LA PÉNITENCE
« L'âme a ses maladies , l'esprit ses troubles , le cœur ses chagrins, la conscience ses tourments, la vie morale tout entière
DE HAVIGNAN. t97
de l'homme a ses cruelles alternatives de luttes, de revers et de succès. Qui le guérira? qui lui tendra une main secourable? qui deviendra son guide et sa lumière? Connaissez-vous, en dehors du christianisme, beaucoup de ces grandes institutions applicables à tous les temps , à tous les pays, à toutes les races, à toutes les situations de la vie , propres à guérir les maux de toutes les âmes, les angoisses de toutes les consciences et les ravages les plus secrets et les plus intimes du vice ?
j Cependant, dans le voyage si agité de l'âme vers son terme ,. on porte toujours avec soi le sentiment impérissable de la vertu et du péché. Le mal moral porte toujours le mal , et la conscience qu'il trouble de sa présence a beau s'étourdir, le pécheur n'est pas heureux , c'est la loi. II souffre surtout à ces moments solennels où la sohlude l'avertit, où le malheur le réveille , où la mort le menace. Tout homme éprouve alors un besoin, expression et témoignage du Dieu qui se retid justice à lui-même, et qui combat pour le bien et le vrai dans nos cœurs.
» Ce besoin , cette disposition dune conscience coupable, on les nomme le repentir ou le remords. Sans doute , ils ne sont pas nouveaux, ils naquirent avec le crime, on les retrouve partout, dans les sacrifices, dans les expiations publiques ou privées. Mais vous en conviendrez également, ce n'est que dans le christianisme , fonde , propagé , maintenu par l'Eglise catholique , que nous retrouvons , auguste et vénérable , cette institution de la pénitence aux conditions exigées de l'aveu sincère, du regret effectif et de la peine volontairement acceptée.
» Mais quoi donc ! Ce besoin de l'âme est rempli, l'âme se relève,, déhvrée d'un poids immense, alors qu'elle a pu verser dans le sein du prêtre le secret qui l'oppressait. Oui, la nature et l'expérience, tout nous le prouve et nous l'atteste : l'aveu soulage , il soulage par la souffrance qu'il cause , de même qu'une opération douloureuse que l'on subit, mais pour être sauvé.
» Malheur à celui qui est seul ! Vœ soli ! C'est la sentence de l'Ecriture. Enfin, un ami véritable, un père de notre âme nous est donne : on pourra tout lui dire. Il partagera toutes nos douleurs, entendra toutes nos peines, assistera à tous nos combats. Le poids des cruels secrets ne nous accablera plus , ce poids sera porté et hissé au fond d'un impénétrable tombeau par le seul être qui nous connaisse au monde, le seul qui puisse nous faire entendre la parole de confiance , d'encouragement et de pardon.
» Dans la vie rien n'est préférable à un ami fidèle. Qu'est-ce donc, quand on le sait appliqué tout entier, par l'inviolable te-
ligion d'un serment divin , à nous garder fidélité , à nous porter secours ?
» Ce bienfait est immense , et c'est une réalité vivante : nous le devons à l'institution catholique de la pénitence, et à elle seule.
» Il faut encore, quoi qu'on en ait , subir la lutte et le travail des vertus et de la grâce ; il faut un champ clos , où l'ennemi éternel de notre âme soit bien counu , signalé avec tous ses traits, combattu avec toutes ses hontes et toutes ses faiblesses. Une loi d'examen attentif, une loi de réparation et de courage est portée : elle réclame un accomplissement réitéré. Impossible alors de ne pas se voir et se connaître. Devant le prêtre , juge , médecin, père , docteur et guide , on retrouve l'état vrai de la lutte en son âme ; mais on retrouve aussi des forces , des lumières et une résolution nouvelle.
Remarquez-le encore. Est-ce que le grand bien , l'immense besoin de l'âme , ici-bas , n'est pas le pardon de Dieu? Est-ce que nous ne sommes pas tous coupables envers son éternelle majesté? Il faut donc un pardon divin , garanti , assuré , manifesté pour la conscience. Il faut absolument un gage de l'amitié rendue à l'homme par son Dieu après de longs et sanglants outrages , après les ravages du péché, du crime même, après les étreintes d'un cruel désespoir. Il le faut, ou bien l'homme erre à l'aventure dans un affreux désert sans abri et sans issue. Où trouvez-vous cette garantie du pardon divin hors de l'institution catholique? Nulle part. Ici un tribunal sacré , un juge assis au nom de Dieu, une hiérarchie universelle dans l'unité. L'Eglise tout entière avec son autorité, sa foi , sa science, sa sainteté, prononcent les paroles bénies : Je vous absous. Point d'assurance légale sur la terre à celte immense garantie ; point de bienfait ni de bonheur qui lui soit comparable ! J'en appellerai volontiers au témoignage des hommes ramenés à la vertu après de longs égarements , et véritablement régénérés dans les eaux fécondes de la pénitence.
» Etrange et douce merveille ! Ces trois choses , l'aveu , le repentir, le pardon, consacrées dans l'institution catholique, garanties par la mission du prêtre, ont apporté au monde plus de paix, plus de joies, plus de changements heureux , plus de déterminations généreuses , plus d'héroïques sacrifices, plus d'oeuvres utiles ou sublimes que les inspirations du génie et tout l'enthousiasme de la gloire.
ï II reste, Messieurs, à en faire la douce expérience.
» Un homme parut au dix-septième siècle. Philosophe pro-
fond et sage, savant heureux, génie hardi, esprit clair et sublime , Leibnitz est demeuré comme une des grandes gloires de l'humanilé.
» Vous le savez , membre d'un conseil de paix , collegium irenicum, ainsi qu'il le dit lui même, il voulut travailler avec Bossuet à reconstituer pour l'Allemagne l'unité catholique. Leibnitz fut protestant par sa naissance; mais, on peut le dire, catholique par conviction.
» Il a laissé un manuscrit précieux , tout entier de sa main et dépositaire de ses croyances les plus intimes. Ce manuscrit imprimé une première fois , il y a plusieurs années , vient de l'clrc de nouveau sur l'original avec un soin et un scrupule dignes d'éloges. Trouvé sans titre , il a reçu à l'impression celui de Système théologique de Leibnitz. L'illustre et vénérable Emcry, supérieur de Sainl-Sulpice , de celte congrégation qui a rendu à l'Eglise de si éminents services par l'autorité de la science et des vertus, en révéla le premier l'existence au monde chrétien; j'en traduis exactement , pour terminer, ce passage remarquable.
» Ce fut assurément un grand bienfait de Dieu , dit Leibnitz , de donner à son Eglise le pouvoir de remettre et de retenir les péchés. Ce pouvoir, l'Eglise l'exerce par ses prêtres , dont le ministère à cet égard ne peut être méprisé sans crime. Par ce moyen , Dieu confirme la juridiction de l'Eglise , la fortifie, l'arme contre les chrétiens rebelles, et promet d'assurer lui-même l'exécution des jugements qu'elle a portés. Une condamnation terrible pèse ainsi sur les dissidents (c'est un dissident qui tient ce langage) et leur impose de cruelles privations , lorsque, repoussant l'autorité de lEglise, ils manquent forcément des biens qu'elle seule dispense.
» Ici , continue Leibnitz , à la différence de la rémission des péchés qui s'ofière dans le baptême , ou rien de plus qu'un rite d'ablution n'est prescrit, dans le sacrement de Pénitence, il est ordonné à celui qui veut être purifié de se montrer au prêtre , de faire la confession de ses péchés , et de recevoir ensuite , au jugement du prêtre , quelque châtiment qui , pour l'avenir , lui serve d'avertissement et de recommandation salutaire. Car, comme Dieu a établi les prêtres médecins des âmes , il a voulu que les maux de l'infirme et l'état de la conscience fussent mis à découvert devant eux. On ne saurait nier que toute cette institution ne soit parfaitement digne de la sagesse divine, et si quelque chose est louable, grand et glorieux dans la religion , certainement c'est le sacrement de la réconciliation que les Chinois et les Japonais ont tant admiré
eux-mêmes. Cette nécessité de la confession devient , en effet, pour un grand nombre un frein salutaire ; elle apporte à ceux qui sont tombés une grande consolation , de telle sorte que je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un des plus puissants instruments de Dieu pour le salut des âmes. »
* Je vous laisse. Messieurs , avec ces graves paroles de Leibnitz : ou je me trompe , ou peu d'autres , sorties de la bouche de ce grand homme, doivent plus profondément vous émouvoir, et peuvent mieux montrer l'admirable et vive alliance de la raison, de la science et du génie avec la foi. »