‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 39 sur 77 · RELIGION PRATIQUE · texte numérisé non relu

RELIGION PRATIQUE

t Le Christianisme se présenta constamment dès son origine avec ce caractère de religion agissante et pratique. Il déclara au monde qu'avec ses dogmes incompréhensibles, avec sa morale

surhumaine , il devait pénétrer au plus intime de l'âme, la régénérer, la transformer, en passant dans les actes et dans la vie de chaque homme par l'accomplissement habituel de ses prescriptions et la réalisation positive de ses grâces. Il déclara qu'il n'existait qu'à cette condition de vie et de réalité publique , soit pour l'homme, soit pour la société.

» Et aussitôt il apparut avec sa grande, sa puissante et paisible hiérarchie , qui descend de degré en degré et atteint toutes les institutions de la vie humaine pour y répandre l'ordre, la vérité, la vie et la vertu. Par le baptême , elle donne une seconde naissance à l'enfant qui naît sous la loi de la malédiction; par la confirmation , elle l'envoie aux luttes et aux combats de chaque jour; s'il a succombé, elle le relève par les secours de la pénitence ; clic prépare à sa faim un banquet immortel par le pain eucharistique; plus tard elle bénira l'union de l'homme fait, pour qu'il perpétue le règne de Dieu sur la terre; elle renouvelle la jeunesse du sacerdoce , afin qu'il y ait toujours ici-bas un sacrifice offert au Très-Haut , une victime qui supplie et un prêtre qui enseigne, éclaire, console et pardonne au nom du Maître commun. Enfin, le chrétien doit subir le dernier combat , l'agonie et la mort. L'extrème-onclion consacre, fortifie, purifie l'âme à l'heure du terrible passage. Parcourez toutes les époques de la vie, interrogez chacun de nos besoins; l'Eglise nous suit partout, à toutes les heures et dans tous les lieux, avec ses leçons et ses remèdes salutaires, mère tendre , dévouée et puissante pour les peuples aussi bien que pour les individus.

» Telle est, Messieurs, la vie pratique du Christianisme tout entier. Ces instructions, cette action, celte vie pratique, sociale et privée , recèlent la force et la raison des bienfaits apportés au monde par l'Evangile. N'allez donc jamais prétendre que vous pouvez séparer ces biens de leur source unique et divine, et rappelez-vous toujours la doctrine de l'apôtre qui enseigne dès le commencement, que la foi ou la charité sans les œuvres , sont une charité ou une foi morte; qu'ainsi la religion sans action et sans pratique religieuse n'a plus sa vie, sa force et sa réalité ; qu'autant vaudrait chercher une armée sans soldats, un Etat sans institutions ni pouvoir, une vérité sans langage, une moralité sans vertu, un Dieu sans volonté, sans sagesse ni puissance.

» Messieurs, je vous laisse donc après la carrière parcourue, et que vous, du moins, vous avez bien remplie. Je ne saurais descendre de cette chaiie sans ressentir une bien vive émotion, et sans offrir d'humbles et profondes actions de grâces à l'auteur de tout

don parfait pour l'abondance des biens qu'il a répandus dans vos âmes. Je ne vous dirai pas tout ce que mon cœur a goûté de bonheur au grand jour du triomphe et de la résurrection du Seigneur. Je craindrais aussi d'affaiblir, en vous les exprimant, tous les sentiments qui ont rempli l'âme du Pontife, alors qu'il présidait nos graves assemblées de la retraite, ou qu'il distribuait à vos rangs si pressés le pain de vie eucharistique.

Heureux si j'ai pu accomplir sa pensée et réaliser le désir de son zèle en m'acquittant auprès de vous de la mission qu'il daigna confier à ma faiblesse !

Aussi, quand nous allons nous séparer, ai-je voulu, ai-jc dû recommander à votre plus généreux courage l'action persévérante et pratique de votre avenir religieux. L'Eglise, avec un saint orgueil a mis en vous , 3Iessieurs, ses plus chères espérances. Gardez-vous bien de tromper jamais son attente, en désertant ses enseignements , ses temples ou ses lois. Remis chacun entre les mains de votre conseil et de votre liberté, livrés à cette course rapide du temps qui ne compte que par l'accomplissement de nos devoirs, vous emportez avec vous toutes les lumières et toutes les grâces tutélaires. Vous aurez bien compris , vous aurez bien senti qu'en dehors de l'exécution et delà vie pratique des croyances chrétiennes, il manque à l'homme bien plus que ce qui donne à l'arbre son feuillage et ses fruits, aux eaux leur cours , au jour son éclat. La religion sans action et sans vie pratique est une sève arrêtée , un germe étouffé , une moisson sans réalité. C'est qu'alors on abandonne et l'on retranche volontairement , par nonchalance et par tristesse , ce qui assure à la vertu sa garantie, à la famille son union, à la société son honneur et ses mœurs, à l'âme sa paix, sa liberté vraie, à la loi sa puissance consciencieuse. Sans la religion active et pratique, le chrétien ne mérite plus, et cesse en effet de porter son nom. Il est le soldat sans armes que le repos énerve, que la stérilité de sa vie fatigue, et qui n'a plus au jour du péril le courage et l'énergie du combat.

j> Je ne sache rien qui soit plus digne de compassion.

» Vous donc , Messieurs, et vous tous à qui appartiennent si bien les honneurs de la foi ainsi que de son action vivifiante et praliqup, conservez-la, nourrissez-la comme un foyer sacré qui doit toujours vous éclairer et vous animer. Sachez bien chaque jour retrouver Dieu dans la prière , et , aux temps marqués, dans l'auguste sacrifice de nos autels. Que votre parole soit simple, franche , catholique comme vos actes ; car une religion sans expression ni vie pratique est une religion sans franchise ; ce n'est pas la vôtre.

DE RAVIGN.VN. 211

» A l'heure des assauts et des combats, car ils reviendront toujours, quand il vous semblera que le poids de la faiblesse vous menace et vous entraîne, espérez encore, priez. Fussiez-vous tombés, relevez-vous, et allez à ces sources sacrées du Sauveur où vous avez déjà puisé la vie, et qui vous sont toujours ouvertes.

» Le Dieu qui couronne la constance , comme il pardonne au repentir, vous soutiendra, vous consolera, combattra pour vous. Sous l'égide du Sauveur et de celle qui fut sa mère, qui voulut cire la vôtre, vous marcherez toujours dans les voies fortes de la foi. Vos jours seront bénis; ils vous apporteront les joies de l'âme et de la famille chrétienne. Vous ne redouterez aucune des grandes et courageuses entreprises du patriotisme et de la vertu. Nos vœux seront comblés , l'Eglise triomphante et glorieuse, l'avenir assuré. Tous , enfin, vous vous reposerez, et vous saurez mieux encore alors comment le Dieu qui vous donna les jours de l'épreuve compense les peines et les efforts d'un moment par d'inépuisables torrents de gloire, d'amour et de bonheur. >

Telles sont les dernières paroles que le P. de Ravignan prononça dans la chaire de Notre-Dame. Une santé affaiblie par des travaux excessifs, l'obligea de discontinuer et depuis cette époque il n'a point encore repris , si ce n'est cette année (1850), l'exercice de la prédication. Il a été remplacé dans les Conférences par M. l'abbé Plantier et ensuite par le P. Lacordaire , qui acquiert chaque année de nouveaux droits à l'admiration et à la reconnaissance des catholiques.

Pour terminer, nous tracerons le parallèle du P. Lacordaire et du P. de Ravignan.

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