PABALLÉLE DU P. LACORDAIRE ET DU P. DE RAVIGNAN
Il y a du p. Lacordaire au P. de Ravignan la différence qui existe entre un grand génie et un grand talent. Le P. Lacordaire élève, transporte, enthousiasme son auditoire : c'est un soleil qui vous éblouit, tant il darde avec foi'ce ses rayons ; c'est un torrent qui se précipite par bonds impétueux et qui fait tout frémir sous le bruit de sa terrible et solennelle harmonie ; c'est l'aigle qui plane au haut des cieux , et qui habitue ses petits à regarder en face l'astre du jour. Le P. de Ravignan a quelque chose de plus calme, de plus grave; c'est un grand fleuve qui roule ses ondes majestueuses dans un lit profond où n'arrivent que rarement les agitations de la tempête. Celui-ci plaît plus à l'âge mûr, celui-
là à la jeunesse. Quand on a entendu le premier, on voudrait, hors de soi et saisi de je ne sais quel fiévreux délire, tomber à ses genoux ; quand on a entendu le second , on se sent meilleur, on s'en retourne l'âme plus pure , parce qu'elle a recueilli de bonnes et pieuses paroles.
Pour combattre les adversaires du dogme et de la morale, le P. Lacordaire ne se place pas sur les sommets de la foi et de la révélation, mais il descend volontiers sur le champ de bataille que ses ennemis ont choisi eux-mêmes, et c'est avec leur propre tactique qu'il parvient à les vaincre. Son style semble craindre les formes mystiques et le langage ascétique ; il se plaît à donner à l'éloquence sacrée le langage que le monde recherche pour ses propres discussions; il a des formes incisives et pénétrantes.
Le P. de Ravignan s'est imposé une tâche plus sévère ; formé à l'école de la magistrature, accoutumé de bonne heure à découvrir et à déjouer les trames des méchants, on dirait qu'il continue cette œuvre vengeresse. Mais celte inflexible rigidité , cette fermeté qui ne saurait trancher avec le mal, il sait l'adoucir par une admirable raison. On ne l'entend pas s'emporter contre des fantômes évoqués par l'imagination ; il poursuit le mal réel ; il le poursuit dans tous ses retranchements, jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain ; il fait tout pour le chasser de ses positions; il le harcèle sans relâche et sans merci. Tantôt c'est l'erreur qu'il étreint dans des raisonnements invincibles : tantôt c'est la passion à laquelle il arrache ses honteux secrets , comme s'il était armé des instruments de la torture. Mais à côté du châtiment, il montre la récompense, et toujours auprès de l'inexorable vérité, il place la miséricorde.
Le Dominicain est comme le magnifique préparateur de la vérité religieuse ; le Jésuite en est Vannonciateur. Celui-ci s"adresse à un auditoire déjà à demi croyant; celui-là s'adresse surtout à la portion de son auditoire qui ne croit point encore. Ce qui frappe dans le P. de Ravignan, c'est sa figure d'ascète, son front vaste théâtre où l'âme se déploie, comme a si bien dit Louis Racine , et surtout son regard d'homme inspiré. 11 est sublime quand , joignant les mains , il lève les yeux au ciel dans l'attitude de la prière. Toujours on reconnaît en lui l'homme qui a goûté les déboires de la vie , qui a dû vider bien des coupes d'amertume, et qui s'est retranché dans la foi , comme dans un port sacré, dans un asile inviolable. Aussi comme il en dit avec bonheur et avec une intime conviction les joies et les plaisirs ! Le P. de Ravignan est froid auprès du P.
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Lacordaire ; mais il a par moments des gestes magnifiques et des mouvements qui vont jusqu'à l'âme et la pénètrent d'une douce et salutaire onction. Le P. Lacordaire est à la fois le philosophe et l'incomparable poète du Christianisme : son regard d'aigle a plonge dans nos dogmes sacrés à une profondeur inouïe; et il traduit les illuminations de son génie dans un style qui semble se jouer de la langue, avec une richesse de figures qui parlent aux yeux, à l'esprit, à tous les sens. 11 peint presque tout ce qu'il dit, il cisèle admirablement sa pensée, l'enchâsse de son style magique comme d'une riche parure de diamants, ce qui lui donne une merveilleuse transparence et une grande clarté. Joignez à cela un geste inimitable, qui exerce une si grande puissance sur l'auditoire, et vous aurez la réunion de tous les éléments qui expliquent les succès oratoires du R. P. Lacordaire. Le P. de Ravignan est moins philosophe que le célèbre frère prêcheur; on trouve dans ses conférences peu de points de vue vraiment nouveaux. Quant à son style , il est quelquefois nerveux , souvent saccadé , concis ; toujours il est noble et grave, mais sévère, mais dépouillé de tous les ornements de la poésie, de la pompe des images et des mots.
Les prédicateurs les plus distingués , après le P. Lacordaire et le P. de Ravignan , sont MM. Combalot , Dupanloup , Cœur, Dugucrry, Bautin, Lavigne, Planticr.