Première Partie
> Quand Dieu, dans la plénitude des temps, fit élever en Orient le nouveau soleil de justice et de vérité, il voulut étendre à tout l'univers la chaleur et la fécondité de ses rayons. La divine incarnation , la grâce du Dieu fait homme devait régénérer le monde; elle devait aller chercher et atteindre les nations assises à l'ombre de la mort, pénétrer les âmes, remplir les siècles, éclairer tous
les temps et les lieux. Sans doute , l'incarnation une fois opérée , ne devait plus recommencer ni se reproduire : quelle raison de nécessité ou de convenance aurait pu faire pencher vers celte répétition du grand œuvre la babance des conseils divins , comme si sa vertu n'eût jamais été suffisante. Une efQcacité infinie demeurait inséparablement attachée à la première entrée de Jésus-Christ dans ce monde des infirmités humaines. Cependant , le grand fait de l'incarnation divine fut resté lui-même ainsi à l'élat de souvenir éloigné ou historique ; la foi , pour s'en nourrir, pour en goût er les merveilles et la douceur, eût dû constamment habiter le passé , sans avoir pour asile et pour appui aucune réalité vivante.
» Aussi le Dieu riche en miséricorde résolut-il, par une nouvelle et sublime merveille , le problème de la présence continue et de la réalité toujours vivante de l'incarnation divine elle-même. Entendez Jésus-Christ vous l'annoncer de sa propre bouche par ces mystérieuses mais touchantes paroles : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n'aura plus faim, et celui qui croit en moi n'aura plus soif. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts; voici le pain descendu du ciel même, et celui qui en aura mangé ne mourra pas. Car ma chair est vraiment nourriture , et mon sang vraiment breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. »
> Telle était la promesse. En voici la réalisation dans les termes aussi de l'Evangile : t La veille de sa mort, Jésus prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le bénit, le rompit et le donna à ses disciples, disant : Prenez et mangez; ceci est mon corps, qui est livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même le calice, rendit grâces, et leur donna en disant : Buvez-en tous; ceci est mon sang, le sang delà nouvelle alliance qui sera répandu pour vous et pour plusieurs, pour la rémission des péchés. >
» Ce fut ainsi que le Verbe fait homme institua, pour toute la durée des âges , le sacrement de son corps et de son sang en même temps que le sacrifice divin de nos autels. Ce fut ainsi que l'admirable extension de l'incarnation fut à jamais assurée à la terre, et que Jésus-Christ demeura réellement et substantiellement vivant parmi les hommes, sous les voiles eucharistiques, dans tous les temps de l'univers catholique à la fois, jusqu'à la consommation des siècles.
» Telle est donc la merveille; elle est grande sans doute.
» 11 est vrai que l'œil épuré de la foi peut seul en saisir l'irréfragable réalité; mais pour le chrétien, le mystère s'accomplit, se renouvelle et subsiste toujours.
DE RAYIGiNAN. 203
» S'il nous avait été donné de suivre les pas de Jésus-Christ dans sa vie mortelle, si nous avions contemplé ses traits adorables, entendu sa puissante parole, nous aurions ambitionné avec ardeur, je pense, de compter parmi ses disciples et ses amis. Dieu, il eût reçu nos adorations et nos hommages ; Dieu et homme, notre plus tendre amour. Enfants exiles de la génération lointaine, nous ne pouvons plus voir les jours écoulés, ni contempler les traits chéris du divin maître au soleil de la Judée. Mais nous le possédons réellement encore. Sa présence est vérité dans le sacrement de l'autel. Le passé était trop loin, le ciel trop haut pour y retrouver le sauveur de nos âmes, qui est leur bien, leur force et leur vie même. A nous autres , faibles créatures, il nous fallait présentes, vivement et sans cesse rappelées , la pensée , l'action et la bonté de Dieu incarné. Il demeure toujours dans l'Eucharistie, sollicitant toujou s notre confiant amour.
> Aussi, quand on l'a bien compris, tout ici-bas, dans le Christianisme, existe pour l'Eucharistie et par elle.
» Elle est l'objet le plus auguste de notre foi, l'expression la plus magnifique du culte entier. Car c'est Jésus-Christ, Dieu et homme, vivant parmi les humains pour les soutenir, pour les consoler et les nourrir par la communication la plus intime de sa vie même, divine et humaine.
» La faim, la soif pressent nos âmes ; nous cherchons Dieu ; nous aspirons vers ce bien suprême et infini. Dans le vague de nos illusions et de nos rêves, nous ne le trouvons pas. Nous rencontrons de cruels fantômes ; nous les saisissons , nous en sommes saisis, et nous n'avons plus, après toutes nos déceptions, que le mélange affreux de misère et de fange qui compose notre nature séparée de Dieu. Qu'arrive-l-il par l'Eucharistie? Dieu même, Dieu humanisé. Dieu accessible et doux, nourriture et pain de vie, toujours présent, toujours offert, toujours donné à nos âmes, y apporte lui-même la lumière, la vie, la vigueur et la santé. L'incarnation vit toujours parmi ceux qui n'en ont pu être autrefois les fortunés témoins ; elle s'y réalise toujours, agit toujours, s'unit toujours à notre fiagile existence. Quoi de plus? le ciel est à peine au-dessus de la terre. Nous avons plus que le caractère des eaux vives qui jaillissent jusqu'à l'éternité ; nous possédons la source elle-même, ou plutôt l'inépuisable océan du divin amour.
» Mais l'Eucharistie , avec la puissance réelle et vivante de Jésus-Christ, ne serait pas l'extension complète de l'Incarnation et sa continuité même, sans la réalité vivante aussi et permanente du sacrifice de la croix. Dans le sacrifice du Calvaire, la rédemp-
tion de tous les hommes s'est accomplie , il y a dix-huit siècles^ Eh bien! le rachat de l'humanité est toujours réalisé, accompli^ présent pour nous. Le sacrifice de Jésus-Christ, son immolation^ sa mort, ses réparations immenses, infinies, seront chaque jour,, chaque heure , dans tous les lieux, réellement et identiquement présents, car l'Eucharistie n'est pas seulement le sacrement institué pour être la nourriture et la vie divine de l'âme , elle est encore le sacrifice permanent et réel de la croix ; non plus sanglant sans doute , non plus exécuté par les bourreaux, mais renouvelé, accompli dans toute sa substance et toute sa vérité par le prêtre sacrificateur, debout devant l'autel ; par le prêtre parlant, agissant, offrant la victime sainte : Jésus-Christ même au nom de Jésus- Christ.
» Il y eut une seule fois le sacrifice sanglant de la croix : mille fois et tous les jours, jusqu'au dernier des jours , ce sacrifice, toujours le même, sans changer de nature, mais seulement en changeant de forme , est reproduit , renouvelé , non en figure, mais en réalité. Mystère encore ! Eh mon Dieu! oui, je le sais bien. Mais mystère admirable , sublime , non moins que doux et consolant pour la pauvre humanité. Le rachat est toujours renouvelé, toujours appliqué et présent.
ï Mais la foi manque ; l'homme qui vit de l'esprit ici-bas est rare; on assiste à ces bienfaisantes merveilles en spectateur distrait et inattentif, ou plutôt on ferme aveuglément la porte de son âme à ces grâces, abondantes comme les eaux de la mer.
* Otez cependant le sacrifice de nos autels; Jésus-Christ n'est plus présent et immole; le temple est vide, sa grandeur inutile et deshonorée; l'autel n'est plus qu'un monceau de pierres froides et stériles. Otez le sacrifice, le prêtre n'est plus qu'un homme inutile aussi, un être parasite, sans (onctions, sans dignité, sans caractère sacré ! Je ne vois plus qu'une tribune aux harangues, dressée dans le lieu de l'assemblée publique, et un homme parlant à d'autres hommes. Cela se voit ailleurs et quelquefois avec plus d'éclat et de talent. Le verbe divin et sa vie, et la voix de son sang, et ses clameurs puissantes, et son action réparatrice, se sont retirés du sein même de Thumanilé : la réalité du rachat et de l'Incarnation n'est plus présente ; le culte, la foi chrétienne n'ont plus leur expression , leur force, leur dignité, leur permanence divine; mais non, Jésus-Christ est présent , sa vie comme sa mort persévèrent; le prix de son sang, le mérite de sa parole et de sa grâce, la réalité du sacrifice et du sacrement divin sub-
sislent toujours; la terre est bénie, l'homme sauvé, l'Evangile vivant et réalisé, l'Incarnation continuée et agissante.
> L'unité aussi est consommée pour nos âmes, second et dernier caractère que nous allons considérer dans la divine Eucharistie.
Seconde partie.
> Le nom sacré de l'unité exprime le bien le plus élevé et le plus parfait de l'homme. Il faut, pour s'en former une juste idée, remonter à l'unité même divine, et pénétrer jusqu'à cet amour substantiel et infini qui lie dans leur indivisible nature les trois personnes de l'adorable Trinité. L'unité c'est donc Dieu même dans son amour et sa gloire infinie. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau , tout ce qui est heureux , doit se rapporter à l'unité comme à sa source et à son type.
» L'uni\ers, tel qu'il sortit des mains du Créateur, portait au souverain degré ce caractère de beauté et de ressemblance divine. Le péché vint briser celte unité féconde et glorieuse. L'homme se sépara de Dieu dans son orgueil rebelle , et le monde fut rempli d'afflictions et de désordre.
» Jésus-Christ vint pour réptu'cr le monde, pour sauver l'homme. Quelle fut donc sa mission divine, son but, sa pensée? Quel fut le besoin de son cœur, Tàmc de ses travaux et le motif de ses ineffables douleurs? Rétablir la divine unité sur la terre, l'union intime, permanente et acti\e entre l'homme et son Dieu. Jésus-Christ, THomme-Dieu, est le lien, le médiateur unique de cette nouvelle et indissoluble alliance.
» Ainsi est-il apparu sur la terre pour unir étroitement les enfants de Dieu, qui étaient dispersés, comme l'Evangile en témoigne dans sa langue sacrée : Ut filios Dei qui erant dispersi congregaret in unum. Il se présentait lui-mcnic comme le bon pasteur, rapportant sur ses épaules la brebis égarée, et il disait : e II n'y aura plus qu'un seul bercail et qu'un seul pasteur. »
« Mais il fiillait exprimei' bien plus et bien mieux encore ce but divin; il fallait réaliser noire union, notre unité avec le Dieu- Homme de la manière la plus vraie , la plus intime et la plus puissante.
> Déjà la tradition avait initié les peuples à une sorte de communion , c'est-à-dire à la participation même de sa victime, après le service accompli. On croyait s'associer, s'unir ainsi à Dieu en prenant part à l'expiation opérée en son nom par une immolation sanglante. Ce culte avait sa raison et sa vérité.
» Pour rapprocher le ciel et la terre, pour renverser le mur qui les séparait, pour ne faire de tous deux qu'une même chose suivant la parole de saint Paul, fecit utraque unum; pour unir, pour identifier autant que possible l'homme avec Dieu en Jésus-Christ, réparateur, médiateur, lien unique et tout-puissant, le sacrifice s'accomplit aussi sur nos autels. La victime est immolée; divine et toujours vivante, elle est réduite cependant à l'état sacramentel, à une sorte d'anéantissement, et elle demeure sous la forme et la simple apparence du pain, pour nous être donnée en nourriture : pain de vie dont parlait Jésus-Christ, en parlant de lui-même : La communion, la participation réelle de la victime est jointe au sacrifice; elle est le complément, la perfection; et le peuple fidèle, uni ainsi intimement à la victime divine, un avec elle, vivant d'elle-même,, vivant de sa vie, de sa grâce, de sa vérité, consomme l'alliance ou plutôt l'unité avec Dieu.
» Ici, daignons nous séparer des idées matérielles et grossières qui animaient les anciens Capharnaïtcs. Avec les pensées de la foi , et en nous plaçant à son point de vue, comprenons donc quel but élevé et glorieux est présenté au chrétien : Vivre et se nourrir de la réalité même de la divinité incarnée sur la terre ! Car tel est le sens, telle est la vérité de l'Eucharistie, aliment sacré de nos âmes , dont la participation est l'union avec la vie même substantielle de la divinité en Jésus-Christ.
» Aussi ne vous étonnez pas de ces longues préparations, de ces solennités pieuses, de ces magnificences touchantes qui environnent le premier pas du jeune âge dans cette carrière d'ineffables communications avec l'Eucharistie. Que d'efforts généreux, que d'élans héroïques dans un cœur d'enfant ! que de germes précieux déposés pour l'avenir, que l'indifférence ou les tristes égarements d'années prolongées ne parviendront pas même à étouffer.
» Pour tous les âges , quand le retour de la pensée chrétienne s'est opéré, l'Eucharistie est encore le terme vers lequel nous ramènent tous les efforts de la vertu , toutes les impressions du repentir. Elle est la sanction , la récompense, un levier puissant tout à la fois pour nous reposer au sein des déterminations les plus généreuses et les plus pures. C'est vers Dieu, vers Dieu même qu'on tend ainsi avec effort. Et ce bienfait de nous unir à Dieu n'est-il donc pas immense? Quel bien, quelle garantie le remplaceraient sur la terre? Et où voulez-vous donc trouver les vrais biens, la lumière , la vertu , la charité, le dévouement et le courage, si ce n'est en Dieu lui-même?
> Mais la parole humaine est impuissante à exprimer tant de grandeurs : il nous faut, pour les énoncer, la langue cvangclique. L'ITomme-Dicu, après avoir institue pour jamais lEucharislic, et l'avoir donnée une première fois en communion à ses apôtres, même au traître, épcncha son cœur pour nous révéler tous les trésors renfermés dans le sacrement divin.
» Il nous le présente d'abord comme le gage d'une puissante efficacité dans la prière. « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, je le ferai; — Non; je ne vous laisse point orphelins; je viendrai à vous. En ce jour, vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. »
» Puis il exprime ainsi cette union même, ou plutôt cette unité. « Je suis la vigne véritable. — Demeurez-en moi, et moi en vous. Je suis la vigne , vous les branches. — Si quelqu'un demeure ainsi en moi , si je demeure en lui , il portera beaucoup de fruits , parce que , sans moi-même, vous ne pouvez rien faire. Mais si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors, comme le sarment inutile ; il séchera, et on le ramassera pour le feu. Demeurez donc dans mon amour. Ma loi est aussi que vous vous aimiez les uns les aulies, comme je vous ai aimés. »
> Et enfin , quand le Sauveur va terminer tous ces discours divers, prononcés après la eène, il adresse à son Père cette sublime prière : t Père , l'heure est venue, je vous prie pour eux. — • Père saint, conservez-les en votre nom, afin qu'ils soient un comme nous , ut sint unum , sicut et nos. » Et il le répète encore, et il insiste : « Que tous soient un, ut omnes unum sint, comme vous , mon Père, vous l'êtes en moi, et moi en vous; qu'ils soient un eux-mêmes en nous, ut ipsi in nobis unum sint. Qu'ils soient donc consommés dans l'unité. »
» Mais c'est assez, Messieurs; nous ne soutiendrions pas longtemps un tel langage : il est trop fort pour nous. Au moins, vous y pouvez bien reconnaitre la pensée de Jésus-Christ dans la divine Eucharistie , la consommation ineffable de nos âmes dans la vie même divine.
> Je m'arrête donc et vous laisse à vos pensées, en attendant les heures des paisibles soirées qui vont suivre.
» Mais malheur à celui qui s'éloigna un jour de ces communications sacrées pour ne plus s'en rapprocher et s'en nourrir! Il brisa les liens de Tunion divine qui le tenaient attache à Jésus- Christ même , et se retrancha de rélernelle et indivisible société de ses membres. Alors la vie s'est retirée de son cœur comme le sang glacé du mourant se relire de ses veines; il ne porte plus
â08 ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
et n'alimente plus en lui-même le foyer de la divine charité ; et îâ terre est désolée, divisée, parce que l'homme ne vit pas de Dieu par une parlicipation assidue des mystères eucharistiques.
» Toutefois, Messieurs, votre présence me rassure , et je n'ai plus que des vœux ardents à former pour que vous soient données et que fructifient en vous, au centuple, les grâces que ces jours sacrés réservent à vos âmes.
» Encore une année, Messieurs, encore une retraite qui s'ajoute aux autres années, et vient comme un bienfait nouveau solliciter noire reconnaissance, encourager nos religieux désirs et fortifier nos espérances.
» La vie est souvent triste et souvent traversée; sa futilité même pèse parfois, et bien des préoccupations sérieuses, d'amers souvenirs , la conscience du péché , viennent sans cesse nous troubler.
» Il faut choisir un heu pour le repos, un asile inviolable où l'on reste et où l'on se retrouve après les fatigues , après les ■vicissitudes et les épreuves.
Jésus-Christ , présent et vivant sur nos autels, ne serait-il pas le refuge et l'abri dans la tempête , le remède et le soutien dans les maux, la joie véritable dans tous les biens?
» Puisse cette divine et réelle présence ne point passer inapperçue au milieu de vos journées et de vos heures ! Et puissiezvous n'en point laisser toutes les douceurs, toutes les éternelles et bienheureuses influences à ces âmes cachées qui vivent inconnues au monde et dédaigneusement séparées de son action et de ses faveurs, parce qu'elles vivent unies à Jésus-Christ! Le monde cependant, Messieurs, appartient à ces âmes, et ses destinées sont attachées à leurs vertus. Chères à Jésus-Christ, légion bénie de ses élus, elles sont le but des plus grands desseins de la Providence, sur la terre comme dans le ciel; car saint Paul nous l'assure , tout arrive à cause des élus de Dieu. Il dépend de vous de donner votre nom à cette glorieuse milice, d'y vivre et d'y mourir avec toutes les consolations de la paix, avec toutes les garanties de l'espérance et de la charité divine. »