arriver à l'état d'histoire, est de porter sur des événements publics. Tout fait qui n'est pas public n'est pas du domaine de l'histoire , par la raison que je disais tout-à-l'heure ; car un fait qui n'est pas public, qui est-ce qui l'a vu? C'est un homme, c'est trois hommes , si vous voulez; mais riiisloire ne peut pas reposer sur le témoignage d'un homme, ni de trois hommes; ce n'est plus là de l'histoire , c'est du mémoire. Le mémoire porte sur des faits privés , tandis que l'histoire porte sur des événements publics. Par exemple, que Louis XIV ait conquis la Flandre , la Franche-Comté , l'Alsace , la Lorraine , qu'il ait attaché ces provinces au royaume de France , d'abord par ses armes, puis par des traités, voilà de l'histoire; ce sont des événements qui intéressent la France et toutes les nations de l'Europe , et qui ont eu cent millions d'hommes pour spectateurs. Mais que Louis XIV, dans sa chambre à coucher de Versailles , ait dit en présence de M. le duc de Saint-Simon , telle parole qui est rapportée dans les livres de cet horaaie d'esprit , ce n'est plus là que du mémoire. Sans doute, cet clément secondaire entre pour beaucoup dans la composition des annales du genre humain, parce que nous ne supporterions pas des récits où n'apparaîtraient que les îTai.des lignes de l'architecture historique ; les détails privés nous cbarincnl plus encore que les mouvements généraux du monde, lis se rapprochent davantage de notre existence personnelle et font descendre jusqu'à nous les plus éminents personnages des temps accomplis. Dénués d'ailleurs de la solennelle certitude de l'histoire, ils ne manquent pas toujours d'une sanction grave , quoique d'un ordre inférieur; les actions privées s'entrelacent aux actions pu-
bliques; des témoignages nombreux et concordants établissent le rapport des unes aux autres , et le tout va d'un pas qui n'est pas trop inégal. Cependant, dès qu'on aspire à la certitude historique absolue , il est nécessaire de séparer les deux éléments et de rendre au premier, par celle séparation, toute sa force et tout son éclat.
> La troisième condition nécessaire pour élever l'écriture à l'état d'histoire, est que les faits se coordonnent dans une trame publique et générale? Rien n'est isolé dans les événements du monde ; ils se lient entre eux par un enchaînement semblable à celui qui resserre les idées dans le tissu logique d'un discours. L'hisloirc doit reproduire celte génération continue, de manière à ce que tous les faits qu'elle rapporte entrent naturellement dans la suite des choses dont l'ensemble progressif continue la vie du genre humain. Un fait solitaire n'est pas un lait historique; il ne se tient pas debout, il est en 'l'air. Bien moins encore appelleronsnous de ce nom un fait qui ne peut prendre place dans la trame générale de l'histoire sans en troubler toute l'économie ; c'est le signe infaillible de l'imposture. La force de l'histoire, comme la force de tout ordre réel , est dans l'ensemble et la liaison. Quand un homme est seul , ce n'est rien ; quand un fait est seul, ce n'est rien. Mais qu'un homme entre en société avec d'autres, c'est une famille, un peuple, c'est le genre humain tout entier. Et de même qu'un fait entre en société historique avec d'autres, et non pas seulement avec d'autres, mais avec tous les autres, qu'il soit nécessaire à la trame générale de l'histoire , que l'histoire ne puisse pas se construire sans cet événement, et alors il n'a pas seulement la force d'un fait historique , il a la force de l'histoire tout entière ; il faut le subir ou nier la vie totale du genre humain.
» Ainsi, écriture publique, faits publics, trame publique, voilà les trois éléments de l'histoire ; et quand ces trois éléments sont réunis, j'affu'me que l'histoire existe, et qu'on ne saurait y résister sans résister à la force même du sens com.mun. En effet, Messieurs , pour que dans ce cas là l'histoire fût trompeuse , voici ce qui devrait être possible : il faudrait qu'un homme, le premier venu, exposant en public des événements d'une nature publique, ces événements supposés faux fussent admis comme vrais, et rattachés, malgré leur fausseté, à la trame générale de l'histoire. Or, cela est de toute impossibilité, et rien n'est plus simple que de vous en donner la preuve. Permettez-moi seulement une supposition. Je suppose que demain matin il me plaise de publier un livre dont je résume ainsi la substance :
«Le !<''■ janvier 1847, la France a déclaré la guerre aux trois gran-
des puissances continentales de l'Europe. Cette guerre avait pour but de rétablir le droit des gens et la foi des traites compromis par des actes violents. On s'est rencontré dans la plaine de Mayence. La France comptait six cents mille bommes sous les armes, les ennemis en avaient un million. La bataille a duré dix jours consécutifs; le dixième jour au matin, le sort s'est prononcé en faveur des Français . Les plénipotentiaires de l'Europe se sont réunis à Mayence et ont signé un traité de paix qui a mis fin à la guerre par un partage nouveau du continent européen. »
» Je vous le demande , Messieurs, croyez-vous que ce roman politique eût des cbanccs d'en imposer à la postérité? N'est-il pas manifeste que la France l'accueillerait avec le plus profond mépris? Si la France l'acceptait, n'est-il pas manifeste que toute l'Europe le livrerait à la dérision? Et si, par un acte de démence universelle, la France et l'Europe consentaient à le revêtir d'une absurde autorité, n'est-t-il pas manifeste qu'on ne parviendrait pas à l'introduire dans le tissu de l'histoire, puisque l'état de toutes les affaires contemporaines, et par suite, de toutes les affaires à venir, serait en contradiction avec cette prétendue guerre et ce traité fictif? Le mensonge, pour se soutenir, exigerait un mensonge perpétuel, et la conjuration d'un seul moment contre la vérité, une conjuration poursuivie jusqu'au dernier jour du monde. L'impossibilité d'un tel concours et d'une telle persévérance dans une imposture universelle n'est pas seulement une impossibilité morale, c'est une impossibilité métaphysique et absolue.
» Or, Messieurs, à quelque époque de l'humanité que nous nous reportions, cette impossibilité sera la même. Partout et toujours, une écriture publique rapportant des événements publics qui se placent naturellement dans la suite générale de l'histoire , sera une écriture authentique et vraie , parce que partout et toujours il y aura impossibilité, dans de telles circonstances, de tromper le genre humain sur sa propre vie, ou d'obtenir de lui de se mentir à lui-même, sans but et contre toute raison. Et, remarquez-le bien. Messieurs, l'histoire existant une fois, le temps n'a pas le px'ivilège d'en diminuer la force ; il la confirme, loin de la diminuer. Je dis d'abord qu'il ne la diminue pas, et pour preuve, je vous propose ceci : Pensez à César, puis pensez à Louis XIV, et cherchez à discerner si la certitude historique de Louis XIV et la certitude historique de César diffèrent par la plus légère nuance dans votre esprit; évidemment elles ne différent pas, et cependant dix-sept siècles séparent Louis XIV de César. Mais ces dix-sept siècles s'évanouissent devant votre pensée par le coup d'oeil électrique
qui la porte subitement de l'un à l'autre, et lui fait voir non-seulement que la base historique de César est la même que la base historique de Louis XIV , mais encore qu'en doutant du premier il faudrait douter du second, puisque sans César l'histoire toute entière perdrait son enchaînement , et avec son enchaînement la principale cause de sa solidité. Je dis davantage encore , je dis que le temps confirme la certitude de l'histoire au lieu de la diminuer. Pourquoi cela? Parce que le temps, à chaque pas qu'il fait , développe la toile historique, et que chaque point de l'histoire entrant en participation de la force solidaire du tout, plus cette force s'accroît pas la répercussion des événements les uns sur les autres , plus chaque point particulier s'assied, se soutient et s'étend. Ainsi, Moïse a été consolidé par Jésus-Christ; car bien que Moïse eût écrit publiquement sur des événements publics, la trame de l'histoire était courte de son temps; elle avait besoin de gagner de l'ampleur, et lorsque Jésus-Christ s'y fut placé, sa présence illumina le passé mosaïque, comme l'avenir chrétien devait à son tour rejaillir sur Jésus-Chaist. D'où il suit que nous ne faisons pas un mouvenjent, à l'heure qu'il est, sans apporter encore à Moïse l'éclat d'une nouvelle confirmation, parce que, dans tout ce que nous faisons, c'est lui qui nous porte, et c'est nous, à notre tour, qui expliquons tout ce qu'il a fait. Le fd de l'histoire va et revient sans cesse du passé à l'avenir, de l'avenir au passé, et ce que nous voyons de nos yeux sera plus clair à notre postérité qu'à nous-mêmes , parce qu'elle achèvera sur la toile où nous travaillons des dessins qui ne sont pas encore sortis de la main de l'ouvrier. Comme un édifice dont le faîte couvre la base, ainsi est l'histoire ; comme une terre qui s'affermit à force d'être foulée aux pieds, ainsi est encore l'histoire sous les pas des générations. En un mot , le temps , qui semblait le plus grand ennemi de l'histoire , une fois qu'elle est fondée, la protège et l'affermit. » Mais l'histoire existe-t-elle ? Tout ce que nous venons de dire est-il il autre chose qu'une magnifique spéculation? Le genre humain connaît-il sa vie? Y a-t-il au monde une histoire du monde? C'est demander, Messieurs, s'il existe des écritures publiques contenant une longue trame d'événements publics : or, ces écritures et celte trame sont sous vos yeux. L'humanité connaît sa vie primitive par quelques traditions fondamentales recueillies à temps et que confirme leur universalité; elle connaît sa vie subséquente depuis Moïse par une histoire ininterrompue qui est allée toujours en se développant. De Moïseà Hérodote, c'est l'aurore de l'histoire; d'Hérodote à Tacite, c'est la matinée de l'histoire; Tacite en est le
midi, et ce midi dure encore. II est même devenu plus éclatant depuis trois siècles, par une invention célèbre qui a augmenté de beaucoup la publicité et l'immortalité de l'écriture. Comme Dieu avait donné l'écriture à nos pères quand la tradition était en péril de s'obscurcir, il leur a donné l'imprimerie quand l'écriture même était menacée d'oubli et de confusion par la trop grande quantité des monuments. L'imprimerie a sauvé l'histoire quinze cents ans après Jésus-Christ , comme l'écriture avait sauvé la tradition quinze cents ans avant lui.
» Cela étant donc, Messieurs, et l'histoire existant depuis trente siècles passés , la question est de savoir si Jésus-Christ est dans l'histoire ou s'il est hors de l'histoire. J'affirme qu'il est dans l'histoire, et que nul au monde n'y occupe une place plus importante et plus assurée que la sienne.
> Qu'ai-je àfaire, Messieurs, pour le prouver? Evidemment trois choses : montrer que la vie de Jésus-Christ est contenue dans une écriture publique, qu'elle est un tissu d'événements publics, et qu'elle entre naturellement dans la trame publique de l'histoire.
» Or, la vie de Jésus-Christ est ^contenue dans les évangiles, et les évangiles sont une écriture publique ; voilà ma première proposition. Mais vous m'arrêtez immédiatement et vous me dites : Qu'est-ce qui prouve que les évangiles étaient une écriture publique? Ne sont-ce pas les évangiles eux-mêmes , et ne prouvezvous pas ainsi la question par ce qui est en question? Messieurs, si les évangiles commençaient ou étaient toute l'histoire, il serait difficile peut-être de répondre à votre interruption ; mais vous n'avez pas si vite oublié , je le pense, que l'histoire préexiste à Jésus-Christ, et Dieu, qui voulait nous donner la certitude de l'existence et des gestes de son Fils, avait apparemment préparé le terrain où nous devions un jour le rencontrer. Ce terrain, c'est l'histoire, et au temps où se place la vie de Jésus-Christ, c'est-à dire vers Auguste , l'histoire avait dans le monde un état qui ne dépendait pas de nous. Ce n'est pas nous, catholiques, qui faisions l'histoire; elle se faisait sans nous et contre nous. Elle était entre les mains de nos ennemis, et si nous commencions alors l'histoire de l'Eglise , celle du monde se poursuivait sur un plan qui n'était pas le nôtre et où aucun pouvoir ne nous était réservé. Or, voilà l'histoire que j'invoque en ce moment pour établir la publicité des évangiles, et je m'appuie avant tout sur une observation que je crois fondamentale : les évangiles, dirai-je, étaient une écriture publique, parce qu'ils appartenaient à une société doctrinale pubUque.
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» Que les premiers chrétiens formassent une société doctrinale, la chose est claire de soi ; que cette société fût puhlique, cela n'est pas douteux non plus, et pourtant il importe de l'établir avec la dernière rigueur, car tout gît là. On conçoit en effet que quelques hommes réunis sous terre et prêchant une doctrine secrète eussent préparé dans l'ombre un livre mystérieux qui n'eût été l'objet d'aucun contrôle et qui se fût répandu de main en main , en gagnant de l'autorité avec le temps. Mais si la société des chrétiens a été publique tout d'abord ; si, dès le surlendemain de la mort du Christ , ses apôtres ont paru sur les places de la Judée et bientôt sur les places de l'empire romain, provoquant non pas une guerre occulte, mais une guerre éclatante ; s'ils ont dit hardiment aux Juifs : « Jésus de Nazareth , cet homme approuvé de Dieu parmi vous, puissant par les vertus, les prodiges et les signes que Dieu a fahs par lui au milieu de vous, comme vous le savez; ce même Jésus que, suivant les conseils et la prescience de Dieu, vous avez livré et mis à mort par la main des méchants, Dieu l'a ressuscité ; » si , traînés devant tous les tribunaux de l'empire, lorsqu'on leur a dit : — Qui êtes vous? — ils ont répondu: Nous sommes chrétiens, c'est-à-dire les enfants du Cbrist qui a été mis à mort, mais que le bras de Dieu, plus puissant que toutes les conjurations de l'homme, a tiré de sa tombe et a élevé pour être à jamais la tête et le chef de toutes les nations; s'ils ont dit cela, s'il est certain qu'ils l'ont dit, certain non pas seulement par des écrits venus de nous , mais par des écrits venus des étrangers, de nos ennemis, par une multitude de monuments, j'aurai le droit de conclure que la société chrétienne, à son commencement, a été une société publique, et que, à la différence de tant de choses qui se préparent sous terre , parce qu'elles n'ont pas foi dans leur force et leur légitimité, l'Eglise catholique a commencé publiquement, comme elle a continué publiquement.
» Arrivons à la preuve, et écoutez Tacite, le plus célèbre des historiens. Tacite, chargé par Dieu de graver dans l'histoire l'acte de naissance et l'acte de mort de son fils unique Jésus-Christ. Vingt-sept ans après ce grand drame du Calvaire, Néron eut la fantaisie de brûler Rome, et pour couvrir l'horreur de cette abominable action, il fit saisir, dit Tacite, une immense multitude d'bommes, — ingens multitudo. Quels étaient ces hommes? Tacite va les définir : c'étaient des hommes que le vulgaire appelait chrétiens — quos vulgus christianos appellabat. Remarquez ce mot vulgus; vingt-sept ans après la mort de Jésus-Christ, le nom de ses disciples était vulgaire à Rome, la capitale du monde. Mais
qu'est-ce que c'étaient que les chrétiens? Tacite va nous le dire : L'auteur de ce nom était le Christ, — Auctor nominis hujus Christus. Vous entendez, Messieurs, vous entendez ; et la date de ce texte, qui n'a jamais été contestée par personne, est authentique , elle est marquée par l'incendie de Rome , l'an 64 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire vingt-sept ans après la mort de Jésus-Christ. Mais estce là tout? Non, vous allez entendre mieux, vous allez entendre le symbole des apôtres sous la plume et avec l'encre de Tacite. L'historien avait à dire ce que c'était que le Christ ; il continue : € L'auteur de ce nom était le Christ, qui, sous le règne de Tibère, avait été mis à mort par le procurateur Ponce-Pilate — Auctor nominis hujus Christus, qui, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum supplicio affectus erat. » Encore une fois, estce Tacite qui parle, ou est-ce le symbole des apôtres? Le symbole des apôtres dit : « Quipassus est sub Pontio-Pilato ; » Tacite dit : « Qui per procuratorem Pontium Pilatum supplicio affectus erat. » C'est bien Tacite, un étranger, un profane, un homme qui, en écrivant ces choses sur un indestructible airain, ne savait pas même ce qu'il disait. Et que disait-il des chrétiens? Il en disait ce que voici. Toujours dans le même texte : i Cette détestable superstition, réprimée pour le moment, faisait une nouvelle irruption non-seulement dans la Judée, origine de ce mal, mais jusque dans Rome, — Repressaque in prœsens exiiialis superstitio rursùs erumpebaty non modo per Judeam originem hujus mali, sed per urbem etiam. » Quel texte , Messieurs, quelle précision! que de choses en deux lignes ! Ainsi donc, vingt-sept ans après la mort de Jésus-Christ, les chrétiens formaient à Rome une immense multitude ; ils étaient connus du vulgaire sous leur véritable nom ; même avant cette époque , ils avaient été réprimés par l'autorité publique ; mais cette répression ne les empêchait pas de se propager avec une telle puissance, que Tacite l'appelle une irruption ; ils comparaissaient devant les tribunaux et y rendaient témoignage de leur foi ; car Tacite ajoute qu'ils furent saisis sur leur aveu : « Primo correpti qui fatebantur. — Ils étaient odieux à tous — invisos — et leurs mœurs différaient tellement des mœurs générales que, selon la remarque de l'historien, ils furent moins convaincus du crime d'incendie que de haine envers le genre humain — Haud perindè in crimine incendii, quàm odio liumani generis convicti sunt. » Et Tacite savait tout cela ; il était au courant de la vie de Jésus-Christ; il connaissait Ponce-Pilate; le drame du Calvaire lui était présent.
» Voulez-vous une autre preuve de la vie publique des chrétiens
dès l'origine du christianisme? Dieu et l'histoire ne vous la refuseront pas. L'an 98 de l'ère chrétienne, soixante et un ans après la mort de Jésus-Christ , Trajan monte sur le trône ; et l'histoire nous apporte une lettre d'un de ses proconsuls au sujet des chrétiens, le proconsul de Bilhynie et du Pont , Pline le jeune , homme célèhrc. Car, remarquez-le , Messieurs , quand Dieu veut écrire l'histoire , il n'est pas mal habile à choisir ses historiens. Tout à l'heure nous étions avec Tacite , voici maintenant Pline le jeune dans une lettre officielle adressée à Trajan. Il écrit à l'empereur pour le consulter sur la procédure qu'il faut suivre contre les chrétiens ; car, dit-il , e Je n'ai jamais assisté à ce genre de causes, et je ne sais pas ce que l'on a coutume d'y rechercher et d'y punir, ni à quel degré. Mon hésitation n'est donc pas médiocre pour savoir s'il faut tenir compte de la différence des âges , ou ne s'en pas préoccuper ; s'il faut pardonner au repentir, ou s'il est inutile de cesser dêtre chrétien quand une fois on l'a été ; si c'est le nom que l'on poursuit même exempt de crimes , ou si ce sont les crimes attachés au nom. > Quelles questions. Messieurs, de la part d'un homme d'esprit et d'un homme de bien! Un nom coupable! des crimes attachés à un nom ! 3Iais que voulez-vous? Pline trouvait sur son chemin des habitudes déjà invétérées contre une société d'hommes, où l'on voit jusque dans les absurdes choses qu'il dit le désir d'être le plus doux possible sans déplaire à l'empereur. Sa lettre se termine par la remarque « qu'un grand nombre de personnes de tout âge , de tout rang et de tout sexe se trouvaient compromises, et que d'autres le seraient plus tard ; que non-seulement les villes, mais les bourgs et les campagnes, étaient inondés de cette contagieuse superstition ; qu'enfin les temples désolés et les cérémonies sacrées interrompues depuis longtemps, commençaient à revivre , grâce aux poursuites exercées contre les chrétiens.
ï Cette peinture , Messieurs , jointe à celle de Tacite , ne laisse aucun doute sur le point capital qui nous préoccupe, savoir : que , dès l'origine du Christianisme , les chrétiens vivaient dans une société constituée publiquement. Et, d'ailleurs , le résultat même qu'ils ont obtenu dans le court espace de trois siècles en est une preuve surabondante. Au bout de trois siècles, les chrétiens ont été les maîtres de l'empire romain ; ils ont porté au trône le premier César qui eut embrassé leur foi , et , non contents de ce prodige de leur puissance , ils ont dit à Constantin : Recule jusqu'au Bosphore, car ici, à Rome , doit être posée la chaire de saint Pierre , le pêcheur de Galilée. Et Constantin , par une obéissance instinctive à ce commandement inexprimé de la Providence ,
alla porter jusqu'aux bords de l'Euxin une preuve encore subsistante de l'avènement social de Jésus-Christ. Or, Messieurs , jamais société secrète n'a été capable d'un tel succès. Tout ce qui commence dans l'ombre s'achève dans l'ombre. Quand on vous parle d'une société secrète, c'est comme si l'on vous disait que le néant s'est associé. Sans doute ces complots ténébreux pourront travailler sourdement , ébranler les fondements des Etats, préparer des jours de ruine , mais ils n'arriveront jamais à la vie réglée et publique. Tout ce qui commence sous terre est frappé d'incapacité de vivre en plein jour et en plein air. C'est pourquoi l'avénement de la société chrétienne à l'empire , sous Constantin , est une preuve suffisante a elle seule que l'œuvre chrétienne a été une œuvre constamment publique.
> Mais si les premiers chrétiens formaient une société doctrinale, et en même temps une société publique , il s'en suit nécessairement que leurs écrits étaient publics. Cherchez à concevoir une société doctrinale publique qui cache ses écrits , vous n'en viendrez pas à bout. Car, comment serait-elle publique , si elle ne disait pas hautement ce qu'elle croit, et comment dirait-elle hautement ce qu'elle croit si elle cachait ses écrits, et ceux là même qui servent de fondement à sa foi. Encore que les Evangiles n'aient pas été rédigés à l'instant même qui suivit la mort et la résurrection de Jésus-Christ , ils se publiaient dans tout l'univers par les prédications apostoliques, et lorsqu'ils parurent successivement , la tradition toute jeune et toute vivante se fondit dans une même authenticité. Une lutte de près de trois cents ans commença sur le texte même des évangiles entre les catholiques d'une part , les hérétiques et les philosophes de l'autre part. Cette lutte a laissé des monuments nombreux. On y voit Celce et Porphyre , suivre pas à pas , sur les Evangiles , la vie du Sauveur. Ils n'en contestent pas la publicité et l'authenticité. Les hérétiques font quelque chose de plus. Non-seulement ils argumentent du texte sacré par l'adhésion de l'Eglise, mais ils se fabriquent des Evangiles apocryphes pour les opposer aux évangiles approuvés , tant il est vrai que toute la discussion portait sur ces textes fondamentaux. On a eu la simplicité de se faire une arme contre nous des évangiles apocryphes , c'est-à-dire d'invoquer contre Jésus-Christ des livres où les principaux mystères de sa vie et de sa mort étaient reconnus, et ou l'altération même de certaines parties prouvaient d'autant plus la vérité de l'ensemble. Il est très-simple qu'une grande publicité appelle des contrefaçons, c'est même là le signe par excellence du succès. Toute idée, tout style.
tout mode qui réussit provoque une nuée d'imitateurs ou de spéculateurs. Mais qu'est-ce que cela fait à l'homme ou à la chose qui est l'objet de ce travail? A tout le moins, ce n'est pas la publicité qui en souffre ; or, la publicité de la vie de Jésus-Christ par les évangiles et les livres primitifs des chrétiens est précisément le point que je voulais établir, et je ne crois pas que vous m'en demandiez davantage en ce moment.
j La vie de Jésus-Christ a été entourée dès l'origine d'une immense publicité. Ses disciples ont formé des l'origine une société publique; leurs professions de foi, leurs écrits, ont rempli tous les tribunaux et toutes les écoles de la terre, et finalement, en trois siècles, l'empereur était publiquement chrétien, et le vicaire de Jésus-Christ siégeait publiquement à Rome. Tout cela est certain par l'histoire profane , autant que par l'histoire chrétienne. Ce premier point est acquis.
» Quant aux événements qui composent la vie même de Jésus- Christ , leur nature est aussi d'une manifeste et éclatante publicité. De quoi s'agissait-il? Etait-ce d'un philosophe enseignant quelques disciples sous un portique ou dans un jardin? N'était-ce que Socrate, si célèbre, soit-il? Non, il s'agissait d'un homme fondateur d'une religion nouvelle , chose qui touche à tout , aux traditions, aux lois, aux mœurs, aux sentiments, aux intérêts les plus sacrés ; il s'agissait d'un homme fondateur d'une religion exclusive, et qui ne se proposait rien moins que de renverser tous les cultes et tous les sacerdoces existants; il s'agissait d'un homme opérant, disait-on , en public , des prodiges inouïs , et accompagné partout d'une foule innombrable, attirée par ses œuvres et sa doctrine; il s'agissait d'un homme appelé au tribunal suprême de sa nation , condamné, mis à mort, puis , disait-on , ressuscité, et ayant envoyé ses disciples à la conquête morale de l'univers; il s'agissait d'un homme ayant réussi à soulever une foi inébranlable dans le cœur d'une multitude dhommcs de toutes les nations, et devenu par son nom seul le point de ralliement d'une nouvelle société. Si jamais il y eut des événements publics , c'était assurément ceux-là.
» Et ces événements qui contredisaient toute la vie passée du genre humain, qui devaient, par conséquent, s'ils étaient faux, être repoussés de la trame générale de l'histoire par une invincible impossibilité de les y faire cadrer, ont-ils ou non pris leur place dans cet enchaînement rigoureux de la vie humaine depuis trois mille ans? Ils ont fait plus qu'y prendre leur place, Messieurs; sans eux l'histoire est une énigme incompréhensible. En effet, de
i74 ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
Moïse à Pie IX, ces deux termes extrêmes des annales du monde, quelle est la question principale de l'histoire? Est-ce la fondation et la chute des empires d'Assyrie , la guerre de Troie , les conquêtes d'Alexandre, la fortune des Romains, l'élévation des peuples modernes, la découverte de l'Amérique, les progrès de la science et de l'industrie dans les temps nouveaux? Non, aucune de ces questions, si vastes qu'elles soient, n'est la question principale de l'histoire, celle qui embrasse la totalité des trois mille ans qui vivent dans la mémoire du genre humain. La question principale, parce qu'elle contient tout, le passé, le présent et l'avenir, est celle-ci : le monde ayant été idolâtre dans les temps antérieurs à Auguste , comment est-il devenu chrétien dans les temps postérieurs? Voilà les deux vei'sants qui partagent toute l'histoire, le versant de l'antiquité et le versant des âges nouveaux ; l'un est idolâtre, plongé dans le matériahsme le plus effréné; l'autre est chrétien, purifié aux sources d'un spiritualisme accompli. Dans le monde antique , la chair prévaut publiquement sur l'esprit ; dans le monde présent, l'esprit prévaut publiquement sur la chair. Quelle en est la cause? Qui a produit un changement aussi grand et d'une étendue aussi générale entre les deux temps de l'humanité ? Qui a modifié à ce point la forme humaine et le cours de l'histoire? Vos pères adoraient des idoles ; vous, leur postérité, venus d'eux par un sang corrompu, vous adorez Jésus-Christ. Vos pères étaient matérialistes jusque dans leur culte ; vous êtes spiritualistes jusque dans vos passions. Vos pères niaient ce que vous croyez ; vous niez tout ce qu'ils croyaient. Encore une fois, quelle en est la raison ? Il n'y a pas dans l'histoire d'événements sans causes, pas plus qu'en mathématiques il n'y a de mouvement sans un moteur. Où est la cause historique qui a donné Charlemagne pour successeur à Néron? Vous êtes obligés de la connaître ou du moins de la chercher. Nous, catholiques, nous disons que ce changement prodigieux correspond à l'apparition sur la terre d'un homme qui s'est dit le Fils de Dieu , envoyé pour effacer les péchés du monde ; qui a prêché l'humiHté , la pureté, la pénitence, la douceur, la paix; qui a vécu pieusement avec les petits et les simples; qui est mort à une croix , les bras étendus sur nous tous, pour nous bénir; qui nous a laissé dans l'Evangile sa parole et son exemple, et qui, ayant ainsi touché l'âme de plusieurs, pacifié leur orgueil et corrigé leurs sens, a laissé en eux une joie calme et si surprenante que le parfum s'en est répandu aux extrémités du monde et a séduit jusqu'à la volupté. Nous disons cela. Oui, un homme, un seul homme , a fondé l'empire des chrétiens sur les ruines de
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l'empire idolâtrique, et nous ne nous en étonnons pas, parce que nous avons remarqué dans l'histoire que tout bien comme tout mal part toujours d'un principe un , d'un homme dépositaire de la force cachée du démon ou de la force invisible de Dieu. Nous disons cela , et nous appuyons notre parole de monuments ininterrompus qui commencent à Moïse pour venir jusqu'à nous; nous en appelons à une publicité de trente-deux siècles consécutifs; nous lions entre eux le peuple Juif, Jésus-Christ, l'Eglise catholique, ou plutôt nous ne les lions pas entre eux, ils se présentent à nous étroitement enchaînés dans une suite de choses qui se soutiennent l'une par l'autre; nous en appelons enfin à toute la trame de l'histoire, et au nom de cette trame immense qu'il est absolument nécessaire d'admettre et d'expliquer, nous vous disons: Jésus-Christ est le mot suprême de l'histoire, il en est la clef et la révélation. Non-seulement il entre dans l'histoire, il s'y place au milieu de tous les événements sans peine et à l'aise, mais l'histoire n'est pas possible sans lui. Essayez, en suivant la ligne des monuments , de passer du monde ancien au monde nouveau, et de vous expliquer, sans Jésus-Christ, comment le pape a remplacé les Césars au Vatican. Le pourrez-vous? Et si une lueur de bonne foi reste au fond de votre âme, ne serez-vous pas obligés de dire comme nous : Oui, c'est au Christ, au Calvaire, à ce sang répandu, que la rénovation du genre humain a commencé.
» Aussi, Messieurs, avant notre âge, personne n'avait osé nier la réalité historique de Jésus-Christ, personne. Avant vous, bien avant vous , Jésus-Christ avait des ennemis ; car avant vous l'orgueil existait, et l'orgueil est le premier ennemi de Jésus-Christ. Avant vous , Jésus-Christ avait des ennemis , car avant vous la volupté existait, et la volupté est le second ennemi de Jésus-Christ. Avant vous Jésus-Christ avait des ennemis, car avant vous l'égoïsme existait, et l'égoïsme est le troisième ennemi de Jésus-Christ. Et cependant, lorsqu'il a paru pour la première fois, quand il est venu avec sa croix saper votre orgueil, insulter vos sens, traîner votre égoïsme aux gémonies, que lui a-t-on dit? L'orgueil , la volupté , l'égoïsme, avaient alors, comme aujourd'hui, à leur service des gens d'esprit, Celse, Porphyre, toute l'école des Alexandrins, et les gens heureux qui aiment la vie, et la tourbe des courtisans toujours prêts à voir dans la vérité une secrète ennemie du pouvoir. Qu'ont-ils dit du Christ? Ils l'ont poursuivi par le supplice des siens, par la dérision de sa vie, par la discussion de ses dogmes, par l'oppression appelée au secours d'une cause que trahissait la liberté; mais leurs livres subsistant dans raille débris, grâce à
l'imprimerie que j'appelais tout-à-l'heure le salut de l'histoire, leurs livres en font foi ; pas un d'eux n'a nié la réalité de la vie de Jésus-Christ; vous seuls, venus dix-huit siècles après, et croyant que le temps, qui confirme l'histoire , en est le destructeur, vous avez osé comhattre la clarté même du soleil , espérant que toute négation est au moins une ombre, et que l'imbécilité humaine, cherchant un refuge contre la sécurité de Jésus-Christ, accepterait toute arme pour se défendre et tout bouclier pour se couvrir. Vous vous êtes trompés. L'histoire subsiste, malgré la débauche des sens, et Jésus-Christ reste, sous l'abri d'une publicité sans exemple et d'une nécessité sans contre-poids, au sommet de l'histoire.
» Toutefois, vous me jetterez un dernier mot ; vous me direz : S'il ne s'agissait que de faits humains, tels que ceux dont se composent les annales ordinaires des peuples, il est manifeste que la vie de Jésus-Christ contenue dans les évangiles serait hors de toute discussion. Mais il s'agit dans cette vie d'événements qui n'ont aucune proportion avec ceux dont nous sommes habituellement les témoins; c'est un Dieu qui s'est fait homme, qui est mort, qui est ressuscité : comment voulez-vous que nous admettions de si étranges faits sur un ensemble de témoignages humains? Car enfin des écritures publiques, des événements publics, la trame publique et générale de l'histoire, tout ce concours de preuves est purement de l'homme, et c'est sur ce fondement mortel que vous posez une histoire où tout est surhumain ! La base croule évidemment sous le fardeau.
ï Messieurs, je ne méconnais pas la force de cette objection. Oui, je comprends que quand il s'agit de l'histoire d'un Dieu, il faut une autre encre que pour l'histoire du plus grand homme du monde, c'est vrai. Mais aussi, je crois que Dieu a résolu l'objection en créant pour son Fils unique Jésus-Christ, une histoire qui n'est pas humaine, c'est-à-dire qui est dans des proportions si au-dessus du néant de l'homme, que la puissance historique ordinaire n'y aurait évidemment pas suffi. En effet, où trouverezvous l'enchaînement du peuple juif, de Jésus-Christ et de l'Eglise catholique? Qu'y a-t-il de pareil nulle part? Et de plus, sans revenir sur ce qui est déjà énoncé, dites-moi, je vous prie, parmi les histoires que vous connaissez, celle qui a eu pendant trois siècles des témoins morts pour l'attester? Où sont les témoins qui ont donné leur vie en faveur de l'authenticité des plus grands hommes et des plus grands événements ? Qui est mort pour assurer l'histoire d'Alexandre? Qui est mort pour assurer l'histoire de César? Qui? mais personne. Personne au monde n'a jamais répandu son
sang pour communiquer un degré de plus d'évidence à la cerlitudc historique de quoi que ce soit. On laisse l'histoire aller son train. Mais la faire avec son sang, cimenter le témoignage historique pendant trois cents ans avec du sang humain, voilà ce qui ne s'est pas vu, sauf de la part des chrétiens pour Jésus-Christ. On nous a interrogés trois siècles durant, pour savoir qui nous étions; nous avons dit : Chrétiens. On nous a répondu : — Blasphémez le nom du Christ, et nous avons dit : — Nous sommes chrétiens. On nous a tués pour cela dans des supplices aflreux , et entre les mains des bourreaux , notre dernier soupir exhalait le nom de Jésus, comme un baume pour le mourant et un témoignage pour le vivant au siècle des siècles, Jésus-Christ. Nous ne sommes pas morts pour des opinions , mais pour des faits , le nom même de martyrs le prouve, et Pascal a dit excellemment : « J'en crois des témoins qui se font égorger. » Et quoi qu'il y ait insolence à vouloir mieux dire que Pascal, je dirai pourtant mieux que lui : J'en crois le genre humain qui se fait égorger.
» Youlcz-vous une autre marque par où se révèle encore l'élévation de Jésus-Christ, dans l'histoire, par-dessus toute l'hisloire? Dites-moi"quel est l'ancien peuple du monde, le plus célèbre, à votre choix , qui ait laissé des gardiens sur son tombeau pour y garder son histoire? Où sont les survivants des Assyriens, des Mèdes, des Grecs, des Romains? où sont-ils? Quel peuple mort rend témoignage de sa vie? Un seul peuple, le peuple juif, à la fois mort et vivant, relique du monde ancien dans le monde nouveau , et témoin à charge contre lui-même du Christ par lui crucifié. Dieu nous a conservé cet irréprochable témoin; je le produis, il est là. Regardez-le! le sang est dans ses mains. Et nous aussi , catholiques, nous, lEglise, nous sommes à côté de lui, nous parlons avec lui et aussi haut que lui. Société vivante et universelle, nous portons dans les cicatrices de nos martyrs le sang versé par nous pour rendre témoignage à l'histoire de Jésus-Christ; et, de son côté , société vivante aussi , universelle aussi, le peuple Juif porte un sang qui n'est pas le sien , mais qui n'est pas moins éloquent que le nôtre. U y a deux témoins ici et deux sangs. Regardez-les ! Regardez à la droite et à la gauche du Christ; voici le peuple qui l'a crucifié , voici le peuple qui est né de sa croix. Ils vous disent tous deux la même chose; tous deux souffrent depuis dix-huit cents ans un martyre qui ne se ressemble pas, mais qui a la même source ; tous deux sont ennemis, et ils ne se rencontrent que dans une seule chose : Jésus-Christ! Ah! vous portez un défi à Dieu! Croyez-moi, quand l'homme porte des
défis à Dieu, la Providence s'est inévitablement ménagé une réponse, et vous venez d'entendre, au sujet de l'histoire de Jésus- Christ, celle qu'il vous fait.
» Je conclus , Messieurs : nier la réalité historique de la vie de Jésus-Christ est un acte de démence, un coup désespéré. Et vous ne serez pas peut-être sans vous demander pourquoi on l'a fait, soit directement, soit indirectement, avec ou sans précautions. C'est, Messieurs, que la réalité historique de Jésus-Christ une fois admise, même en bloc, le sentiment de sa divinité se fait jour dans l'esprit, et qu'il est difficile de n'y pas succomber plus ou moins. Des ténèbres étaient nécessaires autour d'une existence aussi remarquable, liée d'ailleurs à tant de choses qui le sont aussi. La négation n'eût-elle pour résultat que d'exiger la preuve du fait , c'était déjà obtenir une discussion , et une discussion a du prix sur un terrain inattaquable ; il semble que le prestige en soit diminué. Il vaut mieux enfin tenter quelque chose que de ne rien tenter du tout. Puis, la haine aveugle, elle rend les yeux insensibles aux plus fortes clartés, et, en ce sens, il convenait que la réalité historique de Jésus-Christ fût attaquée , comme une preuve de la diminution intellectuelle de ceux qui se font ses ennemis. La vérité gagne aux violences de l'esprii comme aux violences du corps, et tranquille dans l'aire inaccessible où Dieu l'a placée, sùrc d'elle-même par quelque côté qu'on l'assiège, elle peut dire à l'homme en imitant un vers fameux :
Conteste si tu peux, et consens si tu l'oses.
PÉRORAISON DE LA CONFERENCE SUR LA VIE INTIME DE JESUS-CHRiST.
€ Pendant que le dix-huitième siècle outrageait à plaisir le Fils de Dieu , il se trouva dans le sein même de ce collège qui l'attaquait, un homme ne croyant pas plus que les autres, aussi célèbre que les autres , plus célèbre que tous, un seul excepté, et qui eut par- dessus eux le privilège d'avoir des mouvements sincères. Dieu le voulait ainsi pour ne pas laisser son nom sans témoignage parmi ceux-là mêmes qui travaillaient à détruire son règne. Cet homme donc, au comble de sa gloire, initié par l'étude aux siècles passés, et par sa vie au siècle dont il était l'ornement, eut à parler de Jésus-Christ dans une profession de foi où il voulait résumer tout ce que ses méditations sur les choses religieuses
avaient laissé de doutes et de certitudes dans son esprit. Après avoir traité de Dieu d'une manière digne, quoique confuse, il en vint à l'Evangile et à Jésus-Christ. Là , cette âme flottante entre l'erreur et la vérité perdit tout à coup son hésitation, et d'une main ferme comme celle d'un martyr, oubliant son temps et luimême , le philosophe écrivit la page d'un théologien , une page qui devait être le contre-poids du blasphème : Ecrasez Vinfâme; et qui se termine par ces paroles que toutes les voùlcs de la clirétienté répéteront jusqu'au dernier avènement du Christ « : Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu. »
» On pouvait croire que la force de cette confession ne serait point surpassée, soit que l'on considérât le génie de l'homme qui l'avait écrite, l'autorité de son incroyance, la gloire de son nom et les circonstances du siècle qui avait été condamné à la subir. On se trompait. Un autre homme , une autre éloquence, une autre gloire, une autre incrédulité, un autre siècle, un autre aveu se sont rencontrés , et plus grands tous ensemble, si ce n'est chaque partie prise à part, que l'homme, l'éloquence, la gloire, l'incrédulité, le siècle et l'aveu que vous venez d'entendre. JVotrc âge donc s'ouvrit par un homme qui surpassa tous ses contemporains, et que nous, venus après, nous n'avons point égalé. Conquérant, législateur, fondateur d'empire, il eut un nom et une pensée qui sont encore partout. Après avoir accompli l'œuvre de Dieu sans y croire, il disparut, cette œuvre achevée, et se coucha comme un astre éteint dans les eaux profondes de l'Océan Atlantique. Là, sur un rocher, il aimait à ramener devant lui-même sa propre vie, et, de lui remontant à d'autres auxquels il avait le droit de se comparer, il ne put éviter, sur ce théâtre illustre dont il faisait partie, d'entrevoir une figure plus grande que la sienne. Il la regarda souvent; le malheur ouvre l'âme à des lumières que la prospérité ne discerne pas, La figure revenait toujours; il lidlut la juger. €n des soirs de ce long exil qui expiait les fautes du passe et éclairait la route de l'avenir, le conquérant tombé s'cnquit d'un des rares compagnons de sa captivité, s'il pourrait bien lui dire ce que c'était que Jésus-Christ. Le soldat s'excusa ; il avait eu trop à faire pour s'occuper de cette question. « Quoi! reprit douloureusement l'interlocuteur, tu as été baptisé dans l'église catholique, et lu ne peux pas me dire, à moi, sur ce rocher qui nous dévore, ce que c'était que Jésus-Christ. Eh ! bien , c'est moi qui vais te le dire. » Et alors ouvrant l'Evangile, non pas de la main, mais d'un cœur qui en était rempli, il se mit à comparer Jésus-Christ avec
lui-même et tous les plus grands hommes de l'histoire ; il releva les différences caractéristiques qui mettent Jésus-Christ à part de toute l'humanité ; et, après un torrent d'éloquence qu'aucun Père de l'Eglise n'aurait désavoué, il termina par ce mot : — « Enfin je me connais en hommes, et je te dis que Jésus-Christ n'était pas un homme. »
» Ce mot , Messieurs, résume tout ce que j'ai voulu vous dire delà vie intime de Jésus-Christ, et l'impression qu'éprouve tôt ou tard tout homme qui lit l'Evangile avec l'équité de l'attention. Vous qui êtes jeunes encore, vous vivrez ; vous verrez les savants, les sages, les princes et leurs ministres, vous assisterez aux élévations et aux ruines ; fds du temps , le temps vous initiera aux gecrets de l'homme, et quand vous les saurez , quand vous aurez la mesure de ce qui est humain, un jour peut-être, redescendant de ces hauteurs auxquelles vous espériez, vous direz à votre tour : Je me connais en hommes, et je te dis que Jésus-Christ n'était pas un homme.
» Un jour aussi, sur la tombe de son grand capitaine, la France gravera ces paroles, et elles y hrilleront d'un plus immortel éclat que le soleil des Pyramides et d'Austerlitz ! >
PÉRORAISON DE LA CONFÉRENCE SUR LES EFFORTS DU RATIONALISME POUR DÉNATURER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST.
« Si la Providence l'eût voulu, Jésus-Christ n'eût eu qu'un seul historien, conduisant d'un bout à l'autre le fd de sa vie avec une clarté chronologique qui eût mis chaque partie dans sa vraie place, et le tout à l'abri de la plus légère discussion. Mais la Providence ne l'a pas voulu. Elle souhaitait que l'Evangile fût l'œuvre de plusieurs hommes différents d'âge, de génie, de style et de point de vue, et dont aucun ne rassemblât sous sa plume tous les matériaux de la vie du Christ, mais de simples fragments dont le choix même fut arbitraire. La pensée de Dieu en cela était de faire de la biographie de son fds un miracle de vérité intime que l'oeil le plus vulgaire pût discerner, et qu'on ne rencontrât en aucune autre vie, de quelque autre homme que ce fût. En effet, dès le premier regard, la multiplicité des évangélistes est frappante, nonseulement à cause du frontispice, qui porte des noms différents, mais par le reflet de leur nature personnelle en chacun des Evani^iles. On voit, on sent que saint Mathieu, saint Marc , saint Luc,
LACORDÂIRE. I8i
saint Jean, sont des âmes diverses , et qu'ils burinent chacun de leur côlc la figure de leur maitre bien-aimé, sans prendre le moindre souci de ce que fait leur voisin , ni même de ce que demande la suite de la chronologie. De là un choix arbitraire de fragments, un défaut de liaison, des contradictions apparentes, des détails omis dans celui-ci et rapportés dans celui-là, une multitude de variétés dont on ne se rend aucune raison. Cela est vrai. Et pourtant c'est bien dans les quatre évangclistes la même figure du Christ, la même sublimité, la même tendresse, la même force, la même parole, le même accent, la même singularité suprême de physionomie. Ouvrez saint 3Iathieu le publicain, ou saint Jean, le jeune homme vierge et contemplatif; choisissez telle phrase que vous voudrez dans l'un et dans l'autre, aussi différente par l'expression que par le sujet, et prononcez-la devant dix mille hommes assemblés, tous lèveront la tête, ils ont reconnu Jésus-Christ. Et plus on montrera le désaccord extérieur des évangélistes, plus cet accord intime d'où ressort l'unité morale du Christ deviendra une preuve de leur fidélité. S'ils rendent unanimement si bien la figure inimitable de Jésus-Christ, c'est qu'il est devant eux; ils le voient tel qu'il fût et tel qu'ils n'ont pu l'oublier. Ils le voient avec leurs sens, avec leur cœur, avec l'exactitude d'un amour qui va donner son sang; ils sont à la fois témoins, peintres et martyrs. Cette pose de Dieu devant l'homme ne s'est vue qu'une fois, et c'est pourquoi il n'y a qu'un Evangile , bien qu'il y ait quatre évangélistes.
» Aussi quelle âme y est insensible , quelle âme n'oublia un jour la science aux pieds de Jésus-Christ peint par ses apôtres? Ecoutez, pour en finir, une parole française qui nous consolera des fureurs d'une science que l'Evangile n'a pas désarmée. Elle est d'un homme dont je vous ai déjà cité le jugement sur Jésus-Christ, et elle exprime dans une langue claire et heureuse le sentiment que laisse au profane comme au chrétien la lecture de l'Evangile. < Dirons-nous que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate , dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus- Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire; Userait bien plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juife n'eussent trouvé ce ton ni celte morale, et l'Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros! »
182 ÉLOQUEiNCE DE LA CHAIRE.
« Voilà la langue française et le génie français. Et c'est pourquoi vous ne devez pas être surpris de revenir au Christ après l'avoir quitté. La lucidité de notre intelligence nationale soutient en vous la lumière de la grâce, et vous fait traverser comme des géants ces abîmes hérissés de science , mais d'une science qui brave l'âme. Soyez fidèles à ce double don qui vous porte vers Dieu; jugez de la puissance de Jésus-Christ par les efforts si contradictoires et si vains de ses adversaires, et permettez-moi de vous rappeler, en finissant, un trait célèbre qui peint cette puissance, et dont quinze siècles ont confirmé l'éloquente prophétie.
ï Quand l'empereur Julien s'attaquait au Christianisme par cette guerre de ruse et de violence qui porte son nom , et qu'absent de l'empire , il était allé chercher clans les batailles la consécration d'un pouvoir et d'une popularité qui devaient, dans sa pensée, achever la ruine de Jésus-Christ, un de ses familiers, le rhéteur Libaniiis, rencontrant un chrétien, lui demanda, par dérision et avec toute l'insulte d'un succès déjà sûr, ce que faisait le Galiléen ; le chrétien répondit : — « Il fait un cercueil. » Quelque temps après, Libanius prononçait l'oraison funèbre de Julien devant son corps meurtri et sa puissance évanouie. Ce que faisait alors le Galiléen. Messieurs, il le fait toujours, quels que soient l'arme et l'orgueil qu'on oppose à sa croix. Il serait long d'en déduire tous les fameux exemples; mais nous en avons quelques-uns qui nous touchent de près , et par où Jésus-Christ, à l'extrémité des âges, nous a confirmé le néant de ses ennemis. Ainsi quand Voltaire se frottait de joie les mains , vers la fin de sa vie, en disant à ses fidèles : « Dans vingt ans , Dieu verra beau jeu ; » le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de la monarchie française. Ainsi quand une puissance d'un autre ordre, mais issue de la sienne à quelque degré, tenait le souverain pontife dans une captivité qui présageait la chute , au moins territoriale du vicaire de Jésus-Christ, le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de Sainte-Hélène. Et aujourd'hui , en regardant l'Allemagne, agitée par les convulsions d'une science qui n'a plus de rives et dont vous venez de voir un si lamentable travail, nous pouvons dire avec autant de certitude que d'espérance : a Le Galiléen fait un cercueil, et c'est le cercueil du rationalisme. » Et vous tous, enfants de ce siècle , mal instruits par les misères des erreurs passées, et qui cherchez hors de Jésus-Christ la voie , la vérité et la vie, le Galiléen fait un cercueil contre vous, et c'est le cercueil de toutes vos conceptions les plus chères. Et toujours en sera-t-il ainsi, le Galiléen ne faisant jamais que deux choses : vivre do sa personne,
DE RAVIGNA.N. f83
puis, soit avec du sang, soit avec de l'oubli, soit avec de la hontes, mettre au tombeau tout ce qui n'est pas lui. »
Le Père de Ravignan.
Jules Adrien Delacroix de Ravignan est né à Bayonne, d'une famille noble assez ancienne. Il eut le bonbcur d'avoir une mère religieuse , qui développa en lui les qualités naissantes du plus heureux naturel.
Avocat en 4810, il se fit remarquer par de brillantes plaidoiries, qui lui valurent, à l'àgc de vingt-trois ans, le grade de conseiller auditeur.
Il était arrive à ces précoces succès par un travail assidu, par une régularité et une conduite irréprochables. 11 avait une foi appuyée sur la science, une foi réelle et pratique. Il accomplissait avec ponctualité ses devoirs religieux. Les habitudes du barreau ne l'en ont jamais détourné, et jamais aucune raillerie, partie d'en bas, n'a osé l'attaquer.
Lorsqu'en 18:21 il eut été nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de la Seine , M. le président Séguier lui dit : t Monsieur, marchez dans la voie ouverte devant vous, mon fauteuil vous tend les bras. »
Après un an environ de studieuses fonctions dans lesquelles son talent grandissait rapidement, M. de Ravignan quitta la magistrature pour entrer au séminaire et ensuite chez les Jésuites. 11 fît de fortes études théologiques et s'appliqua aussi à la science profane. Il voulut connaître les erreurs de l'esprit humain, consignées dans les diverses philosophies de l'antiquité ; et il étudia les théogonies païennes avec une incroyable ardeur.
Tant de veilles fécondes et de trésors de sagesse devaient porter leurs fruits.
M. de Quélen , après le départ de M. l'abbé Lacordaire pour Rome, jeta les yeux sur le P. de Ravignan, pour le remplacer aux stations du carême dans la cbaire de la métropole.
L'éloquent Jésuite prit pour sujet de sa première conférence (1857) la situation morale de notre époque. On raconte que le plus fécond des auteurs dramatiques de notre temps dit, ce jour là, en sortant de Notre-Dame, où lun de ses amis l'avait entraîné : « Il y a dans les paroles que nous venons d'entendre de quoi faire bâtir plus d'églises que je n'ai composé de |)ièccs. » Cette première
conférence eût un tel retentissement que le P. de Ravignan vit, quand il prononça la seconde, les hommes les plus éminents se presser autour de sa chaire. Dès lors l'afflucnce des auditeurs devint telle , qu'elle dépassa de beaucoup la portée de la voix de l'orateur.
Un biographe trace ainsi le portrait du P. de Ravignan dans la chaire chrétienne : M. de Frayssinous est plus harmonieux et plus disert; M. Lacordaire , plus agitateur et plus incorrect; M. Combalot , plus missionnaire ; M. Duguerry, plus éclatant et plus rhéteur. M. de Ravignan n'a pas leurs défauts , et ne possède pas toutes leurs qualités au même degré qu'eux ; mais la sagesse de sa phrase, la profondeur de sa pensée, sa logique surtout , cette arme favorite qu'il manie incomparablement , sa douce et calme originalité, peuvent suppléer à ces avantages réunis, et les dominer même. Il est celui de tous les orateurs qui convertira le plus l'homme instruit et sceptique , la jeunesse studieuse, mais légère et insouciante. Ses discours sont des thèses en forme. En l'écoutant, on ne bat pas des mains; c'est le cœur qui bat bien fort; la tête ne s'échauffe pas, elle s'éclaire. On pense à lui à cause de la vérité qu'il montre et fait chérir.
Le P. de Ravignan a une taille moyenne , sa physionomie est grave et calme , sa voix, qui de même que son visage, annonce une origine toute méridionale, est belle et d'une assez grande étendue ; ses accents sont ordinairement énergiques, quelquefois ils deviennent onctueux; ses yeux n'ont pas l'éclat, la mobilité, la vivacité de ceux d'un jeune homme; c'est le regard vif aussi, mais doux, majestueux et paternel de l'orateur chrétien; son style fort, concis, brillant, sent le cabinet; il n'a rien de cette irrégularité, de cette étrangeté, de ce hasard qui décèlent l'inspiration du moment. Diction pure, ordonnance sage, goût exquis, élégance continuelle, plénitude de style, expression propre et choisie, nerveuse, enchaînement logique, pensées justes et éprouvées, voilà ce qui caractérise le genre de talent de ce célèbre orateur, digne à tous égards de recueillir la belle succession que lui légua M. Frayssinous en disant : « M. de Ravignan doit me remplacer dans l'œuvre des Conférences. » [Annales de philosophie chrétienne.)
Pendant les neuf carêmes prêches depuis 1857 à la métropole, le P. de Ravignan a combattu par la philosophie des faits de l'histoire les tendances rationalistes et matérialistes de nos jours : il a mis à nu les plagiats nombreux de nos sectaires contemporains, dont les erreurs ont été précédemment analhématisces par
les conciles ; il possédait comme personne , l'histoire des idées philosophiques émises en Allemagne et en France, surtout depuis Luther jusqu'à La Mennais, Pierre Leroux et Charles Fourrier. Ses arguments irrésistibles emprisonnaient, comme dans un cercle de fer, les adversaires du catholicisme, et par sa science, il avait l'avantage de lutter avec eux et de les terrasser sur leur propre domaine. Et quand l'infatigable apôtre avait ainsi déblayé sa route de toutes les erreurs et de tous les vieux et éternels sophismes de l'esprit humain , il s'élevait à la hauteur de la révélation évangélique , il la faisait rayonner sur le monde passé et sur le monde nouveau, et il l'imposait comme la raison suprême et ineffable de Dieu , pour guider l'humanité à travers les tempêtes et les décombres des âges. C'est alors qu'il avait par instants des illuminations vraiment sublimes , et que l'auditoire éclairé qui se pressait autour de sa chaire , écoutait avec étonnement et respect cette parole dominante, précise , qui repoussait toute objection sérieuse par une argumentation inexorable.
l'immortalité.
* Quand on a bien conçu en soi-même le besoin et la tendance de l'âme, on voit que sa destination suprême, confiée aux efforts de sa liberté, ne peut être que la possession même de l'infini, ce vrai au-delà duquel il n'y a plus de vrai à connaître , ce bien au-delà duquel il n'y a plus de bien à aimer. Cette fin de l'homme n'est pas encore remplie ici-bas. Où est l'homme qui puisse dire sérieusement qu'il a rencontré toute vérité et tout bonheur? il y a donc une autre vie , puisque nous n'avons été créés que pour atteindre notre fin , le complément de nos facultés et de notre être dans la possession entière et inaccessible du vrai et du bien.
ï D'ailleurs , quelle serait la sanction actuelle de l'étonnant pouvoir donné à l'homme? car il faut absolument la sanction. La rencontrerons-nous dans ce qu'il est convenu d'appeler les biens et les maux de la vic?3Iais ces biens ne comblent jamais les désirs du cœur, qui demeure toujours vide. De plus, ces biens sont-ils tous donnés à la vertu, tous refusés au vice? Tous les maux pèsentils sur le vice, sont-ils étrangers à la vertu? Non, assurément. Souvent c'est tout l'opposé. Toute justice n'est donc pas accomplie encore : la sanction de la liberté est ailleurs.
> L'Etat punit et récompense , il est vrai. Nous proclamons la nécessité de ses lois ; mais elles ne frappent point tous les coupa-
i86 ÉLOQUENCE DE LA CHAIUE.
bles, elles n'atteignent jamais les mœurs privées, elles ne pénètrent point jusqu'à la liberté intérieure de la conscience de l'homme, sanctuaire fermé aux législateurs de la terre. Oui, l'Etat punit et doit punir. Par là, il proclame hautement que la puissance divine, avant toutes les autres, doit avoir ses lois, sa justice et ses peines, mais qui ne se réalisent complètement que dans une autre vie. Malheur cependant à la société qui en serait venue à n'avoir plus d'autre appui de l'ordre, d'autre répression, d'autre principe de loi morale que ses lois pénales et sa force armée ! Malheur au pays! La conscience a péri.
» Un autre genre de témoignage involontaire et forcé nous vient en faveur de l'immortalité, d'où l'on devait le moins l'attendre , du suicide. L'insensé , poursuivi par la soif d'un bonheur qui lui échappe, ne veut pas attendre, combattre et vaincre pour mériter la couronne et le repos. Par lassitude et par feiblesse , il usurpe le droit de se donner la mort, qui ne lui appartient jamais. Son crime consommé échappe dans le temps à la peine, cependant la peine doit atteindre le crime. Ailleurs donc encore le châlimcnt ! Le suicide prouve aussi, à sa manière, la sanction immortelle.
B Croirait-on trouver dans la paix de la vertu, dans le remords du crime, une sanction suffisante? La paix de la vertu toute réelle, tout intime qu'elle est, ne laisse pas d'être par fois bien amère et bien poignante à la nature. Souvent elle n'est que la patience dans de vives douleurs, la constance dans de pénibles épreuves. La vertu, d'ailleurs , est le moyen et non la fin, la recherche et non le repos; elle est encore le travail de la conquête et non la possession obtenue; ce n'est donc pas la sanction , car il faut la sanction de la Acrtu elle-même. Quant aux remords, ils ne sont pas l'ouvrage de l'impie. Toujours, et à jamais, ils les eût vaincus s'il en était le maître. Ils sont la voix de Dieu qui trouble et qui menace. 5îais quoi ! c'est à la mort de l'impie que ses remords redoublent, c'est-à-dire au moment où ses secrètes et cruelles angoisses deviennent le plus inutiles , si l'immortalité de la sanction n'est qu'une chimère; car il n'y a plus dès lors aucun châtiment à craindre, aucune réparation à subir. Ainsi Dieu n'aurait pas d'autre moyen pour punir le scélérat que d'appeler l'erreur à son aide, que de l'environner de frayeurs folles et mensongères» L'instant où Dieu redoublerait les menaces serait celui où il est près de remplir tous les vœux de l'impie en le plongeant dans le néant, qui peut seul le soustraire à la vengeance divine. Il serait donc le Dieu de l'illusion , des contradictions et de l'imposture,. En vérité, l'athéisme est préférable à ce théisme sacrilège.
Au moins , si Dieu se fût montré en quelque manière favorable à la vertu, s'il avait pris soin d'en aplanir les voies, s'il l'avait rendue, je ne dis pas triomphante, mais plus facile à suivre, je concevrais encore qu'elle a pu lui être chère. Mais non , il en a hérissé toutes les routes d'épines et de difficulics. Ce sont les sens qu'il faut soumettre , les passions qu'il faut briser, les désirs qu'il faut étouffer, le cœur auquel il faut sans cesse déclarer la guerre. Tandis qu'il a donné aux vices tous les attraits , il a donné tous les obstacles à la vertu. Et Dieu se fait une joie cruelle de la laisser sans espoir quand elle a lutté et qu'elle a recueilli les mépris, les sarcasmes et les persécutions de la terre ! Au lieu d'animer le juste par ses promesses , il lui annonce qu'à la mort ses peines, ses travaux, ses combats sont perdus, qu'aucune différence ne les sépare de l'impie, et qu'il veut l'anéantir! Le tyran le plus féroce, en fondant un empire, eût-il fait plus pour le crime? eût-il moins fait pour la vertu? Blasphème encore! Il y a donc une autre vie. L'àme est libre , elle est immortelle , tout s'explique ; sa condition présente est le combat; l'éternité vaut bien ce prix.
» Cherchez tant que vous voudrez, scrutez avec soin tout l'ordre providentiel , le gouvernement des choses divines et humaines , il faut à la liberté qui nous a été faite une sanction , ou bien Dieu n'existe pas.
I II faut. Messieurs , que Thonneur de Dieu, que sa sainteté , que sa justice soient venges et rétablis : il faut l'ordre enfin restitué, le bien récompensé, le mal puni, ou Dieu n'est plus Dieu.
Mais je n'ai devant les yeux qu'un vaste et permanent tableau d'injustices et de désordres. Je ne vois que changements et bouleversements continuels qui se pressent, et s'entrechoquent couimc les vagues de la mer. J'entends sans cesse retentir à mes oreilles la plus étrange subversion de langage et d'idées , le mal nommé bien et le bien nommé mal.
» Le règne du faux constitué, les vérités diminuées, obscurcies, niées, l'égoïsme et les intérêts matériels absorbant seuls la libre énergie de l'âme, ses forces supérieures et morales abaissées et captives sous le joug de la mollesse et de la lâcheté ; en mille lieux, de mille façons diverses, la religion dénaturée, calomniée, jetée au vent comme une vile poussière ; les mœurs pures , aussi rares que les fleurs sous les frimas, le vice insolemment heureux, le scandale triomphant, des scélérats travestis en hommes d'honneur, et celte vie de sacrifices , de privations , de souffrances ,
compagne inséparable de la piété méconnue , bannie , outragée , et l'immense majorité du genre humain condamnée par les nécessités même de l'état social à traîner une pénible existence sous le poids du travail et de la misère, et ces flots tumultueux d'erreurs et de passions qui s'agitent , se heurtent et ébranlent tous les fondements d'ordre et de stabilité ; telle est la terre.
» A ce triste spectacle , ma foi se réveille , loin de chanceler, comme jadis celle du philosophe païen : Non , non , se dit-elle , tout n'est pas fait ni terminé avec la vie !
» Du sein des générations s'est élevé un cri prolongé d'enfantement , suivant le mot de saint Paul , elles se sont comme pressées autour d'un immortel avenir. La création tout entière gémit, jusqu'à ce qu'elle arrive à son terme ; par ses douleurs , par ses agitations, par son désordre même, elle demande, elle poursuit le jour de la délivrance, du fond de la vallée des larmes, elle l'appelle et l'invoque, elle appelle la paix, la gloire, la liberté, la justice divine , qui ne sont pas de cette terre , elle soupire après le jour providentiel des réparations nécessaires et immortelles , le grand jour du Seigneur.
Il viendra, Messieurs, ce jour pour vous juger et vous confondre si vous l'aviez méconnu ; pour vous récompenser et vous bénir, si vous fûtes croyants fidèles. Il viendra ; ne l'oubliez jamais; car votre âme est immortelle. >